COP30 : le Brésil peut-il sauver les forêts sans greenwashing ?

Le Brésil, qui abrite environ 60% de l’Amazonie, a perdu près de 17% de sa surface forestière en moins de quarante ans, selon une étude publiée dans la revue Land Use Policy. - © gaelj / stock.adobe.com

Publié le par Anouk Passelac

La préservation des forêts tropicales est plus que jamais au cœur des négociations climatiques. À la COP30, qui s’ouvre dans quelques jours à Belém, le Brésil espère marquer les esprits avec un nouveau fonds international destiné à récompenser la conservation du couvert forestier. Porté par le président Lula et le ministère de l’Environnement, ce projet de fonds vise à instaurer une nouvelle dynamique dans la lutte contre la déforestation, au moment où la mobilisation mondiale reste insuffisante face à l’urgence climatique.

Tandis que les engagements pris lors de la précédente COP à Bakou étaient jugés largement insuffisants, voilà que le Brésil s’apprête à officialiser un nouvel outil financier pour récompenser les pays qui conservent leurs forêts tropicales, le TFFF (Tropical Forest Forever Facility).

Payer pour les services rendus par les forêts tropicales

Il “pourrait devenir l’un des plus grands fonds multilatéraux”, annoncent les organisateurs de la COP30, et promet de verser 4 milliards de dollars aux pays conservant leurs forêts tropicales. “C’est presque trois fois le montant actuel global dédié aux forêts tropicales”, souligne André Aquino, conseiller spécial du ministère de l’Environnement brésilien. 74 États pourraient en bénéficier.

L’ambition du TFFF : payer pour les services écosystémiques rendus par ces forêts qui sont des réserves importantes de biodiversité, contribuent au cycle de l’eau et stockent du carbone. À la différence des mécanismes précédents, le TFFF s’appuie sur une logique de “paiement à la performance” : il récompense chaque pays en fonction de la surface forestière réellement préservée, avec un suivi annualisé grâce à l’imagerie satellite.

Les États signataires devront maintenir un taux de déforestation inférieur à 0,5 % pour participer et gagneront jusqu’à 4 dollars par hectare protégé. À titre d’exemple, le Brésil pourrait ainsi toucher une enveloppe de 800 millions de dollars par an pour la conservation de l’Amazonie.

REDD + : données exagérées, résultats décevants, populations lésées…

Le TFFF n’est pas le premier fonds international dédié aux forêts tropicales. Depuis la COP15 de Copenhague, où les pays développés s’étaient engagés à mobiliser 100 milliards de dollars par an pour l’action climatique, de nombreux programmes multilatéraux, comme le REDD +, ont vu le jour pour tenter de freiner la déforestation et la dégradation des forêts. Mais le bilan de ces instruments reste largement mitigé.

Malgré la participation de 65 pays en développement, la déforestation se poursuit. Selon les données actualisées de Global Forest Watch, près de 83 millions d’hectares de forêt primaire humide ont disparu en 22 ans, soit 8,1 % de la superficie totale. Plusieurs études pointent même l’inefficacité de REDD + en matière de réduction des émissions de carbone.

Ce mécanisme basé sur la compensation carbone a souvent été accusé de greenwashing, certains projets exagérant les menaces ou les bénéfices environnementaux pour attirer les financements. Par ailleurs, des enquêtes révèlent que certaines initiatives REDD + ont nui aux droits et aux modes de vie des populations autochtones, par la restriction d’accès aux ressources ou des déplacements forcés. Enfin, ces programmes n’offrent aucune garantie de maintien des réductions d’émissions : en cas d’incendie ou d’abattage massif, les efforts réalisés peuvent être instantanément annulés.

TFFF : des aides inédites pour les peuples autochtones

Comment, dans ce contexte, s’assurer que le TFFF ne tombera pas dans les mêmes vicissitudes ? Pour André Aquino, les principes ne sont pas les mêmes : “Le TFFF veut récompenser les pays qui conservent leurs forêts tropicales, il s’appuie sur la performance tandis que le programme REDD est basé sur la logique du marché de carbone, pour réduire la déforestation”. Le TFFF est la réponse aux pays qui disaient : “est-ce que je dois commencer à détruire mes forêts pour être payé ?” Les deux outils sont donc “complémentaires”, selon le conseiller.

