Au Parlement des Jeunes, 100 propositions pour peser sur les décisions publiques

L'activiste Satish Kumar, 90 ans cette année, a galvanisé le Parlement desJeunes le 2 avril 2026. - © Florence Santrot

Publié le par Florence Santrot

Ils ont entre 16 et 24 ans, viennent de toute la France, et pendant deux jours, ils ont occupé un lieu que beaucoup regardent encore de loin : le Conseil économique, social et environnemental (CESE). Les 2 et 3 avril 2026, 200 jeunes se sont retrouvés pour formuler 100 propositions sur l’éducation, la santé, l’écologie ou encore la démocratie. Mais derrière les chiffres, une autre réalité affleure : celle d’une génération qui ne renonce pas au politique, mais qui cherche à le réinventer.

Né dans le contexte du Covid, le Parlement des Jeunes s’est installé comme un espace hybride, entre forum citoyen et laboratoire démocratique. Les participants ont travaillé en commissions pendant plusieurs semaines avant de restituer leurs propositions face à des responsables politiques, économiques et militaires. Une mise en scène institutionnelle assumée, pensée pour redonner du poids à des paroles souvent reléguées à la marge.

Une parole directe, sans filtre

Dès les premières prises de parole, le ton est donné. Ici, pas de langue de bois. Les jeunes parlent de leur quotidien, de leurs frustrations, mais aussi de leurs ambitions. “Ce que je voudrais changer, c’est l’impression qu’on ne peut pas réussir quand on est jeune”, lance l’un d’eux. Une phrase simple, presque évidente, mais qui résume un sentiment diffus : celui d’un plafond invisible, moins économique que symbolique.

D’autres évoquent les difficultés d’accès à l’emploi, les parcours bloqués, les opportunités inégales. “Ce que j’aimerais changer, c’est d’avoir davantage d’opportunités pour accéder à des postes plus intéressants”, témoigne une participante. Derrière ces mots, une réalité sociale qui ne disparaît pas derrière les discours sur le mérite ou l’engagement.

Ce qui frappe, surtout, c’est la manière dont ces prises de parole s’entrelacent avec des réflexions plus intimes. On parle de carrière, mais aussi de peur, d’audace, de confiance. Comme si la question politique passait aussi par une reconquête personnelle. “On peut faire changer des choses à notre âge”, affirme un autre jeune.

L’engagement, mais autrement

Ce que confirme cette 3e édition du Parlement des Jeunes, c’est que la jeunesse n’est pas désengagée. Elle est ailleurs. Moins dans les partis, davantage dans les causes. Moins dans les structures classiques, plus dans les initiatives concrètes. Une tendance déjà documentée, mais qui prend ici une forme incarnée. Si les jeunes ne se désintéressent pas de la vie publique, ils cherchent d’autres formes d’engagement. Une phrase qui revient comme un fil rouge de ces deux jours.

Cette quête d’autres formes se traduit aussi dans les attentes adressées aux institutions. Les jeunes ne demandent pas seulement à être écoutés. Ils demandent à être considérés. À peser. À suivre leurs propositions dans le temps. C’est d’ailleurs l’une des nouveautés de cette édition : la création d’un “parlement permanent”, chargé d’assurer un suivi sur un an.

Dans les échanges, une méfiance envers les responsables politiques affleure régulièrement. Mais elle ne se transforme pas en rejet. Plutôt en exigence. Une exigence de cohérence, de résultats, de sincérité.

Le dialogue, condition de la confiance

Face à eux, les adultes tentent de répondre. D’expliquer. Parfois de se justifier. Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, insiste sur la nécessité du dialogue. “Nous, adultes, nous avons une responsabilité à votre égard, affirme-t-elle. Je crois vraiment dans l’échange […] pour vous permettre d’avoir un destin individuel qui correspond à vos aspirations.”

