El Niño revient : l'été 2026 sera-t-il le début d'un nouveau choc climatique mondial ?

Un homme observe un champ aride et craquelé sous un ciel brumeux. Sécheresse terrible dans certaines régions du monde, pluies diluviennes dans d'autres… les effets d'El Niño devraient débuter à l'été 2026 pour continuer en 2027. - © piyaset / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

Après quelques mois de répit apparent dans le Pacifique équatorial, El Niño est de retour dans les radars des climatologues. Le phénomène pourrait se mettre en place dès l’été 2026, avec des effets planétaires sur les températures, les pluies, les cultures, les cyclones et la sécurité alimentaire. Faut-il déjà parler de "super El Niño" ? Pas si vite. Les signaux sont forts, mais l’intensité exacte reste incertaine. Une chose est sûre : dans un monde déjà réchauffé par les émissions de gaz à effet de serre, même un phénomène naturel bien connu peut produire des effets démultipliés.

Dans le Pacifique tropical, quelque chose est en train de bouger. Les eaux de surface du centre et de l’est du bassin équatorial se réchauffent. Les alizés faiblissent. Le système océan-atmosphère bascule peu à peu vers une configuration El Niño, ce phénomène naturel qui revient de manière irrégulière, tous les deux à sept ans environ, et qui peut redistribuer les cartes météo à l’échelle de la planète.

Le Pacifique se réchauffe

Le 14 mai 2026, l’agence américaine NOAA a placé le système sous surveillance El Niño. Son diagnostic est net : “El Niño devrait apparaître prochainement (82 % de chances entre mai et juillet 2026) et se poursuivre durant l'hiver 2026-2027 dans l'hémisphère nord (96 % de chances entre décembre 2026 et février 2027).” Autrement dit : la probabilité d’un basculement est désormais très élevée. Et l’épisode, s’il se confirme, pourrait durer au moins jusqu’à l’hiver prochain dans l’hémisphère Nord.

Météo-France va dans le même sens. Dans une note publiée le 12 mai, l’organisme français estime qu’un nouvel événement El Niño est "très probablement" en train de se mettre en place et pourrait débuter à partir de l’été 2026. Certains modèles envisagent même un épisode très intense en fin d’année. Mais c’est là que commence la partie délicate : prévoir l’apparition d’El Niño est une chose ; prévoir sa force exacte en est une autre.

Le piège du "super El Niño"

Depuis plusieurs semaines, l’expression "super El Niño" circule déjà dans les médias et sur les réseaux sociaux. Elle est spectaculaire, elle claque, elle fait peur. Mais elle n’est pas vraiment une catégorie scientifique stabilisée. L’Organisation météorologique mondiale (OMM) le rappelle clairement : "L’OMM n’utilise pas le terme ‘'super El Niño’ car il ne fait pas partie des classifications opérationnelles normalisées.”

La prudence n’est donc pas un détail de langage. C’est une question de rigueur. À ce stade, les modèles convergent vers un épisode El Niño, peut-être modéré, peut-être fort. Mais la NOAA souligne qu’il existe encore une incertitude importante sur son intensité maximale : aucune catégorie de force ne dépasse 37 % de probabilité dans ses dernières prévisions.

L’ECMWF, le centre européen de prévisions météorologiques, insiste lui aussi sur ce point. Les modèles “indiquent qu'un épisode El Niño modéré est probable, et beaucoup envisagent la possibilité d'un événement important”, mais il est encore trop tôt pour avoir une confiance élevée dans ces scénarios. En clair : l’alerte est sérieuse, mais le scénario catastrophe n’est pas écrit.

Un phénomène naturel dans un monde plus chaud

El Niño n’est pas le changement climatique. C’est un phénomène naturel, lié au couplage entre l’océan et l’atmosphère dans le Pacifique équatorial, qui existe depuis très longtemps. Lors d’un épisode El Niño, les eaux chaudes de surface refluent vers l’est, les zones de précipitations se déplacent, et des régions entières peuvent basculer vers plus de sécheresse ou plus d’inondations. Météo-France rappelle que les situations El Niño favorisent notamment des conditions sèches en Indonésie et en Australie, des précipitations inhabituelles sur les côtes du Pérou, et des perturbations de l’activité cyclonique.

Mais aujourd’hui, El Niño ne se déploie plus dans le même climat qu’il y a cinquante ans. L’atmosphère est plus chaude. Les océans ont accumulé davantage d’énergie. L’évaporation est renforcée. Résultat : les mêmes mécanismes peuvent produire des extrêmes plus puissants.

L’OMM résume ce point avec force : “Rien ne prouve que le changement climatique augmente la fréquence ou l'intensité des phénomènes El Niño. Mais il peut amplifier les impacts associés, car un océan et une atmosphère plus chauds augmentent la disponibilité d'énergie et d'humidité pour les phénomènes météorologiques extrêmes tels que les vagues de chaleur et les fortes pluies.” Pour résumer, El Niño n’est pas le moteur principal du réchauffement, mais il peut appuyer sur l’accélérateur.

2027 déjà dans le viseur

L’été 2026 pourrait donc être moins le moment du choc que celui de l’enclenchement. Les effets d’El Niño se manifestent souvent avec un décalage, en particulier sur la température moyenne mondiale. Le précédent épisode, en 2023-2024, avait contribué à propulser 2024 au rang d’année la plus chaude jamais observée, en se superposant au réchauffement de fond d’origine humaine.

