Vertus du méandre : une histoire littéraire des paysages
Au cœur du Marais de Lavours, la nature reprend son temps. - © Didier Olmo / stock.adobe.com
Publié le par Alexis Jenni
Agrégé de sciences naturelles, Alexis Jenni avait fait une entrée en littérature fracassante en 2011 en raflant le prix Goncourt pour L’Art français de la guerre (Gallimard). Pour WE DEMAIN, l’écrivain est parti arpenter ces coins de nature qui résistent à l’empreinte humaine. Ici, le marais du Lavours, dans son Bugey natal.
La route qui va d’Avrissieu à Lavours comprend la plus belle ligne droite de tout le Bas-Bugey, région qui n’en compte guère puisque elle est toute bosselée à cause du Jura qui s’achève ici, si on la parcourt on monte, on descend, on tourne, les routes y sont des occasions de surprises permanentes pour lesquelles il faut rester aux aguets. Par faute d’attention au cours des années, j’ai pris un fossé, une autre fois une haie, et certains de mes amis sont morts au volant pour s’être emmêlé les pédales dans ces routes tortueuses que l’on croit connaître. Les gens d’ici roulent toujours à tombeau ouvert, ils connaissent, ils rétrogradent à peine puis accélèrent encore et s’envolent dans la fosse ouverte, de profondis. Les têtes souriantes sur mes photos de classe du collège ne sont plus toutes là.
C’est pour ça que la route qui traverse la roselière du Marais apparaît comme une exception, aussi rectiligne que celle de Mad Max, en petit j’en conviens, mais d’une même rigueur géométrique, quand on est à un bout on ne voit pas l’autre bout ou alors comme un point de fuite virtuel dont on sent où il est sans le voir vraiment, faux infini mis en scène par la platitudes des entours, par la bordure continue de hauts roseaux d’où ne dépasse rien, sinon la silhouette du Grand Colombier, cette montagne partout visible comme un Fuji-Yama, et les processions de nuages rebondis qui parcourent toute l’étendue du ciel. On roule.
Là où la route s’interrompt et que le paysage s’ouvre
Il faut ralentir quand on arrive au pont du Séran parce que c’est de biais, le rectiligne cesse, l’hypnose de la route est levée, la rivière s’écoule en friselis d’argent bordés d’aulnes et de peupliers. Aux deux accès du pont sont affichés des panneaux encadrés de rouge rappelant qu’il est interdit de pêcher les ombres. On ne s’y risquerait pas, même sans la mention des articles du code rural qui prévoient de punir le contrevenant. L’étrangeté de l’interdiction transforme l’arche du pont en décor de Nosferatu, celui dont le carton indique : “Quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre.”
Cette route est droite parce qu’elle traverse le marécage, un lieu sans obstacle, sans relief, tout y est renversé, c’est un gouffre ennoyé d’eau noire que l’on ne voit pas. La route file sans contrainte entre deux murs de roseaux séchés, y aller en vélo est interminable, donne un sentiment de cage d’écureuil où l’on pédale, on pédale, mais rien n’avance puisque rien ne change, la distance y est mesurée par l’épuisement des cuisses. Y aller en voiture est hypnotique pour les mêmes raisons – sauf la fatigue physique – mais on peut s’y endormir. Y aller à pied n’est pas envisageable, si absurde qu’on n’y pense même pa
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