Forêts françaises : pourquoi elles dépérissent et comment les sauver

Dans la vallée de la Loue, entre Doubs et Jura, en Bourgogne-Franche-Comté. Dans cette région française, la forêt couvre 1,77 million d'hectares soit 37 % de son territoire. - © Tanja Voigt / stcok.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

Au bout du fil, la conversation est entremêlée de sifflements d’oiseaux et ponctuée du bruit du vent. Le biologiste suisse Julien Perrot s’apprête à rejoindre ses collègues pour un chantier un peu particulier : planter des saules au bord d’un lac afin de stabiliser une berge et protéger une forêt voisine menacée par l’érosion. Une scène presque symbolique à l’heure où les forêts européennes traversent une période de grande fragilité.

En France, elles couvrent aujourd’hui environ 32 % du territoire. Pourtant, derrière cette apparente bonne santé, la situation se dégrade. En une décennie, la mortalité des arbres aurait bondi d’environ 80 %, et près de 670 000 hectares sont désormais en situation de dépérissement. Pour le naturaliste, cette crise révèle à la fois les effets du dérèglement climatique… et les limites de notre manière de gérer la forêt.

Quand on parle de dépérissement des forêts, qu’observe-t-on concrètement sur le terrain ?

On voit plusieurs choses, et c’est particulièrement visible en été. Les feuilles jaunissent ou brunissent alors que ce n’est pas du tout la saison. On observe aussi des branches sèches sur des arbres qui devraient être en pleine santé. Ce sont des signes très visibles. Aujourd’hui, on estime qu’en France environ 670 000 hectares de forêt sont en dépérissement. C’est énorme. Pour donner un ordre de grandeur, cela représente l’équivalent de 35 ans de destructions par incendies si on compare aux moyennes historiques.

Une forêt dépérissante est condamnée ou peut-elle se rétablir ?

Il faut distinguer deux choses : la santé d’un arbre et celle de la forêt. Dans une forêt en bonne santé, c’est normal que certains arbres meurent. Ils vieillissent, tombent, se décomposent et nourrissent la suite du cycle forestier. Ce n’est pas un problème. Ce qui est inquiétant aujourd’hui, c’est le nombre d’arbres qui meurent en même temps dans les mêmes massifs. On estime qu’en France environ 25 % du bois actuellement exploité provient d’arbres dépérissants prélevés en urgence. Cela crée aussi des difficultés pour toute la filière bois.

Qu’est-ce qui explique cette crise ?

Le facteur principal, c’est la répétition des sécheresses et des canicules. Un arbre peut supporter une année difficile. Mais quand cela se répète année après année… ses réserves s’épuisent. Depuis 2018, on a eu plusieurs étés extrêmement secs et chauds. Les arbres ont résisté un temps, mais certains finissent par céder. C’est particulièrement vrai pour les hêtres, les sapins ou certains autres conifères.

Les forêts du sud-ouest de la France, qui ont historiquement connu davantage de sécheresses, sont un peu mieux adaptées. En revanche les massifs du centre, du nord et de l’est du pays sont frappés de plein fouet.

Le dérèglement climatique est-il la seule cause ?

Non, il y a aussi la manière dont nous avons transformé la forêt. Aujourd’hui, une partie des forêts ne sont plus vraiment des forêts : ce sont des cultures d’arbres, un peu comme des champs de maïs. On plante une seule espèce, souvent du même âge, en rangées.

Or la science montre que plus une forêt est diversifiée – en espèces et en âges – plus elle est résistante face aux perturbations. Quand on remplace des forêts naturelles par des monocultures, on fragilise énormément l’écosystème.

L’ONF parle de “forêts mosaïques”. Est-ce cela l’idéal ?

Oui, exactement. Dans la nature, vous n’avez jamais une forêt composée d’une seule espèce ou d’arbres du même âge. Une forêt fonctionne grâce à un équilibre entre compétition et coopération. Les arbres sont en compétition pour la lumière ou l’eau, mais ils coopèrent aussi.

Une forêt crée son propre microclimat. Elle maintient de l’humidité, de la fraîcheur. Dans les grands massifs, elle peut même influencer les cycles de pluie. C’est un système extrêmement complexe. Quand on fait des coupes rases ou qu’on simplifie la forêt, on détruit ce fonctionnement.

On parle souvent des forêts comme de formidables puits de carbone. Est-ce leur rôle principal ?

La forêt rend plusieurs services. Elle fournit du bois, qui est important pour la transition écologique. Construire en bois est aujourd’hui bien préférable au béton et cela permet de stocker du CO2. Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. Une forêt naturelle est aussi une immense éponge vivante qui stocke l’eau et régule la température. Par exemple, un village entouré de forêts fonctionnelles peut avoir 2 à 4 °C de moins en moyenne qu’une zone dépourvue d’arbres.

Planter massivement des arbres, est-ce une solution ?

Dire qu’on va planter des milliards d’arbres n’a pas beaucoup de sens si on ne s’intéresse pas à la qualité des forêts. Planter des monocultures d’arbres qui vont mourir dans quelques décennies ne résout rien. Ce qui compte, c’est la diversité et la continuité du couvert forestier.

Faut-il laisser davantage de place aux dynamiques naturelles, à des forêts qui s’autorégulent ?

Oui, clairement. Aujourd’hui, environ 20 % de la forêt française est constituée de monocultures, tandis que moins de 1 % bénéficie d’une protection intégrale, où l’intervention humaine est réduite. Ce n’est pas un équilibre satisfaisant. Il faudrait développer davantage de réserves forestières et d’îlots de sénescence, et viser peut-être 10 % de forêts protégées biologiquement.

Certaines stratégies proposent de planter des espèces venues du sud pour anticiper le climat futur. Est-ce pertinent ?

En règle générale, il vaut mieux travailler avec les espèces locales. Un arbre local est intégré à tout un réseau d’interactions, notamment avec les champignons du sol – ce que l’on appelle parfois le "wood wide web". Quand on introduit des espèces exotiques, on perturbe ces relations.

Mais le réchauffement est tellement rapide que certains forestiers envisagent malgré tout des mélanges avec des espèces méditerranéennes dans le nord.

Vous insistez aussi sur la relation sensible entre l’humain et la forêt. Pourquoi est-ce important ?

Parce que la nature nous fait du bien. Il existe de nombreuses études qui montrent que la fréquentation du monde vivant améliore notre santé mentale et physique. Mais dans notre société, tout ce qui n’est pas produit par l’humain est souvent considéré comme une simple ressource.

La forêt devient du bois, les poissons deviennent des stocks. On oublie que ce sont des écosystèmes complexes qui ont mis des millions d’années à se constituer.

Que peut faire un citoyen pour contribuer à la santé des forêts ?

Il y a plusieurs niveaux d’action. On peut privilégier certains labels pour le bois, comme PEFC ou FSC, même s’ils ne sont pas parfaits. On peut aussi s’intéresser aux luttes locales pour préserver certaines forêts ou dialoguer davantage avec les forestiers.

Mais il y a aussi une question plus large : nous gaspillons énormément de bois pour le chauffage alors que nous pourrions réduire nos besoins en isolant mieux nos bâtiments. La forêt française est un capital précieux, et il faut en prendre soin.

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