Depuis toujours, les forêts sont nos grandes alliées climatiques. À elles seules, elles absorbent environ 30 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone, nous offrant un précieux service écosystémique — gratuit et silencieux. Mais ce mécanisme vital s’affaiblit dangereusement. En 2023 et 2024, leur capacité d’absorption a chuté à son plus bas niveau en plus de vingt ans, selon les données du Global Forest Watch du World Resources Institute (WRI). En cause : une série d’incendies hors normes et une déforestation qui persiste, notamment pour créer de nouvelles terres agricoles en lieu et place de forêts tropicales.
Pour la première fois, les incendies ont dépassé l’agriculture et l’exploitation forestière comme principale source de perturbation du puits carbone forestier. Et les chiffres donnent le vertige : plus de 4 gigatonnes de gaz à effet de serre relâchées chaque année par les feux, soit environ un tiers des émissions annuelles de la Chine, premier émetteur au monde, et un peu plus que les émissions de l’Union européenne (3,4 gigatonnes en 2024).
Les feux extrêmes installent un cercle vicieux et deviennent la principale menace
Pour la première fois, les incendies ont supplanté l’agriculture et l’exploitation forestière comme principal facteur de perte de carbone dans les forêts. Le problème est structurel. Les incendies détruisent les arbres, mais aussi les sols tourbeux, riches en carbone, générant des “feux zombies” qui peuvent couver des mois durant. Au Canada, 74 % des incendies ont eu lieu dans ces tourbières en 2023 et 2024. Ce sont près de 24 millions d’hectares partis en fumée en deux ans. Résultat : les forêts boréales, jusque-là puits de carbone, sont devenues sources nettes d’émissions. Même scénario en Bolivie, où les incendies ont contribué à 60 % des émissions forestières l’an dernier. “Nous atteignons un point où le réchauffement nourrit le réchauffement”, alertait le chercheur Werner Kurz, ancien scientifique du Service canadien des forêts, au Guardian à l’automne 2023.
Selon le WRI, la tendance mondiale reste légèrement positive : en 2024, les forêts ont absorbé 2,2 gigatonnes de CO₂ de plus qu’elles n’en ont relâché. Mais la marge se réduit dangereusement selon une tendance confirmée par les analyses croisées du World Resources Institute et du Land & Carbon Lab.
Pire : certaines régions basculent déjà (le Canada, l’Amazonie brésilienne, Indonésie…). En Asie du Sud-Est, aussi, où l’expansion des plantations de palmiers à huile et le drainage des tourbières ont transformé des forêts entières en sources d’émissions. En Afrique centrale et à Madagascar, l’agriculture sur brûlis continue de détruire les forêts primaires. Et, à mesure que la planète se réchauffe, les forêts deviennent plus vulnérables aux incendies, en raison des sécheresses et de nouvelles maladies qui apparaissent sur des arbres devenus plus fragiles.
Des forêts plus jeunes, plus efficaces… mais insuffisantes
Les forêts dites “secondaires”, âgées d’au moins vingt ans, assurent aujourd’hui les deux tiers des absorptions de carbone à l’échelle mondiale. Les jeunes forêts, qui ne représentent que 2 % de la surface boisée, captent pourtant 6 % du carbone chaque année. Celles qui repoussent naturellement, comme dans les Appalaches américaines, où les forêts abandonnées au milieu du XXe siècle sont redevenues des puits puissants, illustrent le potentiel de la régénération. Idem, certaines forêts chinoises, résultat d’efforts de reboisement massifs, ont retrouvé un rôle de puits solide. Mais attention aux illusions : replanter ne compensera jamais la perte d’une forêt primaire centenaire. Selon les chercheurs, il faut des décennies pour effacer la dette carbone liée à une forêt disparue.
Une étude publiée le 2 juillet 2025 dans Nature Climate Change révèle que les forêts secondaires âgées de 20 à 40 ans présentent les plus hauts taux d’absorption de carbone, capturant jusqu’à huit fois plus de CO₂ par hectare que les peuplements spontanés plus récents. Si 800 millions d’hectares de terres dégradées commençaient à se régénérer dès 2025, ce potentiel permettrait de stocker jusqu’à 20,3 milliards de tonnes de carbone d’ici 2050 – mais chaque année de retard réduit ce potentiel de près de 25 %…
Francis Hallé, botaniste, spécialiste des forêts primaires, le rappelle : “Après la destruction d’une forêt primaire, qu’elle soit tropicale ou tempérée, une forêt secondaire se met en place, avec une biodiversité initiale très réduite mais qui augmente avec le temps, à condition toutefois qu’aucune prédation n’intervienne avant le retour à la forêt primaire.” Or, extrêmement rares sont ces forêts secondaires non exploitées d’une manière ou d’une autre…
L’Amazonie bascule elle aussi
La situation en Amazonie est particulièrement inquiétante. En Bolivie, les grandes forêts tropicales oscillaient depuis deux décennies entre puits et source de carbone. Les feux massifs de 2024 ont fait pencher la balance du mauvais côté. Plus de la moitié des émissions liées à la forêt cette année proviennent des incendies, le reste venant des défrichements agricoles.
Au Brésil, même si la déforestation liée au bûchage ralentit, les longues périodes de sécheresse rendent les arbres plus vulnérables. La moitié de la région amazonienne est ainsi devenue un foyer d’incendies, visibles depuis l’espace comme un vaste arc de feu.
Agir sur tous les fronts pour inverser la tendance
Reboiser nécessite plusieurs décennies pour qu’un arbre planté compense le carbone stocké par un vieil arbre et surtout par le sol forestier, souvent oublié dans les calculs. C’est ce que les scientifiques appellent la “dette carbone” : un passif climatique qui met des années à être réglé. Pendant ce temps, le climat continue de se dérégler. D’où l’urgence d’arrêter les pertes plutôt que de seulement miser sur les plantations compensatoires. Planter ne suffit pas, il faut aussi protéger.
Face à cette urgence, le World Resources Institute identifie huit leviers pour restaurer la capacité des forêts à jouer leur rôle climatique :
- Protéger les forêts intactes restantes.
- Restaurer les milieux dégradés.
- Gérer durablement les forêts productives.
- Réduire les risques d’incendie.
- Soutenir les droits des peuples autochtones.
- Aligner les chaînes d’approvisionnement sur les objectifs climatiques.
- Mieux suivre les données et la santé des forêts.
- Réduire massivement les émissions fossiles.
À cette liste s’ajoute un enjeu culturel fort : sortir de la vision utilitariste de la forêt pour la considérer comme un bien commun, porteur de vie, de biodiversité et de résilience. Une forêt qui respire, c’est aussi un climat qui se stabilise, des sols fertiles… et des saisons encore à peu près prévisibles.
La forêt, sentinelle du climat
Ce que les données récentes révèlent, c’est donc une bascule silencieuse. Si nous continuons sur cette trajectoire, les forêts ne seront plus notre bouclier climatique mais un facteur aggravant. Une bascule déjà amorcée, invisible à l’œil nu mais cruciale pour notre avenir.
Sauver les forêts, ce n’est pas sauver un décor. C’est préserver un équilibre physique et biologique dont dépend l’habitabilité même de la Terre. Et c’est peut-être l’une des dernières occasions de ralentir l’emballement climatique avant qu’il ne soit totalement hors de contrôle.