Le CO₂ atteint un niveau record : la planète s'enfonce dans le cercle vicieux du climat

Le curseur de la concentrations de CO₂ sur Terre ne cesse d'augmenter. Il est urgent d'agir. - © Olivier Le Moal / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

Annus horribilis. L’année 2024 restera dans les annales : jamais, depuis le début des relevés modernes en 1957, la concentration mondiale de dioxyde de carbone (CO₂) n’avait autant augmenté en un an. D’après le Bulletin annuel sur les gaz à effet de serre publié par l’Organisation météorologique mondiale (OMM), présenté le 16 octobre 2025, les niveaux moyens ont atteint 423,9 parties par million (ppm), en hausse de 3,5 ppm par rapport à 2023. C’est la plus forte progression enregistrée en près de 70 ans de mesures.

L’institution, bras scientifique de l’ONU pour le climat et l’atmosphère, y voit le signe d’une dynamique désormais auto-entretenue : plus la planète chauffe, plus ses “puits” naturels de carbone – forêts, sols, océans – perdent en efficacité, laissant davantage de CO₂ dans l’air. Et plus ce CO₂ s’accumule, plus il alimente le réchauffement. Un cercle vicieux, selon les mots mêmes du rapport, qui menace de s’emballer.

Taux de croissance annuel du CO₂ en ppm de 1960 à 2021, en augmentation générale
Taux d’accroissement annuel du CO₂ depuis 1960. L’année 2024 affiche la plus forte hausse jamais observée (+3,5 ppm). © OMM

Des émissions humaines toujours en hausse

Les émissions issues de la combustion d’énergies fossiles, de la déforestation et de l’agriculture intensive demeurent le principal moteur de cette accumulation. L’OMM rappelle que les taux d’accroissement du CO₂ ont triplé depuis les années 1960, passant de 0,8 ppm par an à 2,4 ppm en moyenne entre 2011 et 2020. L’année 2024 marque une aggravation spectaculaire de cette tendance, accentuée par les feux de forêt et la sécheresse observés sous l’effet d’un épisode El Niño particulièrement intense.

“La chaleur piégée par le CO2 et d’autres gaz à effet de serre amplifie les conditions climatiques et intensifie les conditions météorologiques extrêmes. Il est donc capital de réduire les émissions non seulement pour notre climat, mais aussi pour notre sécurité économique et le bien-être des populations”, a rappelé la Secrétaire générale adjointe de l’OMM, Ko Barrett.

Les puits de carbone à bout de souffle

Environ la moitié du CO₂ émis chaque année reste piégée dans l’atmosphère ; le reste est absorbé par la biosphère et les océans. Mais ces mécanismes naturels montrent leurs limites. Les forêts tropicales, longtemps considérées comme les poumons de la planète, subissent des incendies plus fréquents et des périodes de sécheresse prolongées qui altèrent leur capacité d’absorption. En Amazonie comme en Afrique australe, 2024 a été marquée par des records de chaleur et une végétation desséchée, propice aux feux incontrôlés.

Les océans, eux, voient leur rôle tampon diminuer. L’eau chaude dissout moins bien le CO₂ : plus la température moyenne grimpe, moins les mers peuvent stocker de carbone. Cette perte d’efficacité pourrait avoir des conséquences durables. “Nous craignons que les puits de CO₂ terrestres et océaniques perdent de leur efficacité, ce qui augmenterait la quantité de CO₂ restant dans l’atmosphère et accélérerait le réchauffement de la planète. Pour comprendre ces boucles de rétroaction, il est capital de maintenir et de renforcer la surveillance des gaz à effet de serre”, alerte Oksana Tarasova, fonctionnaire scientifique principale de l’OMM.

Le poids du CO₂ : des siècles d’héritage climatique

Courbe montrant l’augmentation continue du dioxyde de carbone atmosphérique entre 2000 et 2020.
Évolution des concentrations mondiales de CO₂ depuis 1985. La hausse s’accélère depuis le début des années 2000. © OMM

Le dioxyde de carbone est un gaz particulièrement tenace : une molécule émise aujourd’hui continuera à influencer le climat pendant plusieurs siècles. En 2004, lorsque l’OMM publiait la première édition de son bulletin, le niveau moyen mondial était de 377 ppm. Vingt ans plus tard, il a grimpé de près de 50 ppm. Autrement dit, en une génération, l’humanité a ajouté à l’atmosphère l’équivalent de ce qu’elle avait mis plus d’un siècle à accumuler.

Ce stock colossal agit comme une couverture invisible autour du globe. Chaque année supplémentaire de hausse accroît la quantité de chaleur piégée dans le système climatique, prolongeant les vagues de chaleur, les sécheresses et les précipitations extrêmes. Le phénomène ne s’inversera pas avant plusieurs décennies, même si les émissions nettes s’arrêtaient demain. D’où l’urgence de réduire au plus vite les flux entrants.

