À Paris, sous la verrière du Grand Palais, l’édition 2026 de ChangeNOW rassemble pendant trois jours celles et ceux qui tentent de réinventer notre rapport au vivant, tout en respectant les limites planétaires. Entrepreneurs, scientifiques, décideurs politiques… mais aussi des voix plus rares, souvent reléguées à la marge des discussions internationales : celles des peuples autochtones. C’est dans ce cadre que WE DEMAIN a rencontré Barbara ‘Wáahlaal Gíidaak’ Blake, vice-présidente de l’ONG Ocean Conservancy. Vivant en Alaska (États-Unis), elle est issue des peuples Haida, Tlingit et Ahtna Athabascan.
Wáahlaal Gíidaak a grandi sur l’île de Prince of Wales, en Alaska, un territoire de quelque 6 000 habitants, où la relation à l’océan structure encore les modes de vie. Venue à ChangeNOW porter la voix des communautés arctiques, elle rappelle que l’océan n’est pas un espace à conquérir, mais un équilibre à préserver. Que les décisions prises aujourd’hui, à des milliers de kilomètres, redessinent déjà les contours de leur avenir. Et que les peuples autochtones doivent être aux premières loges des décisions.
Que représente l’océan pour vous, peuples autochtones de l’Arctique ?
Wáahlaal Gíidaak : Dans notre compréhension, l’océan est notre parent. C’est aussi notre responsabilité. Les courants, les espèces qui le peuplent, ce qu’il nous apporte au quotidien… nous avons l’obligation de prendre soin du monde qui nous entoure et de poursuivre l’héritage transmis par nos ancêtres. L’océan fait partie de notre vie quotidienne. Le protéger, c’est nous protéger.
Quels sont les principaux défis auxquels fait face l’océan Arctique aujourd’hui ?
L’Arctique se réchauffe quatre fois plus vite que le reste du monde. Nous voyons disparaître la glace estivale, qui protégeait les communautés des tempêtes. Sans cette glace, les vagues frappent directement les côtes, et les communautés en souffrent fortement. Cela vaut aussi pour les espèces qui vivent autour de nous. Les morses ou encore les phoques n’ont plus d’endroits pour mettre bas. Ils peinent à se nourrir… et donc se reproduisent moins.
Pourquoi ces changements concernent-ils le reste du monde ?
Beaucoup de gens pensent que l’Arctique est isolé. Mais c’est faux. C’est l’un des principaux systèmes de refroidissement de la planète – son climatiseur. Les courants océaniques qui traversent l’Atlantique et le Pacifique passent par l’Arctique. Si nous perdons l’eau froide, que se passe-t-il ? Les courants s’arrêtent, avec toutes les conséquences que cela implique.
Vous expliquez que, avec le réchauffement climatique, plutôt que de vouloir protéger l’Arctique, nombreux sont ceux qui veulent en exploiter les nouvelles ressources davantage accessible…
Oui. Et ce ne sont pas seulement les pays de l’Arctique. Le Japon, la Chine, la Corée, les États-Unis, l’Union européenne… tous poussent pour développer des activités industrielles ou, au minimum, explorer les possibilités. Je parle d’exploitation minière des fonds marins (deep sea mining), de pétrole et de gaz, de pêche industrielle à grande échelle, de nouvelles routes maritimes qui apparaissent avec la fonte des glaces… Et comme ce sont des eaux internationales, beaucoup de pays ont leur mot à dire. C’est une menace majeure à l’horizon.
L’Arctique reste encore un sujet assez lointain pour beaucoup. Comment le rendre plus concret ?
C’est justement un enjeu majeur. Aujourd’hui, l’Arctique est encore perçu comme un espace isolé, presque abstrait. Mais il devrait être aussi connu et aussi protégé que l’Amazonie. Quand des machines arrivent dans la forêt amazonienne, les gens se mobilisent immédiatement. Ils comprennent qu’il faut agir.
Pour l’Arctique, nous avons encore une opportunité rare : empêcher ces activités avant même qu’elles ne commencent. Mais pour cela, il faut que le monde comprenne que ce qui se joue là-bas le concerne directement. Ce n’est pas un territoire lointain, c’est un équilibre global.
Comment défendre l’océan Arctique dans ces conditions ?
Nous plaidons pour des moratoires, notamment auprès des Nations unies : arrêter certaines activités tant que toutes les perspectives, en particulier celles des peuples autochtones, n’ont pas été prises en compte.
Nous travaillons aussi sur un projet appelé “Indigenous Law of the Sea”. L’idée est que les nations autochtones – de l’Arctique, du Pacifique et d’ailleurs – écrivent leurs propres lois et protocoles de gouvernance des océans, basés sur leurs systèmes de connaissance.
Et que ces lois puissent être réunies à l’échelle mondiale, comme un cadre alternatif. Une autre table de discussion que celles qui existent aujourd’hui.
