Il est 23 h 48. Le téléphone vibre une dernière fois sur la table de chevet. Une vidéo courte, puis une autre. Le sommeil attendra. Pour des millions d’adolescents, cette scène est devenue banale. Elle ne dit pas une “addiction” au sens clinique, mais quelque chose de plus diffus, plus systémique : une attention captée, fragmentée, relancée en boucle. Une mécanique désormais documentée par la science.
Dans une expertise de grande ampleur publiée en décembre 2025, l’ANSES dresse un état des lieux sans caricature mais sans naïveté des effets des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents. Ni pamphlet technophobe, ni plaidoyer technophile. Plutôt un constat clair : à l’adolescence, âge de construction et de vulnérabilité, l’environnement numérique actuel n’est pas neutre.
La fabrique de l’engagement : quand l’algorithme exploite la biologie
En France, près de six adolescents sur dix utilisent quotidiennement les réseaux sociaux. Entre 2 et 5 heures par jour. Le smartphone est devenu le principal point d’accès à Internet, un prolongement du lien social, de l’amitié, de l’identité. Rien d’anormal à cela. Ce qui change, en revanche, c’est la manière dont ces plateformes sont conçues.
Les grands réseaux sociaux fonctionnent sur un modèle économique fondé sur la captation de l’attention. Plus on reste longtemps, plus on génère de données, plus la plateforme gagne de l’argent. Pour y parvenir, elles mobilisent des mécanismes désormais bien identifiés : défilement infini, notifications incessantes, contenus éphémères, recommandations personnalisées. Des interfaces dites “persuasives”, parfois qualifiées de dark patterns, qui orientent les comportements sans que l’utilisateur en ait pleinement conscience.
Des circuits de la récompense très actifs à l’adolescence
L’adolescence est une période particulière du développement cérébral. Les circuits de la récompense sont très actifs, tandis que les capacités de régulation émotionnelle et comportementale sont encore en construction. Résultat : les likes, les vues, les commentaires agissent comme des micro-récompenses. Pas par faiblesse individuelle, mais parce que le cerveau adolescent y est biologiquement plus sensible.
L’ANSES ne parle pas d’“addiction” au sens médical – le terme ne figure pas dans les classifications internationales – mais d’usage problématique, caractérisé par une perte de contrôle et des répercussions négatives sur la vie quotidienne. Une distinction importante, qui évite de pathologiser tout usage intensif tout en reconnaissant des situations préoccupantes.
Sommeil et santé mentale : la mécanique des spirales délétères
Premier dommage collatéral documenté : le sommeil. L’usage des réseaux sociaux en soirée retarde l’heure du coucher, réduit la durée de repos et perturbe les rythmes biologiques. Les contenus consultés stimulent l’éveil émotionnel et cognitif, tandis que la lumière bleue des écrans inhibe la production de mélatonine, l’hormone de l’endormissement.
Or le sommeil est un pilier de la santé mentale à l’adolescence. Un déficit chronique augmente l’irritabilité, la tristesse, la somnolence diurne – et fragilise l’équilibre psychique. Surtout, il joue un rôle de médiateur : un mauvais sommeil accroît le risque de symptômes anxiodépressifs, qui eux-mêmes peuvent favoriser un usage excessif des réseaux sociaux. Une boucle difficile à rompre.
Un effet “silo” des algorithmes qui peut alimenter la souffrance psychique
À cela s’ajoute l’effet “silo” des algorithmes de recommandation. Plus un adolescent interagit avec des contenus liés à la souffrance psychique, plus ces contenus lui sont proposés. Automutilation, troubles alimentaires, idées suicidaires : la littérature scientifique montre que ces thématiques peuvent être amplifiées, normalisées, voire imitées chez des jeunes déjà en détresse.
Le cyberharcèlement constitue un autre facteur aggravant. Extension du harcèlement hors ligne, il se distingue par l’anonymat, la persistance des contenus et leur diffusion massive. Insultes, rumeurs, humiliations publiques : les conséquences sur la santé mentale sont lourdes, avec une augmentation documentée des symptômes dépressifs, des idées suicidaires et des comportements d’automutilation.
