C’est un paradoxe qui résume à lui seul les bouleversements que connaissent nos forêts. Jamais, depuis près de deux siècles, elles n’avaient occupé autant de place sur le territoire français. Et pourtant, leurs arbres sont de plus en plus fragilisés par les sécheresses, les canicules et les maladies. Publié le 7 octobre 2026 par l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), le nouvel Inventaire forestier national dresse un bilan contrasté.
D’un côté, les surfaces boisées et les volumes de bois continuent d’augmenter. De l’autre, la mortalité des arbres a été multipliée par 2,5 entre les deux dernières décennies et leur croissance ralentit. Un état des lieux établi à partir de près de 60 000 points d’observation répartis sur le territoire, dont les relevés ont été effectués entre 2021 et 2025 (2016-2024 pour les flux de bois et de carbone). Autrement dit, ces résultats ne tiennent pas encore compte de la sécheresse et des incendies de l’été 2026, dont les effets sur les forêts restent à mesurer.
Une forêt qui gagne 100 000 hectares par an
Premier constat : la France continue de se couvrir d’arbres. Les forêts occupent désormais 17,7 millions d’hectares dans l’Hexagone et en Corse, soit 32 % du territoire. Depuis 2010, elles gagnent en moyenne 100 000 hectares chaque année. En quinze ans, leur superficie a ainsi progressé de 1,5 million d’hectares. Cette expansion s’inscrit dans une tendance historique. En 1908, la forêt française ne couvrait que 9,9 millions d’hectares. L’exode rural, l’abandon de certaines terres agricoles, mais aussi les politiques de reboisement ont contribué à sa reconquête progressive.
Le volume de bois sur pied a lui aussi considérablement augmenté : il atteint aujourd’hui 2,9 milliards de mètres cubes, contre 1,8 milliard en 1985. Soit une progression de près de 60 % en quarante ans. Mais cette croissance masque une dégradation préoccupante de l’état des peuplements forestiers. Car si la forêt gagne du terrain, les arbres qui la composent rencontrent de plus en plus de difficultés à survivre.
La mortalité des arbres a été multipliée par 2,5
C’est l’un des chiffres les plus inquiétants de cette nouvelle édition. Entre 2016 et 2024, la mortalité annuelle des arbres a atteint 18,1 millions de mètres cubes de bois, contre 7,4 millions entre 2005 et 2013. Une multiplication par 2,5 entre ces deux périodes. En cause, notamment, la répétition des sécheresses et des épisodes de chaleur extrême. Ces conditions affaiblissent les arbres, perturbent leur croissance et les rendent plus vulnérables aux attaques de parasites et aux maladies.
Les scolytes, de petits insectes qui creusent des galeries sous l’écorce, ont ainsi provoqué des dégâts considérables dans les peuplements d’épicéas, particulièrement dans le Nord-Est de la France. Le frêne est quant à lui touché par la chalarose, une maladie provoquée par un champignon, tandis que les châtaigniers subissent également d’importants dépérissements. Les observations sanitaires de l’IGN confirment cette fragilité. Selon les observations sanitaires de l'IGN, 9 % des arbres dominants, c'est-à-dire ceux qui constituent la partie supérieure des peuplements forestiers, présentent des signes d'altération. Cette proportion atteint 25 % chez les frênes, 22 % chez les châtaigniers, 11 % chez les épicéas communs et 10 % chez les chênes pédonculés.
La situation varie fortement selon les régions. Le Nord-Est apparaît particulièrement touché, alors que certaines essences, comme le douglas, le pin maritime ou le chêne vert, sont pour l’instant relativement épargnées par la hausse de la mortalité. Les jeunes arbres ne sont pas non plus à l’abri. L’inventaire révèle que 15 % d’entre eux présentent des marques laissées par les grands ongulés sauvages, notamment les cerfs et les chevreuils. En consommant leurs bourgeons, leurs feuilles ou leur écorce, ces animaux peuvent compromettre la régénération de certains peuplements.
Un puits de carbone qui perd de son efficacité
Cette dégradation a une autre conséquence majeure : les forêts françaises stockent chaque année moins de carbone supplémentaire qu’auparavant. La production biologique de bois, autrement dit le volume supplémentaire produit chaque année par la croissance des arbres, a diminué de 8 % par hectare entre les deux périodes étudiées. Dans le même temps, la mortalité augmente et les prélèvements de bois progressent légèrement. Résultat : le bilan net de carbone stocké dans les arbres vivants s’est fortement réduit. Entre 2005 et 2013, l’augmentation annuelle du stock représentait l’équivalent de 63 millions de tonnes de CO₂. Entre 2016 et 2024, elle n’atteint plus que 39 millions de tonnes.
