Série COP30 : Écouter la voix des peuples autochtones
Ils n’ont jamais été aussi nombreux. À la COP30 de Belém (Brésil), les peuples autochtones ont donné de la voix pour rappeler qu’ils sont les premiers touchés par la catastrophe climatique tout en préservant… 80 % de la biodiversité mondiale, alors qu’ils ne représentent que 6 % de la population. WE DEMAIN les a rencontrés au Sommet pour le Climat.
Activiste infatigable pour la défense, notamment, des peuples autochtones au Canada, Eriel Deranger – directrice de l’ONG Indigenous Climate Action – fréquente les COP depuis 2009 pour défendre cette cause au niveau mondial. Il apparaît en effet que les cultures autochtones, aussi diverses soient-elles, sont toutes reliées aux pulsations du vivant et devraient, selon elle, être mieux entendues si l’on veut réellement protéger la planète.
À l’occasion de la COP30 qui s’est tenue à Belém, aux portes de l’Amazonie brésilienne, WE DEMAIN a pu s’entretenir avec elle.
Quelle est votre définition du terme “peuple autochtone” ?
Il n’existe pas de définition unique et consensuelle. Mais l’opinion générale est que les peuples autochtones sont les habitants originels d’un espace ou d’un territoire ayant subi une colonisation, souvent marquée par l’appropriation des terres, des violences, des tentatives d’assimilation, voire de génocide.
Parler de “peuples autochtones” peut pourtant nous uniformiser, nous réduire à un seul peuple avec un seul système et une seule valeur. Or nous sommes extrêmement diversifiés. On compte plus de 500 millions de personnes autochtones dans le monde, présentes dans plus de 90 pays et parlant plus de 5 000 langues différentes.
Pourquoi devrait-on écouter la parole des peuples autochtones pour protéger le vivant ?
D’abord parce qu’ils gèrent et administrent plus de 25 % de la surface terrestre mondiale. C’est immense. En comparaison, les centres urbains n’occupent que 4 %. On parle donc de cinq fois plus de terres occupées, gérées et entretenues par les peuples autochtones, qui abritent entre 60 et 80 % de la biodiversité intacte restante.
Ces régions sont essentielles à la stabilisation du climat. Et si elles ont été préservées, c’est grâce à des méthodes et des systèmes de connaissances transmis de génération en génération, qui échappent aux sciences empiriques et aux données classiques.
Ensuite parce que les peuples autochtones sont à l’origine d’une part importante d’innovations scientifiques et techniques. Le pont suspendu ? Créé par les peuples autochtones. La seringue utilisée en médecine moderne ? Créée par les peuples autochtones. Même chose pour le caoutchouc, la tétine du biberon ou l’aspirine. Les innovations sont innombrables et proviennent de nous !
Cet héritage autochtone a été oublié ?
Il a été invisibilisé et ces connaissances commencent à peine à être mises en lumière par la science occidentale. On découvre notamment que les peuples autochtones du Pacifique étaient parmi les navigateurs les plus talentueux des océans, capables de suivre les étoiles.
Même dans ma propre culture ! Un jour j’ai dit à mon père : “Je n’ai pas envie de faire la vaisselle. Je la ferai demain matin.” Il a répondu : “Tu ne peux pas.” Il m’a alors expliqué que lorsqu’on laisse traîner la vaisselle, il y a une présence, une sorte d’esprit qui semble n’avoir ni bras ni jambes, qui rampe et se répand sur toute la vaisselle. Et ensuite, si on utilise cette vaisselle, on tombe malade.
Il parlait des bactéries ! À l’époque, on comprenait que c’était une forme, une chose sans forme, qui pouvait se déplacer et rendre malade. Ce sont des connaissances scientifiques transmises de génération en génération, à une époque où la technologie n’existait pas encore.
Donc la science autochtone et la science classique ont les mêmes fondements ?
Nous affirmons que nous arrivons aux mêmes conclusions que la science “classique”. Nous avons acquis notre compréhension du monde naturel – des étoiles en passant par les microbes, les insectes et plantes – à travers l’observation et l’expérience.
Et aujourd’hui, de nombreuses personnes autochtones poursuivent des études supérieures dans le milieu universitaire occidental. Ce qui est vraiment intéressant, c’est que certains d’entre eux perçoivent des corrélations entre nos connaissances ancestrales et la pratique actuelle de ces sciences.
Mais lorsqu’il s’agit de proposer des solutions à la crise climatique, nous sommes mis de côté, comme si nous ne faisions que raconter des anecdotes sans importance pour la science et la technologie. Alors que nous avons été parmi les innovateurs les plus créatifs en matière de solutions…
Comment l’expliquer ?
Prenons le concept de “solutions fondées sur la nature” (“nature-based solutions” en anglais). Nous ne partageons pas cette idée, nous disons qu’il faut travailler avec la nature, avec la Terre Mère. Or, la science occidentale et ces milieux n’ont pas su comment y parvenir, car notre approche du travail avec la nature n’était pas commercialisable.
Elle n’avait aucune valeur dans les systèmes économiques capitalistes en place. Ils ont donc dû trouver un moyen non seulement de se l’approprier, mais aussi, à mon avis, de la pervertir pour la rendre rentable. Nos savoirs sont donc récupérés pour être commercialisés, alors que nous sommes exclus des décisions et de la mise en œuvre.
De la même manière, le système capitaliste nous pousse aujourd’hui aux compensations carbone, utilisées pour permettre aux entreprises de continuer leurs activités, notamment les plus émettrices. Ces compensations ont créé en Afrique des zones protégées entraînant l’expulsion de peuples autochtones de leurs territoires traditionnels. Depuis, ces écosystèmes ne prospèrent plus : l’équilibre a été rompu.
Comment voyez-vous l’avenir ?
Je pense que ce monde vit ses dernières heures. Trente ans se sont écoulés depuis la première COP et les émissions n’ont pas diminué d’un iota. Chaque année, elles continuent d’augmenter, et chaque année, les États traînent des pieds car ils ne savent pas comment s’attaquer à la crise climatique sans perdre leur pouvoir politique et économique.
Personnellement, je crois que l’avenir appartient aux peuples autochtones car nous avons déjà survécu à l’apocalypse. Nous avons déjà survécu à la fin de nos systèmes économiques et politiques, ainsi qu’à la gouvernance de nos terres et territoires, et nous saurons survivre à celle nouvelle crise.
Ce ne sera pas une période heureuse, mais je crois qu’il y aura de la vie après l’effondrement de ce système, mais seulement pour ceux qui comprennent ces relations symbiotiques et cette parenté avec le monde naturel, ces liens avec la sagesse ancestrale. Ce seront ceux-là qui survivront.