Ce que les réseaux sociaux apportent aussi
L’expertise ne l’ignore pas : les réseaux sociaux ne sont pas uniquement délétères. Ils peuvent être des espaces de soutien, d’expression, de créativité. Pour certains adolescents isolés, éloignés géographiquement ou socialement, ils constituent une ressource précieuse. Ils participent à la construction identitaire, à la découverte de communautés d’intérêt, à l’apprentissage de codes sociaux contemporains.
Mais – et c’est là toute la nuance – ces bénéfices dépendent fortement du contexte : environnement familial, cadre scolaire, estime de soi, accompagnement adulte. Les mêmes plateformes peuvent soutenir ou fragiliser, selon la manière dont elles sont conçues et utilisées.
Inégalités de genre : pourquoi les filles sont en première ligne
L’un des constats les plus nets de l’expertise concerne les différences de genre. Pour la majorité des effets sanitaires étudiés, les filles sont plus touchées que les garçons. Elles passent davantage de temps sur les réseaux sociaux et privilégient des plateformes hautement visuelles, centrées sur l’image et la mise en scène de soi.
Cette exposition accrue s’accompagne d’une pression sociale intense. Publication de selfies, retouches d’images, comparaison constante avec des corps idéalisés : autant de pratiques associées à l’insatisfaction corporelle et à l’auto-objectification. Ces mécanismes sont identifiés comme des facteurs intermédiaires des troubles des conduites alimentaires.
Les filles subissent aussi plus fréquemment des formes spécifiques de cyberviolences : harcèlement sexiste, sexting non consenti, sextorsion. Loin d’être anecdotiques, ces violences numériques ont des effets documentés sur la santé mentale, parfois durables. Certaines populations sont particulièrement vulnérables : adolescents présentant des symptômes anxiodépressifs, troubles neurodéveloppementaux, ou appartenant à des minorités sexuelles et de genre. Les réseaux sociaux peuvent alors agir comme des amplificateurs de fragilités préexistantes.
Au-delà de la santé : environnement, démocratie et responsabilité collective
L’expertise de l’ANSES élargit aussi le regard. Les réseaux sociaux ont une empreinte écologique bien réelle. Le numérique représente environ 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, un chiffre en hausse, porté notamment par la consommation massive de vidéos en ligne. Derrière chaque scroll se cachent des centres de données énergivores et des terminaux renouvelés à un rythme effréné.
Ils posent également des enjeux démocratiques majeurs. En structurant l’accès à l’information via des algorithmes opaques, les plateformes favorisent parfois la polarisation, la désinformation, l’enfermement dans des bulles de contenus. Or l’adolescence est une période clé dans la construction des opinions et du rapport au monde.
Réguler l’environnement numérique : une urgence de santé publique
Face à ces constats, l’ANSES ne se contente pas de décrire. Elle recommande une régulation forte de l’environnement numérique, en particulier pour les mineurs. Parmi les pistes avancées : limiter ou interdire les interfaces persuasives destinées à capter l’attention, instaurer des paramétrages protecteurs par défaut, encadrer les algorithmes de recommandation, renforcer les mécanismes de signalement et de modération.
La responsabilité ne repose pas uniquement sur les familles ou les adolescents eux-mêmes. Les plateformes sont aujourd’hui les seules à pouvoir modifier en profondeur leurs services – mais leur modèle économique s’y oppose souvent. D’où la nécessité d’une action publique ambitieuse, à l’échelle nationale et européenne, pour faire de la santé mentale des jeunes un critère central du design numérique.
Les réseaux sociaux ne vivent pas hors-sol. Ils prolongent, transforment et parfois amplifient les dynamiques sociales existantes. L’expertise de l’ANSES le rappelle avec force : à l’adolescence, âge où tout se construit, l’environnement numérique façonne durablement les comportements, les normes et les vulnérabilités. La question n’est plus de savoir s’il faut “interdire les écrans”. Elle est de décider collectivement quel numérique nous acceptons de laisser entre les mains de nos enfants – et à quelles conditions.