Le méthane et le protoxyde d’azote suivent la même pente

Si le CO₂ demeure le principal responsable du réchauffement, d’autres gaz accentuent encore le déséquilibre. Le méthane (CH₄), dont la durée de vie est d’environ neuf ans, a atteint une concentration moyenne mondiale de 1 942 ppb (parties par milliard) en 2024 – soit 166 % de plus qu’avant la révolution industrielle. Environ 60 % de ces émissions proviennent d’activités humaines : élevage de ruminants, culture du riz, exploitation des combustibles fossiles, décharges ou combustion de biomasse.

Le protoxyde d’azote (N₂O), troisième gaz à effet de serre persistant, continue lui aussi de grimper : 338 ppb en 2024, soit 25 % de plus qu’avant 1750. Ce gaz, émis notamment par les engrais azotés et certaines industries chimiques, possède un pouvoir de réchauffement 300 fois supérieur à celui du CO₂ sur un siècle. Autant de chiffres qui confirment que la trajectoire mondiale s’éloigne des objectifs de l’Accord de Paris.

Un rapport clé à la veille de la COP30 de Belém

La publication du Bulletin 2025 intervient à quelques semaines de la COP30, prévue à Belém, au Brésil, en novembre prochain. Pour l’OMM, ce timing n’a rien d’un hasard : l’organisation entend fournir aux décideurs des données incontestables sur la dérive des concentrations de gaz à effet de serre, afin d’alimenter les discussions politiques et d’exiger des engagements plus forts.

“Pour soutenir ces efforts, il est essentiel de maintenir et d’étendre la surveillance des gaz à effet de serre”, insiste Oksana Tarasova. Cette surveillance repose sur un réseau mondial de 179 stations d’observation, coordonnées par le Programme de veille de l’atmosphère globale de l’OMM et hébergées par le Service météorologique japonais (JMA). Ces mesures permettent de reconstituer la progression du CO₂ depuis 1984, mais aussi d’évaluer l’efficacité des politiques climatiques mises en œuvre.

Quand la science tire la sonnette d’alarme

Les chiffres publiés par l’OMM s’inscrivent dans un ensemble de signaux convergents. Les années 2023 et 2024 ont été les plus chaudes jamais enregistrées. Les incendies géants au Canada, en Amazonie et en Afrique australe ont libéré des quantités colossales de carbone. Et les records de chaleur marine ont entraîné une mortalité inédite des coraux et une baisse d’oxygénation des océans.

L’OMM insiste sur le fait que ces phénomènes ne sont pas isolés, mais interconnectés. Les incendies amplifient les émissions, la chaleur fragilise les puits de carbone, les océans s’acidifient, et le tout se renforce mutuellement. En 2024, El Niño a servi de catalyseur à ces rétroactions, accentuant la perte d’absorption du CO₂ par la végétation et les mers.

Taux de croissance du CO₂ en hausse avec des variations annuelles marquées depuis plusieurs décennies
Évolution du rythme annuel d’augmentation du CO₂ depuis 1985. Les pics correspondent souvent aux années El Niño. © OMM

Une question de sécurité et de survie

Derrière les données scientifiques, c’est un avertissement politique que lance l’OMM. En l’état, les engagements nationaux actuels conduisent à un réchauffement supérieur à 2,5 °C d’ici 2100. Or, chaque dixième de degré compte. Les vagues de chaleur, les inondations ou les sécheresses extrêmes observées en 2024 ont déjà provoqué des pertes économiques et humaines considérables.

“Réduire les émissions de gaz à effet de serre, ce n’est pas seulement une question environnementale, c’est une nécessité pour notre sécurité économique et le bien-être des populations”, martèle Ko Barrett. Un message qui trouve un écho particulier alors que le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) s’apprête, le 4 novembre 2025, à publier son nouveau Rapport sur l’écart entre les besoins et les perspectives en matière de réduction des émissions, lequel devrait confirmer que le monde reste largement hors trajectoire.

L’alerte des scientifiques, un dernier rappel avant bascule

Vingt et un bulletins, vingt et une alertes. Depuis 2004, l’OMM documente méthodiquement la montée inexorable des gaz à effet de serre. Chaque édition est plus alarmante que la précédente. Celle de 2025 met en lumière un double constat : les émissions continuent d’augmenter et les capacités naturelles d’absorption s’érodent.

Face à cette double contrainte, les scientifiques appellent à un changement d’échelle : renforcer la mesure, mais surtout transformer nos modèles de production et de consommation. Car la physique du climat, elle, ne négocie pas. Si rien n’est fait, les concentrations actuelles de CO₂ condamneront plusieurs générations à vivre dans un monde durablement plus chaud, plus instable et plus vulnérable.

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