COP30 : Écouter la voix des peuples autochtones

Peuples autochtones : une autre manière d'habiter le vivant, en symbiose

Peuples autochtones : une autre manière d'habiter le vivant, en symbiose Isabel Gakran, Brésilienne de la région de la Mata Atlantica, a fondé l’institut Zag. Elle était présente à la COP30. - © Anouk Passelac

Publié le par Anouk Passelac

Série COP30 : Écouter la voix des peuples autochtones

Ils n’ont jamais été aussi nombreux. À la COP30 de Belém (Brésil), les peuples autochtones ont donné de la voix pour rappeler qu’ils sont les premiers touchés par la catastrophe climatique tout en préservant… 80 % de la biodiversité mondiale, alors qu’ils ne représentent que 6 % de la population. WE DEMAIN les a rencontrés au Sommet pour le Climat.

Quand Isabel Gakran évoque l’araucaria, arbre millénaire de sa région de la Mata Atlantica au Brésil, ses yeux s’illuminent. “Quand j’ai fait sa rencontre, je ne l’ai plus quitté.” Elle en parle comme d’un être cher. Chez les Xokleng, il fait partie de l’identité même du peuple. “L’araucaria est un arbre sacré, plein d’énergie, de puissance. On se connecte à nos ancêtres à travers lui.” Avec l’institut Zag qu’elle a fondé, 140 000 araucarias ont été plantés pour restaurer une population décimée par l’homme blanc, avide de ce qu’il voyait comme une simple “ressource”.

“Il ne s’agit pas seulement de reforester, mais aussi de récupérer notre culture, notre identité”, insiste la jeune femme, coiffée d’une couronne de plumes. Dans les allées de la COP, elle dit percevoir la présence d’un modèle occidental qui continue, selon elle, de mettre un prix sur la nature plutôt que de la considérer comme une alliée.

Une relation de respect du vivant

Les peuples autochtones défendent une philosophie radicalement différente. Il n’existe pas une mais plusieurs cosmovisions, rappelle Denise Machado Cardoso, anthropologue et professeure à l’université fédérale du Pará, qui travaille avec des peuples indigènes d’Amazonie. “De manière générale, les peuples originaires ont beaucoup d’affinités avec les autres êtres vivants : il n’y a pas de relation hiérarchique mais une relation quasi linéaire”, explique-t-elle.

Animaux, plantes, ciel, rivières, forêt : autant d’entités non humaines avec lesquelles ils interagissent “dans une relation de respect”. La chercheuse souligne que cette philosophie irrigue aussi les quilombolas (communautés afrodescendantes) et les ribeirinhos (habitants des bords de rivière). “Ils ne se perçoivent pas séparés de la nature. Ils voient le sacré dans les plantes, l’eau, le vent…”

… aux antipodes de la domination du territoire

Ce respect du vivant s’accompagne d’”une adaptation à leur biome et d’une protection volontaire de l’environnement qu’ils nomment ‘territoire’, là où se situe l’ancestralité et le sacré”, poursuit Denise Cardoso. “L’idée du bien-vivre, c’est que je ne vais pas détruire ma maison, mon territoire, parce que je vis dans ce lieu au milieu d’autres êtres.”

“Chez nous, il n’y a pas l’idée de propriété sur la terre, nous vivons en relation avec le territoire”, appuie Eriel Deranger, militante de culture Dënesųłiné, un peuple présent de l’Alaska jusqu’au Mexique. “Nous avons parcouru les terres, et nous n'avons ni colonisé ni tenté de dominer les espaces”, précise la directrice d’Indigenous Climate Action.

Eriel Deranger à la COP30. © Anouk Passelac

“La forêt nous parle”

Les Dënesųłiné se définissent comme le peuple caribou. “Nous vivons avec eux, nos vêtements, nos lits, nos tambours sont faits à partir d’eux, nous parlons avec eux… la symbiose est totale”, raconte Eriel Deranger.

À des milliers de kilomètres, en République démocratique du Congo, Dorothée Lisenga dit, elle, communiquer avec l’écosystème entier : “La forêt nous parle. Elle nous parle à travers les cris des animaux, le bruit du tonnerre, à travers les odeurs, les plantes, le vent… La forêt nous renseigne sur comment elle va et ce qu’elle veut.” Grâce à cette écoute, les communautés de culture pygmée baka veillent à ne pas dérégler la forêt : lors de la chasse, il est strictement interdit de tuer des bébés ou des femelles gestantes.

Une cosmovision qui inspire le droit

Ces visions fondées sur l’interdépendance ont inspiré juges et législateurs. En 2017, les parlementaires de Nouvelle-Zélande reconnaissent le fleuve Whanganui comme une entité vivante dotée d’une personnalité juridique. Peu après, la Cour constitutionnelle de Colombie accorde le même statut au fleuve Atrato, menacé par la pollution au mercure, la déforestation et les violences armées.

“Dans sa décision, la Cour prend une approche bioculturelle”, explique Viviana Gonzalez, directrice adjointe de l’ONG Siembra. Pour de nombreuses communautés afrodescendantes et indigènes, “cette rivière est plus qu’un cours d’eau : c’est la colonne vertébrale de leur quotidien”. Elle nourrit, transporte, rassemble, lave, divertit.

Femme souriante assise près d'une fenêtre, portant des boucles d'oreilles colorées et un foulard.
Viviana Gonzalez, directrice adjointe de l’ONG Siembra et juriste colombienne. © Anouk Passelac

“La Cour considère donc que l'humanité n'est pas séparée de la nature mais interdépendante”, poursuit l’avocate. Les mécanismes de protection ne doivent plus se contenter de préserver le fleuve ou les droits des communautés, mais la relation qui les unit. Une jurisprudence qui continue d’irriguer d’autres actions, et que Viviana Gonzalez partage largement, notamment à la COP30.

La force d’un lien qui résiste

À l’issue de ce Sommet où aucune avancée majeure n’a été actée pour les peuples autochtones, Isabel Gakran s’apprête à rentrer chez elle dans la Mata Atlantica. La première chose qu’elle fera : “aller serrer un araucaria dans mes bras pour me redonner de l’énergie”, sourit-elle.

Un geste simple, mais qui dit tout : protéger le vivant, c’est d’abord reconnaître ce lien — intime, spirituel, vital — que nos sociétés ont trop longtemps ignoré.