Au marché du Ver-o-Peso, cœur battant de Belém, habitants et touristes se mêlent dans une joyeuse effervescence. Derrière son stand d’artisanat local, Rubens Drago observe avec satisfaction les récents travaux de modernisation du lieu. Les stands en bois ont été remplacés par des structures en dur, le sol a été refait, le toit a été changé. “C’est beaucoup plus sûr”, ajoute-t-il en suivant du regard une patrouille de police.
“Et c’est bien plus propre”, remarque pour sa part Berna Gonsalves, employée du café da India, où elle prépare des crêpes de tapioca, spécialité d’Amazonie. Les travaux entrepris par l’État fédéral du Brésil en prévision de la COP30 sont un succès. Le “coup de propre” donné aux lieux touristiques est apprécié car les bénéfices seront durables : “après l’événement, les participants vont partir mais nous, on va rester”, souligne Berna.
Belém se refait une beauté pour la COP30
Au total, plus de 4 milliards de real (près de 650 millions d’euros) ont été mis sur la table par le gouvernement fédéral, l’État du Para et la municipalité pour financer des projets d’infrastructure “attendus depuis des décennies” et qui “profitent directement à la population locale”, indiquent les organisateurs de la COP.
Plus de 40 interventions ont été réalisées dans les domaines des infrastructures urbaines, de la mobilité, de l’hôtellerie, de l’assainissement de base, du drainage, de la requalification des structures existantes. Le système de traitement des eaux usées a ainsi pu être mis en place au marché de Ver-o-Peso. “Le Brésil se mobilise pour garantir une réunion mondiale qui reflète l’urgence de la situation climatique dans le monde”, a annoncé Valter Correia, secrétaire de la COP30. Si les habitants saluent les travaux, on peut néanmoins s’inquiéter d’un urbanisme toujours tourné vers le béton plutôt que vers la nature. Ces rénovations font briller la vitrine, mais l’envers du décor reste fragile.
Une ville-fleuve sous pression climatique
Alors que 70 % de la population d’Amazonie vit en ville, préparer ces centres urbains à l’urgence climatique est un défi de taille : hausse des températures, sécheresses prolongées et perturbations des pluies sont des menaces pour certaines déjà à l’œuvre. Selon l’institut national de météorologie, de 2000 à 2020, la température de la ville a augmenté de 1 °C. Et les risques d’inondations et d’érosion sont nombreux dans cette “ville-fleuve” située près de l’embouchure de l’Amazone.
Parmi les projets, des travaux de drainage des canaux et d’assainissement de base doivent concerner 500 000 des 1,4 million d’habitants de la ville. Une amélioration majeure quand on sait que moins de 20 % de la population de la ville possède un système de collecte des eaux usées, et moins de 3 % de cette collecte est finalement traitée.
“Regardez ces canaux à ciel ouvert. Quand il y a de fortes pluies, ça déborde. Les eaux usées contaminent la rivière et provoquent des maladies chez les humains”, observe André Farias, le long de l’avenue Bernardo Sayão. À chaque averse, l’eau saumâtre sort de son lit et inonde les maisons construites de façon précaire par les habitants. Le canal devrait être bientôt curé.
“Belém était résiliente, elle ne l’est plus”
Le professeur de sciences sociales travaille à quelques centaines de mètres d’ici, au laboratoire de l’environnement à l’université fédérale du Para (UFPA). Pour lui, une partie des travaux entrepris en amont de la COP comme les drainages des canaux sont une grande avancée. Mais de là à dire que Belém est une ville prête à affronter l’urgence climatique, surtout pas. “Belém était une ville résiliente mais ne l’est plus”, explique le chercheur.
Au XIXe siècle, avec le boom du caoutchouc, la ville s’enrichit et le maire de l’époque Antônio Lemos veut montrer cette opulence en créant une ville à l’européenne. Le “Paris des tropiques” sort de terre, une ville en dur qui tente de contenir les innombrables rivières dans des canaux. Erreur fatale. “C’est à partir de là qu’on a eu des problèmes d’inondation”, explique André Farias.
Le professeur qui étudie l’impact de grands projets urbains sur l’environnement et les populations est très critique de la stratégie de la municipalité : “il y a toujours plus de béton et moins d’arbres. Ce modèle de perméabilisation du sol augmente les températures et soutient les déplacements en voiture très polluants”, déplore-t-il.
Des progrès ponctuels, une durabilité encore lointaine
Son collègue Julio Limas, professeur d’architecture et d’urbanisme à l’UFPA relève tout de même les progrès faits en matière de transports publics avec la mise en place d’un système de bus à l’échelle métropolitaine, l’acquisition de 265 nouveaux véhicules dont 40 électriques.
De même, le Parque da Cidade, construit pour héberger les négociations de la COP30 à l’emplacement de l’ancien aéroport “est une très bonne opportunité” selon le professeur, qui a permis de “végétaliser la zone, de reconnecter l’aire urbanisée de la ville avec la périphérie et d’en faire un nouvel espace public”.
Toutefois, “il ne s’agit que de travaux ponctuels”, relève Julio Lima, selon qui Belém reste en grande partie insoutenable. Pire, certains projets sont dévastateurs comme la construction de l’Avenida Liberdade, sans la consultation des populations riveraines et entraînant une déforestation de l’Amazonie. Bien que le projet ne soit pas lié à la COP30 comme le rappellent les organisateurs, celui-ci a été pensé pour faciliter l’accès à la ville… en voiture. “Et comme vous le savez, plus de routes entraînent plus de voitures”, ajoute Julio Lima.
Une ville plus durable avec les connaissances locales
Belém est donc loin d’être un modèle de durabilité. Mais les idées ne manquent pas pour apporter des alternatives moins suffocantes. À l’université, la construction d’une maison en bois sur pilotis a été menée par la faculté d’architecture pour “valoriser les savoir-faire traditionnels d’Amazonie”.
Faite de matériaux bioclimatiques, choisis pour leur faible réverbération de la chaleur, elle est aussi adaptée aux montées des eaux. Le projet s’est inspiré des discussions avec des communautés ribeirinhas (vivant au bord des rivières). “Les connaissances locales sont là. Si on donnait plus de pouvoir aux habitants, il y aurait davantage de projets durables”, conclut André Farias. Dans la ville-fleuve, la résilience pourrait bien renaître… sur pilotis.