Respirer. Un geste banal, automatique, invisible. Et pourtant, en 2025, il est devenu un luxe. Selon le dernier rapport mondial d’IQAir, seuls 13 pays dans le monde respectent les recommandations sanitaires de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en matière de particules fines (PM2,5). Cela signifie que 91 % des pays dépassent les seuils jugés sûrs.
Et que, derrière chaque inspiration, se cachent des particules capables de traverser les poumons, d’atteindre le sang, et d’augmenter les risques de maladies cardiovasculaires, respiratoires ou encore de cancer. Le constat est brutal, mais surtout révélateur d’un phénomène plus large : l’air que nous respirons devient instable. Non pas seulement à cause des activités humaines classiques – transports, industrie, chauffage – mais aussi sous l’effet d’un climat qui se dérègle.
Un air de plus en plus imprévisible
En 2025, les feux de forêt ont joué un rôle majeur dans la dégradation de la qualité de l’air à l’échelle mondiale. Le rapport évoque des émissions record liées à la combustion de biomasse, avec environ 1 380 mégatonnes de carbone relâchées dans l’atmosphère.
À cela s’ajoutent les tempêtes de poussière, les sécheresses, les vagues de chaleur. Autant de phénomènes amplifiés par le changement climatique… qui viennent à leur tour dégrader l’air. Une boucle de rétroaction redoutable. Résultat : seulement 14 % des villes dans le monde respectent aujourd’hui les seuils de l’OMS, contre 17 % un an plus tôt, en 2024.
L’europe respire, mais difficilement
On pourrait croire l’Europe relativement épargnée… Elle ne l’est pas. En 2025, seuls trois pays européens – l’Islande, l’Estonie et Andorre – respectent les recommandations de l’OMS pour les PM2,5. Tous les autres dépassent les seuils. Et la situation se tend. Sur le continent, 23 pays ont vu leur pollution augmenter, parfois fortement. En Suisse et en Grèce, les concentrations ont bondi de plus de 30 %, notamment sous l’effet combiné des fumées de feux de forêt nord-américains et des poussières sahariennes. Pour la France, la hausse est légère entre 2024 et 2025 (contre un recul de la pollution pour 18 pays européens). En matière de qualité de l’air, notre pays se situe dans le “ventre mou” du classement européen. Mais avec une moyenne nationale de 9,6 µg/m³ de PM2,5, elle atteint presque le double de la recommandation OMS (5 µg/m³).
Même les grandes capitales restent au-dessus des seuils. Paris, par exemple, affiche une concentration moyenne autour de 10,3 µg/m³, soit plus du double de la recommandation de l’OMS fixée à 5 µg/m³. Loin d’être un problème local, la pollution de l’air en Europe est transfrontalière. Elle circule avec les vents, les saisons, les pratiques agricoles (notamment les émissions d’ammoniac liées aux engrais), et les épisodes météorologiques stagnants.
Ces 13 pays où l’air reste respirable
Ils sont une poignée. Treize exactement. Treize pays et territoires dans le monde où l’air respecte encore les recommandations de l’OMS pour les particules fines (PM2,5), fixées à 5 µg/m³. Une exception plus qu’une norme.
Islande, Estonie, Andorre en Europe. Puis, ailleurs, une géographie presque insulaire : Australie, Barbade, Bermudes, Polynésie française, Grenade, Nouvelle-Calédonie, Panama, Porto Rico, La Réunion et les îles Vierges américaines.
Des territoires souvent peu densément peuplés, éloignés des grandes zones industrielles, ou bénéficiant de conditions climatiques favorables. À l’échelle mondiale, ils dessinent une carte rare : celle d’un air encore respirable.
Une géographie mondiale de l’injustice
Si l’air est devenu un enjeu global, il reste profondément inégal. Les pays les plus touchés se concentrent en Asie du Sud et en Afrique. Le Pakistan, le Bangladesh ou encore le Tadjikistan affichent des niveaux de pollution jusqu’à 13 fois supérieurs aux recommandations sanitaires…
Certaines villes dépassent tous les seuils. À Loni, en Inde, la concentration moyenne annuelle atteint 112,5 µg/m³, soit plus de 22 fois la limite fixée par l’OMS. À l’inverse, quelques territoires isolés – en Océanie ou dans les Caraïbes – continuent de respirer un air relativement préservé. Une fracture nette se dessine : ceux qui contribuent le moins au problème sont souvent les plus exposés.
Sans mesure, pas de solution
Un autre angle mort du rapport est plus discret, mais tout aussi préoccupant : le manque de données. Dans de nombreuses régions du monde, notamment en Afrique et en Asie de l’Ouest, les infrastructures de mesure restent insuffisantes. Et en 2025, la suppression du programme américain de surveillance de la qualité de l’air a encore aggravé la situation.
Résultat : des millions de personnes respirent un air dont personne ne mesure réellement la toxicité. Or, sans données, impossible d’agir efficacement. Comme le rappelle le directeur d’IQAir, Frank Hammes :
"Sans surveillance, nous ne pouvons pas comprendre pleinement ce que contient l’air que nous respirons."
Respirer devient un enjeu politique
Longtemps reléguée au second plan, la pollution de l’air est en train de changer de statut. En 2025, elle a été classée parmi les principaux risques mondiaux, et reconnue par l’ONU comme un facteur majeur de maladies non transmissibles. Mais surtout, elle devient un enjeu politique à part entière.
Parce qu’elle touche tout le monde. Parce qu’elle ne se voit pas toujours. Et parce qu’elle agit lentement, mais sûrement. Respirer un air sain n’est plus seulement une question d’environnement. C’est une question de justice. Et, de plus en plus, une question de choix collectif.