Forêts françaises : la mortalité des arbres s'envole, le puits de carbone ralentit

Une petit forêt de sapins, morts attaqués par le scolyte. - © Shocky / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

Bonne nouvelle… sur le papier : la forêt française poursuit son expansion. Avec 17,6 millions d’hectares dans l’Hexagone et en Corse, elle couvre désormais 32 % du territoire national. Sa surface augmente encore d’environ 90 000 hectares par an, notamment en Bretagne et dans la zone méditerranéenne. Mais cette croissance masque un constat plus sombre : derrière la densité du couvert, les arbres souffrent. Selon les données collectées par l’IGN entre 2020 et 2024 sur près de 60 000 placettes, la mortalité des arbres a bondi de 125 % en dix ans.

Entre 2015 et 2023, 16,7 millions de mètres cubes d’arbres sont morts en moyenne chaque année, soit plus du double de la période 2005-2013. Cette mortalité accrue touche toutes les essences, mais certaines sont en crise aiguë.

Une mortalité en plein essor, et un stress climatique croissant

Selon le rapport de l’IGN, l’épicéa commun, fragilisé par les sécheresses et les attaques de scolytes, est désormais l’espèce la plus touchée (2,4 Mm³/an), devant le châtaignier (1,7 Mm³/an) et le frêne (1,6 Mm³/an), victime de la chalarose. Le volume de bois mort sur pied a ainsi doublé en dix ans, atteignant 159 millions de m³. Et 8 % des arbres sont aujourd’hui considérés comme “altérés”, c’est-à-dire présentant des signes de dépérissement ou de perte de vigueur.

Les crises sanitaires se multiplient, sous l’effet combiné des épisodes de sécheresse et de chaleur. Ces conditions extrêmes affaiblissent les arbres et favorisent les insectes xylophages. L’IGN observe que les régions du Nord-Est (Vosges, Jura, Ardennes) sont les plus sévèrement touchées. Là, certaines sylvoécorégions affichent désormais un bilan des flux négatif : Autrement dit, la quantité de bois mort ou prélevé dépasse celle produite par la croissance naturelle des arbres. Le stock de bois vivant y diminue.

Un puits de carbone qui s’essouffle

Les forêts, longtemps poumons du climat, respirent aujourd’hui plus difficilement.

Les forêts, longtemps poumons du climat, respirent aujourd’hui plus difficilement. Malgré tout, le stock total de bois sur pied continue d’augmenter, mais à un rythme bien plus lent. Il atteint 2,9 milliards de mètres cubes (soit + 50 % depuis 1985), avec une croissance désormais concentrée sur les feuillus. Résultat : le puits de carbone forestier s’affaiblit. Entre 2015 et 2023, les forêts françaises ont séquestré en moyenne 39 millions de tonnes de CO₂ par an, contre 63 Mt sur la période 2005-2013.

Les causes sont connues : hausse de la mortalité, coupes sanitaires, ralentissement de la production biologique (87,8 Mm³/an contre 91,5 Mm³ dix ans plus tôt). Chaque hectare de forêt stocke désormais en moyenne 82 tonnes de carbone dans ses arbres vivants – un chiffre en hausse, mais dont la progression ralentit dangereusement.

Les forêts plantées en première ligne

L’édition 2025 du Mémento consacre un focus aux forêts plantées, qui couvrent 2,3 millions d’hectares, soit 14 % de la surface totale. Ces plantations jouent un rôle clé dans la décarbonation, car leur croissance rapide en fait un levier de stockage de carbone et une source de matériaux sobres. Elles contribuent à 27 % de la production biologique nationale et à 37 % des volumes de bois récoltés. Le pin maritime domine (29 % des surfaces plantées, notamment dans les Landes), suivi du douglas et de l’épicéa commun.

Mais ces peuplements artificiels, souvent monospécifiques, sont aussi plus vulnérables aux aléas climatiques et aux pathogènes. “Le renouvellement des forêts sinistrées en faveur de peuplements plus résilients et la protection des forêts existantes contre des aléas comme les incendies sont des conditions sine qua non au maintien des services écosystémiques forestiers”, souligne l’IGN dans le Mémento 2025. Ainsi, l’Office national des forêts (ONF) mise sur les forêts mosaïques pour l’avenir.

Une ressource stratégique à protéger

La forêt française abrite 11,4 milliards d’arbres, représentant un stock de 1,35 milliard de tonnes de carbone. Trois quarts des forêts sont privées, souvent exploitées sans plan de gestion durable. Or, les pressions s’intensifient : bois-énergie, construction, industrialisation du bois. Si les prélèvements annuels (51,7 Mm³/an) restent inférieurs à la production biologique, ils augmentent de manière significative, notamment à cause des coupes sanitaires.

11,4 milliards d’arbres en France, 32 % du territoire.

La vigilance est donc de mise : un usage trop intensif du bois ou un défaut de régénération pourrait transformer certaines zones forestières en sources nettes d’émission, comme on le constate déjà ailleurs dans le monde.

Outre-mer, un potentiel encore sous-exploité

Les forêts ultramarines – Guyane, Réunion, Guadeloupe, Martinique, Mayotte – représentent un tiers de la surface forestière française (8,2 millions d’hectares). Extrêmement riches en biodiversité, elles ne bénéficient pas encore d’un inventaire permanent. L’IGN et l’ONF, avec le Cirad et l’IRD, travaillent désormais à la mise en place d’un suivi spécifique utilisant la télédétection, le lidar aéroporté et l’intelligence artificielle pour mieux évaluer leurs stocks de biomasse et leur rôle dans le climat mondial.

Quand les forêts cessent d’absorber du carbone : le cas australien

C’est la mauvaise nouvelle venue d’Australie : selon une étude publiée le 16 octobre 2025 dans The Guardian, les forêts tropicales humides du nord du Queensland émettent désormais plus de CO₂ qu’elles n’en captent. La sécheresse et la hausse des températures ont inversé leur rôle séculaire de puits de carbone.

Cette bascule spectaculaire alerte les scientifiques : si les forêts tropicales, parmi les plus productives du globe, deviennent sources d’émission, cela pourrait accélérer encore le dérèglement climatique. Un scénario que la France doit tout faire pour éviter, en diversifiant et en protégeant ses peuplements.

Une vigie précieuse

Créé en 1958, l’Inventaire forestier national est la seule base de données exhaustive et statistiquement certifiée sur les forêts françaises. Réalisé par l’IGN, il repose sur des relevés de terrain sur 60 000 placettes et des campagnes photographiques aériennes.
Les données de cette édition 2025, couvrant la période 2020-2024, font apparaître une tendance nette : la forêt française reste un atout majeur pour le climat, mais son équilibre est de plus en plus fragile.

Le ralentissement du puits de carbone montre que le temps de la gestion passive est révolu. Repenser la diversité des essences, soutenir la régénération naturelle, limiter les coupes et renforcer la résilience : autant de leviers pour que la forêt demeure une alliée, et non une victime, de la transition écologique. Reste à savoir si la France saura redonner de la vigueur à ses forêts avant qu’elles ne cessent, à leur tour, de respirer pour nous.

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