Parmi les nouveautés du TFFF, 20 % des fonds seront versés directement aux peuples autochtones et aux communautés locales, sans passer par l’État, une “petite révolution” selon ses défenseurs. Cette décision, saluée par de nombreuses ONG et associations, doit permettre à ces acteurs de jouer un rôle de premier plan dans la protection forestière et la gestion des ressources.

Des financements largement privés, un risque de “greenwashing”

Les interrogations quant à l’efficacité réelle du TFFF restent nombreuses, notamment sur la manière de garantir que les forêts sont effectivement conservées. Concrètement, les pays signataires devront fournir chaque année des données satellitaires montrant l’évolution du couvert forestier et verront leur aide baisser si les résultats montrent une progression de la déforestation. Pour WWF, ONG partie prenante des discussions sur la mise en place du TFFF, l’usage de cette technologie n’identifie que la déforestation due aux incendies et “ne permet pas de savoir ce qu’il se passe sous la canopée”, prévient Andrew Deutz, directeur général des politiques et partenariats mondiaux du WWF. Autrement dit, si des coupes d’arbres illégales ne sont pas en cours à l’abri des regards. Andrew Deutz espère que les discussions se poursuivront pour préciser ce point et arriver à un consensus.

Le modèle financier du TFFF pose également question. Pour se mettre en route, le fonds requiert la levée de 25 milliards de dollars d’obligations de la part de pays “investisseurs”. Un apport qui doit ensuite permettre de lever 100 milliards de dollars d’obligations supplémentaires auprès du secteur privé. Ce mécanisme fait peser un certain risque financier sur les États pour attirer des organismes privés. Les revenus générés par les obligations rémunéreront d’abord le secteur privé, puis les États investisseurs et enfin les États bénéficiaires du TFFF. L’ONG Greenpeace plaide pour inverser l’ordre afin de donner plus de sens au projet.

Davantage de transparence est nécessaire

Elle demande également “plus de transparence” pour s’assurer que l’argent soit “investi correctement” et qu’il exclue “de façon explicite” des industries et des secteurs tels que l’exploitation forestière industrielle, l’agro-industrie à grande échelle, les biocarburants, les combustibles fossiles, l’exploitation minière et l’armement. Dans sa dernière version, le fonds pour les forêts tropicales s’engage à ne pas soutenir l’exploitation du charbon, du pétrole, de la tourbe et du gaz.

“Le TFFF est un programme de financement du secteur privé et n’a rien à voir avec la Convention cadre des Nations Unies sur le changement climatique ou les accords de Paris”, rappelle également Liana Schalatek, cofondatrice de Climate Funds Update, une organisation d’analyse des fonds multilatéraux pour le climat). Cette dernière craint que l’argent investi par les États dans le fonds soit un manque à gagner pour le financement de politiques incluses dans l’Accord de Paris.

Greenpeace soulève le même problème : “pour les pays donateurs, investir dans un mécanisme comme le TFFF, qui promet un retour sur investissement, est plus attrayant que d’augmenter directement les financements climat et biodiversité sans retour financier.” Les inconnues sur la façon dont les États vont s’emparer de ce nouveau financement sont donc encore nombreuses. Les discussions pour affiner le projet se poursuivront encore sur plusieurs mois, voire années. D’ici là, l’effet d’annonce fera peut-être oublier d’autres reculs environnementaux du Brésil comme la lancée de l’exploration pétrolière au large de l’Amazonie.

Financements climat, où en est-on ?

Au Sommet de Copenhague en 2009, les pays développés s’étaient engagés à mobiliser 100 milliards de dollars par an d’ici 2020 pour l’action climatique dans les pays en développement. Promesse non tenue jusqu’en 2022 ; près de 116 milliards de dollars ont alors été déboursés.

L’an dernier, des débats houleux ont agité la COP29 à Bakou concernant les financements nécessaires à la lutte contre le changement climatique. Alors que les pays en développement plaidaient pour une aide de 1000 milliards de dollars par an, les pays riches se sont engagés sur un montant d’ “au moins” 300 milliards de dollars annuels.

Selon un rapport publié en octobre par les ONG Oxfam et CARE, les pays développés ne respectent pas leurs engagements en matière de financement climatique. En 2022, la valeur réelle de ces engagements s'élevait à seulement 28 à 35 milliards de dollars (contre 95,3 milliards annoncés), et les futures réductions de l’aide publique au développement menacent d'aggraver la situation. Le rapport souligne que les deux tiers des financements sont des prêts qui creusent l'endettement, tandis que l'adaptation et la prise en charge des pertes et dommages restent gravement sous-financées.

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