À Belém, dans cette COP présentée par le Brésil comme la “COP de la vérité”, les attentes étaient immenses. Dix ans après l’accord de Paris, alors que le monde a dépassé pour la première fois le seuil de + 1,5 °C en 2024 et que les catastrophes climatiques s’enchaînent, la conférence devait envoyer un signal clair : accélérer. Accélérer la sortie des énergies fossiles, donner un cap aux financements, protéger l’Amazonie, restaurer la confiance entre Nord et Sud.
La réalité fut beaucoup plus chaotique. Conflits géopolitiques, absence des États-Unis, tensions commerciales, pénuries de logements, coupures d’électricité, incendies dans le centre de conférence, accès restreint pour les délégations du Sud, et même une intrusion d’activistes autochtones dans la zone bleue : le décor a vite annoncé la couleur.
Un sommet au bord de la rupture
Les négociations ont failli s’effondrer dans la nuit de vendredi 21 à samedi 22, après un bras de fer intense entre une coalition de plus de 80 pays pro-fossile-phase-out (UE, Colombie, Kenya, France, Allemagne…) et un bloc de pays producteurs d’hydrocarbures menés par l’Arabie saoudite, soutenus par la Russie, l’Inde et d’autres pays émergents. Le point de crispation : fallait-il oui ou non inclure une feuille de route de sortie des énergies fossiles dans le texte final ?
La réponse fut sèche : non. Pas de nouvelle mention explicite des énergies fossiles, simplement un renvoi au “consensus de Dubaï” adopté à la COP28, qui évoquait une “transition hors des énergies fossiles” sans calendrier ni obligations. En outre, pour la première fois, le texte final de cette COP30 “reconnaît” aussi la possibilité d’un dépassement temporaire de 1,5 °C, ce qu’aucun texte précédent n’avait mentionné jusqu’alors.
Ce qui a été décidé : des avancées, mais au conditionnel
L’accord final, appelé “global mutirão”, rassemble plusieurs volets. Il tient davantage du compromis diplomatique que de l’accélération climatique.
1. Triplement des financements pour l’adaptation d’ici 2035
La décision : un appel à tripler les financements consacrés à l’adaptation au changement climatique.
Le montant visé : la feuille de route ne précise pas la base de calcul, mais les pays du Sud espéraient atteindre 120 milliards de dollars par an, demande absente du texte.
L’échéance : repoussée de 2030 à 2035.
Pour les pays vulnérables, c’est un demi-succès. Ils obtiennent la reconnaissance du besoin, mais pas le mécanisme, ni la garantie des flux, ni l’ambition temporelle. Tout cela reste donc très virtuel.
2. Adoption (partielle) des indicateurs du “Global Goal on Adaptation”
Après deux ans de négociations, 59 indicateurs ont finalement été adoptés pour mesurer les progrès des pays : résilience, préparation aux catastrophes, infrastructures, santé, etc. Mais le texte affirme qu’ils “ne créent aucune nouvelle obligation financière”, ce qui a fait bondir plusieurs délégations latino-américaines et européennes.
Une phase supplémentaire de deux ans est ouverte pour raffiner ce cadre.
3. Un “Belém Mission to 1,5 °C” et un “Implementation Accelerator”
Deux dispositifs volontaires voient le jour :
- Le Belém Mission to 1,5 °C, censé guider les efforts collectifs pour “garder 1,5 °C à portée de main” malgré un probable dépassement temporaire.
- Un Global Implementation Accelerator (GIA) visant à suivre l’exécution réelle des engagements, avec des sessions annuelles et un état des lieux à la COP31.
Là encore, ils n’ont aucune force contraignante. Mais ils créent un espace où les pays pourront être publiquement évalués.
4. Un mécanisme international pour une “transition juste”
Longtemps demandé par les ONG et les syndicats, il doit faciliter le partage d’expériences et de bonnes pratiques pour que la sortie des fossiles ne laisse pas de travailleurs sur le bord de la route.
Le dispositif est réel, mais limité car il s’agit d’un cadre de coopération, pas d’un fonds.