Le dernier rapport décennal de l’OMM, publié le 28 mai 2026, ajoute une donnée vertigineuse : les températures mondiales moyennes annuelles entre 2026 et 2030 devraient se situer entre 1,3 °C et 1,9 °C au-dessus de la moyenne 1850-1900. L’OMM estime aussi à 86 % la probabilité qu’une année de cette période dépasse 2024 comme année la plus chaude jamais enregistrée, et à 91 % la probabilité qu’au moins une année franchisse temporairement le seuil de 1,5 °C.

Le lien avec El Niño est explicite. Leon Hermanson, auteur principal du rapport, prévient : "Un épisode El Niño est prévu pour la fin de 2026, ce qui augmente les chances que l'année suivante, 2027, soit une nouvelle année record." Ce n’est donc pas seulement l’été 2026 qu’il faut regarder. C’est aussi l’année 2027 qui pourrait devenir le vrai révélateur climatique de cet épisode.

Mousson, récoltes, inflation : l’Inde en première ligne

Les conséquences ne se limitent pas aux courbes de température mondiale. Elles peuvent se traduire très concrètement dans les champs, les réserves d’eau, les prix alimentaires et les revenus de millions de familles. En Inde, le signal est déjà préoccupant. Ce vendredi 29 mai 2026, l’agence de presse Reuters rapporte que le pays anticipe une mousson affaiblie par El Niño en 2026, avec des pluies attendues à seulement 90 % de la moyenne de long terme. Ce serait la mousson la plus faible depuis 2015. Or la mousson fournit environ 70 % des précipitations annuelles du pays, dans une économie où près de la moitié des terres agricoles ne sont pas irriguées.

Le risque est agricole, mais aussi social et économique. Moins de pluie peut signifier moins de semis, des rendements plus faibles, des revenus ruraux sous pression, et une inflation alimentaire plus difficile à contenir. Ashwini Bansod, vice-présidente recherche matières premières chez Phillip Capital India, résume l’enjeu : "Des précipitations inférieures à la normale pourraient affecter les semis précoces de légumineuses, de coton, de graines oléagineuses comestibles et de céréales secondaires comme le maïs.”

Des risques très différents selon les régions

Le piège, avec El Niño, serait de vouloir en faire une météo mondiale uniforme. Ce n’est pas un bouton rouge qui déclenche partout la même catastrophe. C’est un grand réorganisateur des circulations atmosphériques. Il peut favoriser la sécheresse dans certaines régions et les pluies extrêmes dans d’autres.

L’OMM rappelle que les épisodes El Niño sont souvent associés à davantage de pluies dans certaines parties du sud de l’Amérique du Sud, du sud des États-Unis, de la Corne de l’Afrique et de l’Asie centrale, tandis que l’Australie, l’Indonésie et certaines régions d’Asie du Sud connaissent davantage de sécheresse. Pendant l’été boréal, El Niño peut aussi favoriser les ouragans dans le Pacifique central et oriental, tout en réduisant généralement l’activité cyclonique dans l’Atlantique.

En Chine, l’inquiétude se concentre déjà sur l’automne et l’hiver. Toujours selon Reuters, le Centre national du climat chinois s’attend à ce que les effets d’El Niño culminent à cette période, avec des températures supérieures aux normales dans la plupart du pays, davantage de pluies au sud du Yangtsé, des risques d’inondations dans le sud et de sécheresse ailleurs.

Et en France ?

Pour la France métropolitaine, il faut rester prudent. El Niño a des effets très nets dans certaines régions du monde, mais son influence directe sur l’Europe occidentale est plus complexe, plus diffuse, parfois masquée par d’autres facteurs atmosphériques. Il ne faut donc pas écrire qu’El Niño "va provoquer" à lui seul une canicule en France cet été.

Météo-France privilégie bien, pour les prochains mois, un scénario plus chaud que la normale en Europe, mais les prévisions saisonnières ne disent pas le temps qu’il fera tel jour, dans telle ville. Elles indiquent une tendance statistique, avec des probabilités. Sur les précipitations, le signal est souvent moins robuste.

Reste que la France n’est pas isolée du reste du système. Un El Niño fort peut peser sur les marchés agricoles mondiaux, sur les prix alimentaires, sur les besoins humanitaires, sur les incendies, sur les rendements de certaines cultures, sur les tensions autour de l’eau. Dans une économie mondialisée, une mousson ratée en Inde, une sécheresse en Asie du Sud-Est ou des inondations en Amérique latine finissent rarement par rester des événements lointains.

Le retour d’un révélateur

El Niño n’est ni une anomalie mystérieuse ni une punition climatique. C’est un phénomène connu, observé, modélisé. Mais il revient dans un monde profondément transformé. C’est cela qui change tout. L’été 2026 pourrait donc marquer le début d’une séquence à haut risque. Pas forcément parce que chaque région du monde connaîtra immédiatement des événements extrêmes liés à El Niño. Mais parce que le Pacifique semble entrer dans une phase capable de recharger la machine climatique mondiale en chaleur, au moment même où les records tombent déjà les uns après les autres.

Le mot juste n’est peut-être pas "super", c’est sans doute plutôt "amplifié". Un El Niño amplifié par un océan plus chaud. Amplifié par une atmosphère plus humide. Amplifié par des sociétés plus vulnérables aux chocs agricoles, hydriques et énergétiques. Et amplifié, surtout, par notre incapacité persistante à réduire assez vite les émissions qui réchauffent le décor dans lequel tous ces phénomènes se déploient. Cette fois, les scientifiques s’accordent sur le fait qu’il pourrait, pour la première fois, faire passer clairement le cap des 1,5 degrés de réchauffement climatique. Et le retour en arrière semble très hypothétique…

Sujets associés