C’est le chiffre qui irrigue tout le rapport Edelman Trust Barometer 2026, dévoilé dimanche 18 janvier 2026 : 7 personnes sur 10, dans le monde, se disent hésitantes ou peu disposées à faire confiance à quelqu’un qui ne leur ressemble pas. Valeurs, sources d’information, modes de vie, visions politiques : la différence est devenue un facteur de méfiance en soi. Edelman parle d’insularity, un état d’esprit insulaire qui ne se limite plus à la polarisation idéologique, mais traduit un repli généralisé sur le familier.
Ce réflexe est nourri par plusieurs dynamiques entremêlées : la polarisation politique, le sentiment que “le système est truqué”, la pression économique, les tensions géopolitiques, mais aussi la saturation informationnelle. À force de crises, la confiance ne circule plus. Elle se contracte.
Deux mondes de confiance qui s’éloignent
L’autre fracture majeure est celle qui sépare les pays développés et les pays en développement. Dans ces derniers, la confiance progresse et atteint en moyenne 66 points. Dans les économies plus avancées, elle plafonne à 49 points, frôlant parfois la zone de défiance ouverte, comme en Allemagne, au Royaume-Uni ou en Corée du Sud.
Cette divergence bouscule un vieux récit occidental : la prospérité économique ne garantit plus la confiance sociale. Au contraire, dans les sociétés les plus riches, la complexité institutionnelle, la défiance politique et la fragmentation médiatique semblent produire un effet inverse, délétère. Le constat est sans appel selon l’Edelman Trust Barometer 2026 : plus les systèmes sont sophistiqués, moins ils sont perçus comme légitimes.
Une fracture sociale qui s’élargit
La confiance ne se distribue plus seulement selon les frontières nationales, mais aussi selon les revenus. Depuis 2012, l’écart de confiance entre hauts et bas revenus a plus que doublé, passant de 6 à 16 points. Deux réalités institutionnelles coexistent désormais.
Les personnes à hauts revenus continuent, dans l’ensemble, de faire confiance aux grandes institutions – entreprises, gouvernements, médias. Les plus modestes, eux, s’en sentent exclus, voire lésés. Cette dissymétrie alimente un ressentiment profond : l’impression que les règles ne s’appliquent pas à tous, que les bénéfices du progrès sont captés par une minorité.
Un futur qui ne fait plus rêver
Ce sentiment d’injustice s’accompagne d’un pessimisme inédit sur l’avenir. À l’échelle mondiale, seules 32 % des personnes interrogées estiment que la prochaine génération vivra mieux que la leur. Un recul de 4 points en un an, avec des chutes spectaculaires dans des pays pourtant dynamiques comme Singapour, l’Inde ou la Chine.
Ce décrochage est lourd de conséquences. Car une société qui ne croit plus au progrès intergénérationnel peine à se projeter, à investir, à accepter les compromis nécessaires aux transitions. Et ce, qu’elles soient écologiques, sociales ou technologiques.
L’économie comme moteur de la peur
Les angoisses économiques jouent ici un rôle central. 67 % des personnes interrogées craignent de perdre leur emploi en cas de récession. 66 % redoutent l’impact des conflits commerciaux internationaux sur leur entreprise ou leur pays. Ces niveaux atteignent des records historiques.
Dans ce climat d’incertitude, le réflexe est souvent le même : chercher des repères stables, des “valeurs refuges”, des cercles de confiance restreints. Le rapport Edelman Trust Barometer le souligne : le monde devient plus menaçant, donc plus fermé.
L’IA, catalyseur de déclassement
À ces peurs s’ajoute une nouvelle fracture : celle de l’intelligence artificielle. 54 % des personnes à bas revenus estiment que l’IA générative les laissera sur le bord de la route, sans bénéfice réel. Cette crainte atteint 71 % au Royaume-Uni et 65 % aux États-Unis.
L’IA n’est pas seulement perçue comme une innovation technologique, mais comme un facteur potentiel d’exclusion supplémentaire, capable d’accélérer les inégalités existantes. Dans un contexte de défiance, chaque rupture technologique devient suspecte.
Désinformation et chambres d’écho
Le rapport souligne également une inquiétude croissante face à la désinformation étrangère. Dans 16 des 28 pays étudiés, la peur que des acteurs extérieurs manipulent l’information pour attiser les divisions nationales atteint un niveau record.
Parallèlement, l’exposition à des points de vue politiques divergents s’effondre. Moins de quatre personnes sur dix disent consulter régulièrement des sources qui ne partagent pas leurs orientations. Les individus ne débattent plus : ils cohabitent dans des réalités parallèles.
Cette fragmentation est d’autant plus difficile à enrayer que certaines stratégies politiques l’exploitent ouvertement. Aux États-Unis, le retour d’une rhétorique trumpienne fondée sur la disqualification des médias, la remise en cause des institutions et la glorification du rapport de force informationnel contribue à banaliser l’idée qu’il n’existerait plus de faits communs, seulement des récits concurrents.
Du “Nous” au “Moi”
Face à cette accumulation de crises, la confiance change de géographie. Elle quitte les grandes institutions pour se réfugier dans le proche. La famille, les voisins, les collègues gagnent des points. Les gouvernements nationaux et les médias, eux, en perdent massivement. Ce passage du “Nous” au “Moi” n’est pas anodin. Il fragilise les mécanismes collectifs de décision, la capacité à faire société, à accepter des arbitrages communs. La démocratie, comme l’économie, repose pourtant sur un minimum de réalité partagée.
Pour répondre à cette insularité croissante, Edelman avance un concept central : le “Trust Brokering”, ou courtage de confiance. L’idée n’est pas de convaincre ou de convertir, mais de créer des ponts entre des groupes qui ne se font plus confiance, en partant de leurs intérêts communs plutôt que de leurs divergences.
Il s’agit de reconnaître les différences, de les traduire, de faciliter la coopération sans exiger l’adhésion idéologique. Une approche pragmatique, presque low-tech, à rebours des grandes injonctions morales.
L’employeur, dernier médiateur crédible ?
Dans ce paysage fragmenté, un acteur se détache : l’employeur. C’est l’institution qui bénéficie du plus haut niveau de confiance et du plus faible écart entre attentes et performance. Les salariés attendent des entreprises qu’elles jouent un rôle actif : encourager la coopération, former au dialogue constructif, créer des espaces de travail où la différence n’est pas un risque mais une ressource.
Un paradoxe saisissant : alors que la confiance publique s’effrite, le monde du travail devient l’un des derniers lieux où l’on croit encore possible de faire société.
Le rapport Edelman Trust Barometer 2026 ne livre pas de solution miracle mais il pose une question vertigineuse : que reste-t-il d’un monde commun quand la confiance ne circule plus qu’en cercles fermés ? Réapprendre à faire confiance ne sera ni rapide ni simple. Mais sans cet effort, c’est la capacité même à affronter collectivement les crises à venir qui vacille.