La forêt continue donc, globalement, d’accumuler du carbone dans ses arbres vivants, mais à un rythme nettement inférieur à celui observé au début des années 2000. L’IGN observe toutefois que ce puits tendrait à se stabiliser ces dernières années. Dans certains massifs, notamment dans le Nord-Est, le bilan est même devenu négatif : la mortalité et les coupes dépassent la quantité de bois produite par la croissance des arbres. Des stocks constitués pendant plusieurs décennies diminuent alors rapidement. Une évolution préoccupante à l’heure où la France compte sur ses forêts pour contribuer à atteindre ses objectifs climatiques.
L’eau, nouvelle clé de la survie des forêts
Pour cette édition 2026, l’IGN s’est également intéressé à un facteur déterminant pour l’avenir des forêts : l’eau. Et les résultats révèlent une vulnérabilité importante. Plus de la moitié des forêts françaises (54 %) poussent sur des sols dont la réserve d'eau disponible pour les arbres est inférieure à 70 millimètres. Cette capacité, appelée “réservoir utile”, dépend notamment de la profondeur du sol, de sa composition et de sa richesse en cailloux.
Lorsque les précipitations deviennent insuffisantes, les arbres puisent dans ces réserves. Si elles s’épuisent, ils entrent en stress hydrique : leur croissance ralentit, peut s’interrompre et, dans les cas les plus sévères, conduire au dépérissement. Les conséquences sur la production de bois sont considérables. Selon l’IGN, les forêts implantées sur des sols capables de retenir plus de 110 millimètres d’eau produisent en moyenne 6,1 mètres cubes de bois par hectare et par an, contre seulement 2,9 mètres cubes sur les sols dont la réserve utile est inférieure à 30 millimètres.
Un paradoxe dans les forêts installées sur des “réservoirs utiles”
Mais l’inventaire met aussi en évidence un phénomène plus inattendu. Entre les deux dernières décennies, la mortalité des arbres a été multipliée par trois dans les forêts dont les sols disposent d’une forte réserve utile, contre deux dans celles dont les sols retiennent très peu d’eau.
Comment expliquer ce paradoxe ? L’IGN avance une hypothèse : les forêts installées sur les sols historiquement les plus favorables abriteraient des essences moins habituées au manque d’eau. Elles auraient donc été particulièrement vulnérables aux sécheresses répétées de la dernière décennie. Une observation qui rappelle que l’adaptation des forêts ne dépend pas seulement de la quantité d’eau disponible, mais aussi de l’adéquation entre les essences, les sols et le climat.
Protéger les forêts, c’est aussi protéger l’eau
La relation fonctionne d’ailleurs dans les deux sens. Si les forêts ont besoin d’eau pour survivre, elles jouent également un rôle essentiel dans le cycle de l’eau. Leur végétation limite le ruissellement, favorise l’infiltration des précipitations et contribue à protéger les sols de l’érosion. Les arbres participent également au retour de l’eau vers l’atmosphère par transpiration.
L’inventaire souligne aussi leur importance pour la biodiversité. Plus de 2,6 millions d’hectares de forêts sont situés à moins de 50 mètres d’un cours d’eau ou d’une zone humide. Ces espaces présentent une diversité d’essences plus importante, avec 6,2 espèces d’arbres en moyenne, contre 4,9 dans les forêts plus éloignées de l’eau.
Près de 445 000 hectares de forêts se trouvent par ailleurs dans des périmètres de protection de captages d’eau potable. Ces résultats posent une question essentielle pour les prochaines décennies : comment préserver des forêts qui doivent à la fois résister à des conditions climatiques de plus en plus difficiles, accueillir la biodiversité, fournir du bois et contribuer à la régulation du cycle de l’eau ?
Car le principal enseignement de cet inventaire est peut-être là : la progression des surfaces forestières ne suffit plus à mesurer la bonne santé de nos forêts. Leur capacité à se renouveler, à résister aux sécheresses et à continuer de stocker du carbone apparaît désormais tout aussi déterminante.