COP30 : Écouter la voix des peuples autochtones

Le Sommet des peuples défie la COP30 : "La réponse, c'est nous"

Le Sommet des peuples défie la COP30 : "La réponse, c'est nous" Lucas Tupinambá, un leader du peuple Tupinamba présent à bord du bateau. - © Anouk Passelac

Publié le par Anouk Passelac

Loin des couloirs étriqués de la COP30, sur un bateau navigant au large de Belém, on parle aussi de solutions pour le climat mais en dansant sur des airs de carimbo. C’est avec cette tradition de parade en bateau issue des ribeirinhos (les habitants des bords de rivière) que s’est inauguré le Sommet des peuples mercredi dernier.

Plus de 200 embarcations ont ainsi vogué sur la baie de Guajará pour célébrer leurs retrouvailles et le lancement du Sommet des peuples. Certaines étaient parties des jours plus tôt et avaient parcouru des centaines de kilomètres, venues parfois de régions, voire de pays lointains.

Discours vibrants, danses et chants de peuples indigènes, embrassades, échanges entre les bateaux : l’événement, qui rassemblait 5 000 personnes et une soixantaine de nationalités, tenait autant du rituel politique que de la fête populaire.

Militants de Greenpeace sur un bateau brandissant une pancarte contre l'exploitation pétrolière.
Une phrase emblématique du mouvement du Sommet : "La réponse, c'est nous." © Anouk Passelac

Après trois COP muselées, la société civile reprend le micro à la COP30

Après trois précédentes COP organisées dans des pays non démocratiques (Sharm el-Sheikh en Égypte pour la COP27, Dubaï aux Émirats arabes unis pour laCOP28 et Bakou en Azerbaïdjan pour la COP29), celle du Brésil était attendue avec impatience par les mouvements citoyens, désireux de retrouver un espace d’expression réel. On n’en attendait pas moins du pays qui, en 1992, avait organisé en parallèle du Sommet de la Terre à Rio un forum global réunissant 120 000 personnes.

À bord du “Bateau de la Réponse”, les militants dénonçaient le méga projet de voie ferrée Ferrogrão, promu par des entreprises de l’agrobusiness brésilien pour exporter à moindre coût leur production à l’étranger. Un projet qui entraînerait une déforestation massive de 5 millions d’hectares.

Bateau de passagers naviguant sur un fleuve avec des personnes à bord et des banderoles colorées
La parade a réuni 200 bateaux, venant parfois de loin pour participer au Sommet des peuples. © Anouk Passelac

Le chef Raoni envoie un avertissement au monde entier

Plusieurs organisations et représentants de peuples indigènes étaient présents pour en parler, notamment Raoni Metuktire, célèbre représentant du peuple Kayapo et défenseur de l’Amazonie. Devant une assemblée pendue à ses lèvres, le cacique de 93 ans a prévenu que des projets comme Ferrogrão ou l’autorisation d’exploration pétrolière au large de l’Amazonie auront un impact planétaire : “Si ces actions néfastes persistent, nous aurons des problèmes. Non seulement nous, les peuples autochtones, mais vous tous.” Dans le silence qui a suivi, on sentait que le message dépassait la simple dénonciation : c’était un avertissement adressé à la COP, et au monde entier.

Manifestation collective contre un projet de voie navigable, avec pancartes et slogans environnementaux.
Raoni Metuktire après sa prise de parole, entouré de membre de sa famille et de son peuple Kayapo. © Anouk Passelac

1 000 organisations alignées sur une même cause

Indigènes, quilombolas, ribeirinhos, habitants des périphéries, militants anti-barrages, représentants de pêcheurs, mouvement des Sans-Terre… Les personnes et leurs bannières bigarrées à bord du bateau étaient à l’image du Sommet des peuples : très diverses. Plus de 1 000 organisations du Brésil, du continent et du monde sont présentes à ce grand raout.

Femmes sur un bateau regardant une ville au loin, l'une prend une photo.
La parade en bateau au large de Belém. © Anouk Passelac

“L’idée c’était de créer une convergence des mouvements sociaux autour de la justice climatique”, explique Bruno Pardo, membre de l’articulation nationale de l’agroécologie et membre du comité politique du Sommet. Pour lui, l’événement est sans précédent : “Avant il aurait été difficile de faire ça, car toutes les organisations ne traitent pas directement du climat. Aujourd’hui, il y a une plus grande maturité sur le thème de la justice climatique.”

Réuni sur le campus de l’université fédérale du Pará, le Sommet veut apporter des alternatives aux “fausses solutions” présentées à la COP30. “La réponse, c’est nous”, clament de nombreuses pancartes brandies lors de la parade en bateau.

Le Sommet a regroupé ces solutions autour de six axes : souveraineté alimentaire, lutte contre le racisme environnemental et les fausses solutions, transition juste et inclusive, paix et démocratie, villes et périphéries vivables, féminisme populaire et résistance des territoires. Une manière de rappeler que la justice climatique ne se résume pas à des négociations internationales : elle se vit, au quotidien, dans les territoires.

"L'agrobusiness ne remplit pas l'assiette", clame cette affiche sous laquelle posent des Kayapos membres de l'institut Raoni. © Anouk Passelac

Un campus en effervescence, en attendant la visite du président de la COP30

L’équipe organisatrice a travaillé pendant deux ans (depuis la COP28 à Dubaï) afin d’organiser le déplacement, l’hébergement et la restauration des plus de 10 000 participants. Le Bateau de la Réponse apportait dans ses cales des productions agroécologiques issues de régions affectées par l’expansion du soja. Sur le campus de l’université, l’arrivée des premiers repas est acclamée par une foule affamée mais heureuse. Partout, concerts, danses traditionnelles, foire artisanale, conférences : Belém vibrait au rythme du Sommet, loin du rituel institutionnel de la COP.

Groupe de personnes dansant joyeusement lors d’un rassemblement avec des banderoles militantes en arrière-plan.
Les militants ont longuement dansé sur de la musique carimbo traditionnelle de l'Etat du Para et symbole de résistance car elle a un temps été interdite par l'État fédéral. © Anouk Passelac

“Tout Belém est en ébullition”, se réjouit Clara Alibert, membre du CCFD-Terre Solidaire, qui fait partie du Sommet. “C’est le moment pour les associations de partager entre elles leurs résistances, leurs victoires, leurs astuces. Pour moi, c’est beaucoup plus intéressant d’être ici, avec les populations locales, qu’au milieu des négociations très influencées par les pays du Nord”, avoue celle qui a participé à la COP26 à Glasgow et aux inter-sessions à Bonn.

Outre la manifestation à venir ce samedi 15 novembre 2025, des tribunaux populaires, un Sommet des enfants et un “grand banquet” dans Belém ont été prévus, l’occasion de toucher davantage les non-militants. La mobilisation se clôturera le dimanche avec un autre moment clé : celui de la visite du président de la COP30, André Corrêa do Lago, à qui sera remise une lettre de revendications. Il retournera ensuite dans la lumière froide des négociations officielles – mais avec, dans sa poche, ce que la société civile attend réellement de cette COP30.

Sujets associés