5. Une pression (timide) sur les pays n’ayant pas mis à jour leurs plans climat
Plus de 70 pays – dont l’Inde, l’Arabie saoudite ou l’Argentine – n’ont pas soumis leur nouvelle NDC (Contributions déterminées au niveau national) en 2025, comme l’exigeait l’accord de Paris.
La COP se contente de les presser à le faire “dès que possible”, sans sanction ni échéance.
Ce qui a été abandonné : les deux grands manques du sommet
1. Aucune feuille de route pour la sortie des énergies fossiles
C’était LE test de cette COP. C’est LE rendez-vous manqué. Malgré l’appel de Lula, malgré la mobilisation de dizaines de pays, malgré les propositions de formulations successives, la mention même de “fossil fuels” a disparu du texte final.
Pourquoi ? Les pays pétroliers ont imposé leur veto. Le résultat est que seule une “coalition volontaire” lancée par le Brésil travaillera hors du processus de l’ONU. Sa portée politique sera donc faible.
2. Aucun engagement contraignant sur la déforestation
C’est l’autre grande déception de cette COP amazonienne.
- Une tentative pour obtenir une feuille de route contre la déforestation a été retirée du texte.
- La décision finale se contente de “rappeler l’importance de la nature”.
Seul point positif : le Brésil lance un fonds pour les forêts tropicales… mais largement sous-financé par rapport aux objectifs initiaux (5 milliards promis sur les 25 milliards visés).
Ce qui coince : les mêmes blocages, aggravés
1. La fracture Nord-Sud plus profonde que jamais
Les pays du Sud dénoncent, en vrac, un manque de financement, des promesses non tenues, l’absence de responsabilité historique des pays riches ou encore une pression jugée “hypocrite” sur la sortie des fossiles.
2. L’absence des États-Unis, un tournant
Pour la première fois en 30 ans, les USA n’avaient pas de délégation officielle. Un vide politique colossal, qui a pesé sur chaque étape des discussions. En effet, leur absence a non seulement affaibli la pression sur la Chine, l’Inde et l’Arabie saoudite mais a aussi permis aux pays producteurs de fossiles de durcir leurs positions tout en réduisant les perspectives de financements supplémentaires. À noter que l’Union européenne a poussé pour des engagements plus ambitieux, sans réussir à convaincre.
3. Une défiance exacerbée dans les processus de la COP
Plusieurs délégations – Colombie, Panama, Union européenne… – ont protesté en séance plénière car elles n’ont pas été autorisées à prendre la parole avant que les décisions ne soient entérinées. Une scène qualifiée de “déni de transparence” par certains diplomates.
Ce qui va : les petites victoires malgré tout
Même si l’accord est insuffisant pour infléchir la trajectoire climatique, plusieurs points méritent d’être soulignés.
Une avancée sur l’adaptation : le triplement des financements, même flou, constitue un signal politique important. Les États reconnaissent enfin que l’adaptation est devenue une priorité mondiale, au même titre que la réduction des émissions.
Un cadre d’indicateurs opérationnel : le GGA (Global Goal on Adaptation, ou Objectif mondial sur l’adaptation) dispose enfin d’une base mesurable. C’est essentiel pour évaluer les besoins et orienter les financements.
Une dynamique sur les transitions sociales : le mécanisme de transition juste peut devenir un outil clé pour accompagner les populations dépendantes des fossiles, de l’agriculture carbonée ou des secteurs vulnérables.
Pas de recul, malgré une polarisation mondiale : dans un contexte de conflits, d’élections aux États-Unis, de tensions commerciales, de populisme croissant, certains diplomates saluent un fait : le multilatéralisme n’a pas cédé.
Bilan : une COP qui stabilise… au lieu d’accélérer
La COP30 n’a pas offert l’impulsion que la décennie impose. L’écart entre les promesses et l’urgence scientifique se creuse. Et les projections restent alarmantes : une trajectoire à + 2,3 à + 2,8 °C d’ici 2100, loin de la cible de Paris.
Pour autant, Belém n’est pas un échec total. Le sommet a surtout mis en lumière une réalité brutale : les COP ne peuvent avancer plus vite que la politique mondiale. Le chemin vers une sortie organisée des fossiles devra désormais se construire en dehors des négociations onusiennes, au sein de coalitions volontaires – peut-être plus agiles, mais moins légitimes.