Les nations autochtones sont souveraines. Elles ne doivent pas être des observateurs, mais des décideurs à part entière, sur un pied d’égalité.
Quelle serait, selon vous, la clé pour changer les choses ?
Nous devons arrêter de penser uniquement en termes d’individus. Nous devons penser en collectif. Pas seulement entre humains, mais avec tous les êtres vivants. Parce qu’en nous concentrant uniquement sur nos besoins individuels, nous détruisons la planète, les océans… et nous-mêmes.
Quels sont aujourd’hui les plus grands défis dans votre travail ?
Le vrai problème, c’est que les connaissances autochtones sont souvent considérées comme des sciences sociales, et non comme de la science. Or, nous avons un savoir extraordinaire, hérité de nos ancêtres, basé sur des générations d’observations et d’expériences. Nous avons des solutions pour faire face au changement climatique et pour nous adapter. Mais encore faut-il que nous soyons entendus, sur un pied d’égalité.
Aujourd’hui, nous sommes davantage écoutés, mais souvent, les scientifiques occidentaux doivent traduire ce que nous savons déjà dans leur propre cadre pour que cela devienne acceptable. Cela prend du temps… et pendant ce temps, nous attendons que le monde rattrape des connaissances que nous portons depuis des millénaires.
Qu’est-ce qui vous pousse à continuer ?
Ce qui me motive, c’est de m’assurer que mes enfants et mes petits-enfants puissent avoir la même relation avec l’océan que j’ai eue. Cela me terrifie de penser que nous pourrions être la génération qui n’aura pas fait assez pour préserver ce lien.
Nous voyons déjà l’effondrement de nombreuses espèces en Alaska. Et notre lien à l’océan est le dernier qui n’a pas été rompu.
Que signifierait la disparition de ce lien ?
Cela voudrait dire que nos pratiques, notre spiritualité, notre manière d’être au monde ne seraient plus transmises. Par exemple, quand mon fils avait 12 ans, il est parti pêcher avec des membres de notre communauté. Il a rapporté assez pour nourrir plusieurs familles.
Les anciens ont alors décidé qu’il était prêt pour sa cérémonie de passage à l’âge adulte, parce qu’il avait prouvé qu’il pouvait prendre soin non seulement de lui, mais de sa communauté. Ces cérémonies disparaîtront si le saumon ne revient plus. Et avec elles, tout un système de relations et de responsabilités.
Quel est votre premier souvenir lié à l’océan ?
Quand j’avais 15 ans, j’ai navigué en canoë traditionnel pendant presque trois semaines, de Haïda Gwaïi jusqu’à Juneau, avec des membres de ma famille. Nos “parents océaniques” nous accompagnaient : les baleines, les orques… C’était une expérience très forte, une manière de se connecter comme nos ancêtres l’ont toujours fait.
Y a-t-il eu un moment déclencheur dans votre engagement ?
Je ne peux pas pointer un moment précis. C’est une responsabilité que nous portons tous, en tant que peuple Haïda [côte ouest du Canada et du nord des États-Unis, NDLR]. Nous savons que les solutions que nous portons, en tant que peuples autochtones, sont des solutions dont le monde a besoin. Il faut simplement que le monde apprenne à mieux les entendre et à avancer avec elles.
“Indigenous Law of the Sea” : reprendre la main sur la gouvernance des océans
Derrière cette expression encore peu connue se joue une bataille silencieuse, mais décisive. Depuis 1982, le droit international de la mer repose sur une convention des Nations unies qui définit ce que les États peuvent, ou non, faire dans les océans. Un cadre structurant, qui a récemment été renforcé par le traité de protection sur la haute mer. Mais un cadre qui exclut de facto les peuples autochtones, absents des tables de négociation et non reconnus comme signataires à part entière.
C’est précisément ce vide que Wáahlaal Gíidaak cherche à combler. Avec d’autres représentants autochtones, elle participe à l’élaboration d’un “Indigenous Law of the Sea” : un corpus de lois et de protocoles fondé sur des millénaires de pratiques, d’observations et de relations au vivant. Non pas pour remplacer le droit existant, mais pour l’enrichir, en y injectant une autre manière de penser l’océan, non comme une ressource, mais comme un ensemble de relations à respecter.
Concrètement, le projet s’organise déjà. Des premières rencontres ont eu lieu en Alaska, réunissant des communautés locales, mais aussi des représentants māoris de Nouvelle-Zélande, d’Hawaï, du Canada ou encore du Groenland. L’objectif : faire émerger des principes communs, puis les partager à l’échelle internationale. Une manière, aussi, de créer une “autre table”. Une table où les peuples autochtones ne seraient plus invités à titre consultatif, mais pleinement décisionnaires.
Au fond, l’ambition est politique autant que culturelle : affirmer une souveraineté longtemps invisibilisée et proposer une alternative crédible à un modèle de gouvernance qui, jusqu’ici, a largement échoué à protéger les océans.