Et si les castors étaient des champions discrets du climat ?

En ralentissant l’eau et en créant des zones humides, les castors transforment certains cours d’eau en véritables puits de carbone. - © Stan / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

On connaissait les castors comme architectes du vivant. Il va peut-être falloir commencer à les regarder aussi comme des acteurs du climat. Pas parce qu’ils "aspirent" le CO2 comme le ferait une machine futuriste, ni parce qu’ils règleraient à eux seuls le dérèglement climatique. Mais parce qu’en construisant des barrages, en inondant certaines zones et en recréant des milieux humides, ils modifient en profondeur la manière dont le carbone circule, se dépose et se stocke dans les paysages. C’est exactement ce que documente une étude parue en mars 2026 dans la revue Communications Earth & Environment, menée sur un corridor de ruisseau façonné depuis plus d’une décennie par des castors dans le nord de la Suisse.

Les chercheurs se sont penchés sur un site de 800 mètres influencé par le castor eurasien. Ils y ont établi, pour la première fois à ce niveau de détail, un budget carbone complet, en intégrant les échanges gazeux avec l’atmosphère, les flux dans l’eau, le stockage dans les sédiments, la biomasse et le bois mort. Verdict : à l’échelle annuelle, cette zone humide créée par les castors a fonctionné comme un puits net de carbone, avec près de 100 tonnes de carbone stockées chaque année, selon les estimations des chercheurs.

Un animal qui change le paysage, donc le cycle du carbone

Le plus frappant, dans cette étude, c’est que le castor n’agit pas directement sur le climat. Il agit sur l’eau. Et c’est cette transformation hydrologique qui change ensuite le destin du carbone. En dressant des barrages, les castors ralentissent les écoulements, étendent les surfaces inondées, favorisent la sédimentation, augmentent le temps de résidence de l’eau et multiplient les interfaces entre milieux aquatiques et terrestres. Résultat : une partie du carbone qui aurait circulé ou été relarguée ailleurs reste piégée plus longtemps dans le système.

Les auteurs du rapport montrent notamment que la rétention de carbone inorganique dissous dans le sous-sol joue un rôle majeur dans ce bilan positif. C’est même, dans leur site d’étude, le principal moteur du puits de carbone observé. Sans cette composante, le système basculerait d’ailleurs d’un léger puits à une légère source de carbone. Dit autrement, les castors ne font pas qu’ajouter un peu de biodiversité à un ruisseau. Ils reconfigurent les échanges biogéochimiques à une échelle suffisante pour changer le signe du bilan carbone.

Joshua Larsen, l’un des auteurs de l’étude à l’université de Birmingham, explique que les castors modifient fondamentalement la façon dont le CO2 traverse ces espaces. Ils castors ne se contentent donc pas de transformer un décor ; ils modifient en prondeur son fonctionnement écologique.

Bien plus qu’un simple barrage

Le stockage ne se joue pas seulement dans l’eau. L’étude montre aussi que les sédiments du site modifié par les castors contiennent beaucoup plus de carbone organique et inorganique que les sols forestiers voisins ou que les sédiments antérieurs à leur arrivée. Les chercheurs estiment qu’en projetant l’évolution du site sur la durée de vie active du complexe de barrages, les stocks cumulés dans les sédiments et le bois mort pourraient atteindre 1 194 tonnes de carbone, soit environ 10,1 tonnes par hectare et par an. C’est près de dix fois plus que ce que stockerait ce même site sans l’intervention des castors.

Ce point mérite qu’on s’y arrête. Le castor ne "plante" pas du carbone comme on planterait une forêt. Il crée les conditions pour qu’un paysage entier devienne plus apte à l’accumuler. Le bois mort issu des arbres noyés ou abattus compte d’ailleurs pour environ 45 % du stockage cumulé sur la période 2010-2022 dans le site étudié. Là encore, l’animal agit comme un ingénieur écosystémique : il déplace de la matière, transforme les habitats et ouvre la voie à de nouveaux stocks plus durables.

Cette mécanique n’est pas anodine dans un contexte où l’on cherche partout des solutions fondées sur la nature. Restaurer des zones humides, reconnecter des plaines inondables, ralentir l’eau, relaisser de l’espace aux rivières : ce sont déjà des objectifs de gestion écologique. L’étude suggère qu’en certains endroits, les castors peuvent accomplir une partie de ce travail sans engins, sans béton et sans chantier lourd.

Un potentiel réel, mais pas une baguette magique

Cependant, on peut pas en conclure que les castors "sauveront le climat". D’abord parce que l’étude repose sur un seul site, très bien instrumenté, dans le nord de la Suisse. Les auteurs eux-mêmes appellent à multiplier les suivis dans d’autres cours d’eau tempérés européens pour savoir dans quelle mesure ces résultats sont généralisables. Les conditions hydrologiques locales, la géologie, le type de sédiments, l’occupation du sol ou encore la stabilité des barrages comptent énormément.

Ensuite, parce que le système n’est pas uniformément vertueux toute l’année. En été, quand l’eau se retire davantage et que les sédiments sont plus exposés à l’air, les émissions de CO2 augmentent et le site peut devenir temporairement une source nette de carbone. À l’échelle annuelle, le bilan reste positif, mais cette variabilité saisonnière rappelle qu’un écosystème n’est jamais une machine parfaite.

Enfin, parce que la présence des castors pose aussi des questions de gestion très concrètes : inondation de parcelles, conflits d’usage, risques pour certaines infrastructures, ou encore rupture possible de barrages. Les auteurs soulignent d’ailleurs que la stabilité à long terme des stocks dépend du maintien du système sur plusieurs décennies. Si un barrage cède, une partie des sédiments peut être remobilisée vers l’aval, même si le carbone n’est pas forcément perdu à l’échelle régionale.

Le retour du castor en Europe raconte aussi une autre histoire

Cette étude arrive à un moment où le castor revient progressivement dans de nombreux paysages européens après des décennies d’efforts de conservation. Et ce retour raconte quelque chose de plus large : notre rapport change à la restauration écologique. Pendant longtemps, l’idéal a été de contenir, canaliser, rectifier. Aujourd’hui, face aux sécheresses, aux inondations, à l’érosion de la biodiversité et au dérèglement climatique, on redécouvre qu’un milieu vivant et plus libre peut parfois rendre des services que l’ingénierie tente péniblement de reproduire.

L’intérêt de cette recherche n’est donc pas seulement de réhabiliter un animal souvent jugé encombrant. Il est de montrer qu’un petit mammifère semi-aquatique peut, par ses propres comportements, recréer des fonctions écologiques que nous avons massivement détruites : stockage de carbone, ralentissement des flux, enrichissement des habitats, dynamique de zone humide. En Suisse, les auteurs estiment même qu’en extrapolant leurs résultats à l’ensemble des plaines inondables propices au retour du castor, ces milieux pourraient compenser environ 1,2 % à 1,8 % des émissions annuelles de carbone du pays. Ce n’est pas une révolution à l’échelle nationale. Mais pour un rongeur armé de ses dents, c’est déjà énorme.

La leçon est peut-être là. Le climat ne se joue pas seulement dans les grands discours, les infrastructures géantes ou les promesses technologiques. Il se joue aussi (surtout ?) dans les marges des rivières, dans la boue, dans les sédiments, dans les zones humides qu’on a trop longtemps regardées comme des espaces inutiles. Et parfois, dans le travail patient d’un castor qui, sans le savoir, répare un peu plus qu’un paysage.

Sources

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