Figure incontournable de la défense des territoires indigènes amazoniens, Alessandra Korap Munduruku, 40 ans, est l’une des voix les plus écoutées – et les plus redoutées – du Moyen Tapajós, un des nombreux fleuves de l’Amazonie brésilienne. Membre du peuple Munduruku, qui vit sur les rives du Tapajós, elle s’est imposée depuis plus de dix ans comme l’une des dirigeantes des Femmes Guerrières de sa région.
Menacée, surveillée, elle poursuit néanmoins son combat contre les projets miniers, les déforestations illégales et les grands chantiers d’infrastructure qui rongent l’Amazonie. Récompensée en 2023 par le prix Goldman de l’environnement, elle porte une parole sans détour, ancrée dans le vécu de son peuple et dans une vision du monde où la forêt, le fleuve et les humains ne font qu’un. Notre journaliste, Anouk Passelac, présente à la COP30 à Belém, a pu s’entretenir avec cette figure forte de la défense des droits autochtones. Et de la planète.
Quel était le but de votre manifestation devant la COP30 ?
On a dû faire ça pour attirer l’attention du monde entier. Quand on a bloqué la COP30, personne n’entrait, personne ne sortait. Et alors toute la presse est arrivée sur nous, voulant savoir ce qui se passait. Voilà ce qui se passe : les pays envahissent nos territoires.
Avant même que la COP ne commence, il y avait déjà des accords : pétrole, exploitation minière, des décrets approuvés avec le président brésilien Lula lui-même. Il a approuvé le “décret N° 12.600”, qui privatise nos fleuves pour transporter du soja vers les États-Unis, la Chine, l’Europe (cf. encadré en fin d’interview). En échange, le Brésil touche des millions, mais ces ressources n’arrivent jamais jusqu’à la base.
Ce qui sort d’ici, pour nous, c’est la destruction de notre fleuve et de notre forêt. Cela contamine notre corps, nos rivières. Et les pays [présents à la COP, NDLR] pensent qu’ils sauvent la planète. Ils ne la sauvent pas. Ils achètent le soja qui vient de notre territoire. Ils achètent le maïs de la monoculture, qui met des pesticides dans les rivières et les igarapés [petites rivières]. Ces pays qui disent aider le Brésil à éviter la déforestation y contribuent en réalité.
Pensez-vous que le gouvernement brésilien et les pays de la COP sont hypocrites ?
Ils sont sourds, ils sont aveugles. Ils veulent voir ce qu’ils veulent voir. Ils ne veulent pas voir les peuples autochtones. Alors, pour qu’ils nous entendent, nous devons crier. Vous, peuple de France, avez-vous prêté attention à ce que les entreprises font aux peuples autochtones ? Ou bien vous ne regardez que l’emballage “bio - économie durable”, alors qu’en réalité des autochtones perdent leurs terres, leurs fleuves, leurs vies pour défendre cet environnement ?
“Ce qui nous sauve, c’est la démarcation des terres autochtones”
Que demandez-vous ?
Ce qui nous sauve, c’est le respect ; ce qui nous sauve, c’est la démarcation des terres autochtones. Ce qui nous sauve, c’est l’absence de projets de mort en Amazonie, comme la Ferrogrão, un projet de chemin de fer qui va transporter des tonnes de soja vers l’Europe pour nourrir les porcs et les poulets, comme si nos vies ne valaient rien (cf. encadré en fin d’interview). Parler de démarcation, c’est parler de respect, de valorisation de notre culture, de notre fleuve, de la forêt. C’est ce qu’ils doivent comprendre.
À l’issue de votre manifestation, vous avez obtenu la promesse de la démarcation. Pourquoi est-ce si difficile ?
Le processus de démarcation a plusieurs étapes. Pour le territoire Sawré Muybu, cela dépend d’une entreprise qui doit se rendre sur le territoire avec la FUNAI pour effectuer la démarcation physique. Ensuite, cela va au président Lula pour la ratification.
Mais cela ne dépend jamais uniquement du président. Cela dépend aussi des ministères, et certains sont encore opposés aux démarcations. Ils disent que les peuples autochtones ont “trop de terres”. En réalité, les plus grandes terres appartiennent à l’agro-industrie, aux fazendeiros [grands propriétaires], aux producteurs de soja, pas à nous. Ceux qui déforestent le plus, ce sont eux. Ils utilisent ces arguments comme si nous étions des pauvres qui 'possèdent trop de terre’. Ce n’est pas vrai.
