Pour la première fois, le temps passé sur les réseaux sociaux recule

De 2h30 par jour en moyenne en 2022, le temps moyen passé sur les réseaux sociaux a reculé à 2h20 en 2024. - © terovesalainen / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

Le monde entier scrolle moins. Une phrase qu’on n’aurait pas imaginé écrire tant les plateformes nous avaient habitué à une croissance quasi organique, année après année. Depuis Facebook jusqu’à TikTok en passant par Instagram et X (Twitter), l’histoire des réseaux sociaux est celle d’un appétit sans fin pour l’attention – et les chiffres ont longtemps confirmé cette dynamique. Pourtant, une récente étude de GWI bouleverse ce paysage : pour la première fois, le temps quotidien consacré aux grandes plateformes baisse, et pas qu’un peu.

Selon les données compilées dans plus de 50 pays auprès de 250 000 personnes et analysées par le Financial Times, la durée moyenne passée sur les réseaux sociaux dans leur ensemble a reculé d’environ 10 % entre 2022 et 2024. Une rupture nette après plus d’une décennie où chaque minute gagnée était célébrée comme un triomphe. En 2022, les utilisateurs passaient près de deux heures et demie par jour à faire défiler vidéos, stories et posts. Depuis, le mouvement s’inverse, y compris dans les pays les plus connectés, où la saturation semble désormais atteindre un plafond. Le temps moyen passé en 2024 était de 2h20 par jour. Seule exception notable : l’Amérique du Nord est la seule région du monde ou l’usage continue à augmenter.

Les jeunes décrochent aussi, un phénomène inédit

Longtemps considérés comme indissociables de leurs smartphones, les 16-24 ans eux-mêmes changent de rythme. Mieux, l’étude indique que le recul est le plus marqué chez les adolescents et les vingtenaires. Ils restent massivement présents, mais moins longtemps, moins souvent, moins intensément. En cause : des fils d’actu saturés de publicités, des recommandations envahies de contenus automatisés et une avalanche de vidéos générées par l’IA. La lassitude gagne.

La promesse d’une sociabilité en ligne naturelle et spontanée s’effrite. À la place : un défilement passif, plus répétitif, moins authentique. Bref, à force de mettre en avant toujours les mêmes formats, sujets, musiques, tendances… les utilisateurs ont le sentiment de tourner en rond.

En outre, l’étude GWI pour le Financial Times a montré que, concernant les motivations d’usage, la part de ceux qui disent utiliser les plateformes pour “rester en contact avec des amis”, “s’exprimer” ou “rencontrer de nouvelles personnes” a diminué d’environ un quart depuis 2014. Le scroll est devenu bien plus passif. Ce désengagement mesuré par les chiffres se ressent aussi dans la manière dont les jeunes décrivent leur rapport aux plateformes.

Le bien-être devient un argument d’usage

Cette prise de distance n’est pas qu’une lassitude technique. Elle s’appuie aussi sur une conscience plus fine des effets psychologiques. Plusieurs recherches nord-américaines rappellent qu’une consommation passive des réseaux favorise fatigue mentale, anxiété et comparaison sociale. Les jeunes générations, premières impactées, semblent aujourd’hui vouloir s’en protéger.

Résultat : des usages plus ponctuels, des notifications coupées, des sessions plus courtes. L’étude montre aussi un recours croissant aux outils de limitation du temps d’écran – autrefois boudés, désormais plébiscités. Qu’il s’agisse du système de contrôle intégré dans le smartphone, ou d’applications qui conditionnent le temps d’accès à une action (au nombre de pas effectués comme Steppin, par exemple).

Moins de réseaux… mais pas moins de numérique

Attention, le recul constaté ne signifie pas une déconnexion générale. Avec près de 5,3 milliards d’inscrits, les réseaux restent omniprésents dans notre quotidien. Mais les internautes diversifient leurs pratiques : messageries privées, plateformes collaboratives, communautés de niche… et désormais chatbots d’IA. Il ne faut donc pas se réjouir trop vite du recul du temps passé. C’est avant tout une distillation de la pratique… avec des effets sur la santé mentale qui ne sont pas forcément meilleurs (cf. études Harvard School of Public Health 2023 ; American Psychological Association 2024).

De nouveaux outils captent une partie de l’attention autrefois monopolisée par les réseaux sociaux classiques. Ils proposent des interactions plus personnalisées, moins saturées, souvent perçues comme plus utiles. Mais est-ce réellement le cas ? Discuter avec une IA qu’on prendrait presque pour sa meilleure amie, son psy, voire avec qui une relation presque intime se formerait n’est pas forcément une bonne nouvelle.

Un basculement culturel… mais très loin de la déconnexion

Reste à savoir si cette tendance s’installera. Car un premier recul, même net, ne suffit pas à renverser quinze années d’hyperconnexion. Le temps passé sur les réseaux baisse, oui, mais le temps passé devant un écran, lui, continue à enfler : streaming, messageries, jeux mobiles, IA, plateformes de micro-contenus… L’attention ne revient pas au monde réel, elle se recompose ailleurs.

Derrière cette baisse apparente, il n’y a pas nécessairement un mieux-être. Une relation plus adulte au numérique, peut-être ; un mode de vie plus équilibré, pas encore. Pour l’instant, seuls les réseaux sociaux perdent du terrain – la nature, la marche, l’ennui fertile, la vie hors ligne n’en gagnent pas autant qu’on pourrait l’espérer.

Une chose est sûre : si les plateformes veulent reconquérir l’attention perdue, elles devront réinventer leur promesse. Mais, au fond, la question la plus urgente n’est peut-être pas là. Elle est de notre côté : que faisons-nous de ces minutes récupérées ? Les transformons-nous en temps dehors, en vraies conversations, en respirations ? Ou les réinjectons-nous, mécaniquement, dans un autre écran ? La réponse dira si ce recul est un simple accident… ou le début d’un vrai changement cultural.

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