“Ma vie est menacée, mais je n’ai pas peur”
Beaucoup de défenseurs de l’environnement sont menacés ou assassinés. Votre vie est-elle en danger ?
Ma vie a toujours été menacée, mais je n’ai pas peur. Je me dis : peur de quoi ? De mourir ici, de prendre une balle ? Ou peur de perdre le territoire et de voir mon peuple souffrir ? J’aurais peur si un jour mon peuple perdait son territoire et se faisait expulser. Là, oui. Mais tant que nous avons la force, nous allons lutter et défendre le territoire.
Qu’est-ce que vous entendez par “environnement” ?
L’environnement, c’est nous. Nous sommes l’environnement. Par exemple, nous élevons des petits animaux à la maison. On les élève depuis bébés, ils grandissent, puis ils retournent à la nature. Ils vont fonder leur famille et se reproduire.
L’être humain occidental ne comprend pas ce qui est sacré. La rivière, elle a quelque chose sous la surface : des poissons, la vie. Elle étanche votre soif, elle vous rafraîchit quand vous vous baignez. Comment peut-elle devenir une marchandise ? Et la forêt ? Comment peut-elle devenir une marchandise si les peuples qui y vivent n’ont pas été consultés ? Avez-vous déjà demandé au jaguar ce qu’il veut ? Veut-il que sa maison soit volée ? Veut-il vivre en cage ? Veut-il vivre en ville ? Non.
Ces crises qui arrivent ne sont pas de notre faute, mais de la faute des pays dits développés, qui parlent de développement mais n’ont pas de place pour les humains, pour les animaux, pour les enfants, pour les rivières, pour la forêt.
“Les chefs ont entendu ma rébellion”
Vous militez depuis longtemps, vous avez reçu le prix Goldman… Comment êtes-vous devenue leader ?
Ce sont les hommes qui m’ont soutenue, pas les femmes. Les chefs ont vu ma posture, ma manière de parler, ma manière d’écouter. Je suis très têtue depuis tout enfant, très rebelle, parce que je n’obéissais à personne. Et cette “rébellion”, les chefs l’ont entendue. Ils ont compris qu’il était important que je devienne une leader. Cela fait dix ans maintenant que je suis cheffe des Femmes Guerrières du Moyen Tapajós.
Ma voix ne sert pas seulement à penser aux femmes, mais à penser à l’ensemble. Je ne penserai jamais uniquement aux femmes si je tiens aussi la main des hommes.
Quelle est votre vision de l’avenir ?
L’avenir dépend de la jeunesse et des enfants. Si les écoles, les universités ou la famille enseignent ce que signifie respecter les peuples autochtones, je pense que l’avenir va s’améliorer. Mais tant qu’il n’y aura pas de respect, pas de démarcation, et que la terre continuera à saigner… ce sera une catastrophe et le ciel va s’écrouler.
Mieux comprendre les enjeux
Décret N° 12.600
Instauré au sein du Plan national des voies navigables, il désigne les fleuves Tapajós, Madeira et Tocantins comme voies prioritaires pour le transport de marchandises. Pour les Munduruku, cela ouvre la voie à de nouveaux dragages, à la suppression de rapides sacrés et à l’expansion de ports privés dans tout le bassin.
Ferrogrão
Projet de chemin de fer géant destiné à transporter à moindre coût les productions agro-industrielles vers le nord du Brésil puis l’Europe. On estime que son développement entraînerait la déforestation de 5 millions d’hectares, affectant six territoires indigènes et potentiellement des peuples en isolement volontaire.
La démarcation des terres autochtones
Processus administratif brésilien visant à reconnaître les territoires traditionnels (13 % de la surface du Brésil). Il comprend études, visites de terrain, analyse juridique, démarcation physique, puis ratification présidentielle. Son blocage est au cœur des tensions entre gouvernement, agro-industrie et peuples indigènes. L'Apib (Articulation des Peuples Indigènes du Brésil, entité qui coordone des organisations autochtones) plaide pour qu’un total de 107 terres autochtones (sur 672 au Brésil) soient délimitées durant la COP30. À l’heure actuelle, 37 terres ont déjà été délimitées et 70 sont déclarées, en attente de la signature de Lula.