Mais le dialogue ne suffit pas toujours à combler le fossé. Lorsqu’un jeune interpelle sur la dépendance énergétique et les choix à long terme, la réponse met en lumière une difficulté structurelle : celle de penser au-delà des cycles politiques. “Il est vrai qu’on est capable continuellement en France […] de toujours remettre les compteurs à zéro à chaque nouveau cycle politique”, reconnaît la présidente.

Ce décalage entre le temps long des enjeux et le temps court des décisions est au cœur des inquiétudes exprimées. Les jeunes parlent de climat, d’énergie, de justice sociale avec une conscience aiguë de l’irréversibilité. Et une forme d’impatience.

Apprendre à essayer

Au fil des interventions, un autre thème s’impose : celui de l’audace. De la capacité à tenter, à échouer, à recommencer. “Si vous n’essayez pas, vous n’arriverez à rien”, lance Élisabeth Moreno, entrepreneuse et ancienne ministre chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l'Égalité des Chances. Avant de préciser : “La meilleure manière de réussir, c’est encore de tenter.”

Un discours presque classique, mais qui prend ici une résonance particulière. Car il ne s’adresse pas à des individus isolés, mais à une génération entière, confrontée à des contraintes multiples : sociales, économiques, environnementales…

L’audace, dans ce contexte, n’est pas seulement une qualité individuelle. Elle devient un enjeu collectif. Comment créer les conditions pour que chacun puisse essayer ? Comment éviter que les trajectoires soient déterminées à l’avance ? “Il y a des gens à qui on donne la possibilité d’essayer grand, et d’autres à qui on dit d’essayer petit”, souligne Elisabeth Moreno Une phrase qui résonne comme une critique implicite des inégalités structurelles.

La rencontre comme levier

Autre idée récurrente : celle de la rencontre. Comme déclencheur, comme accélérateur, comme ouverture aussi. “Comment vous pouvez faire des choses que vous ne connaissez pas si quelqu’un ne vous ouvre pas les portes ?”, interroge Elisabeth Moreno. Dans les témoignages, les trajectoires ne sont jamais linéaires. Elles passent par des bifurcations, des hasards, des rencontres décisives. Un mentor, un professeur, un employeur. Autant de figures qui permettent de sortir des assignations.

Ce rôle des rencontres renvoie à une question plus large : celle de l’égalité des chances. Car tout le monde n’a pas accès aux mêmes réseaux, aux mêmes informations, aux mêmes opportunités. Et c’est précisément ce que certains jeunes viennent questionner ici. “On ne peut pas forcer les gens à faire ce qu’ils ne veulent pas faire. La réussite ne viendra que si on choisit sa voie. Avec elle, viendra la motivation, la capacité à se dépasser”, rappelle Yaël Braun-Pivet en évoquant les parcours d’orientation. Mais encore faut-il avoir le choix.

Redéfinir la réussite

Au-delà des propositions concrètes, c’est peut-être là que se joue l’essentiel : dans la redéfinition des valeurs. Qu’est-ce que réussir ? Qu’est-ce que s’engager ? Qu’est-ce qu’être utile ? Les réponses divergent, mais un point commun émerge : la quête de sens. “Réussir, ce n’est pas gagner beaucoup d’argent, affirme Elisabeth Moreno. C’est savoir quelle vie vous voulez avoir et quelle contribution vous voulez apporter.”

Une vision qui entre parfois en tension avec les modèles dominants. Et qui interroge directement les institutions, les entreprises, les politiques publiques. Dans ce contexte, le Parlement des Jeunes apparaît moins comme une simple consultation que comme un révélateur. Il met à nu les attentes, les contradictions, les aspirations d’une génération en mouvement.

Une démocratie à réinventer

Reste une question, en suspens : que faire de cette parole ? Comment éviter qu’elle ne se dissolve une fois les projecteurs éteints ? L’initiative du “parlement permanent” ouvre une piste. Mais elle ne suffira pas si elle ne s’accompagne pas d’un changement plus profond. Dans la manière de décider. Dans la manière d’écouter. Dans la manière de faire confiance.

Car ce qui se joue ici dépasse largement les 100 propositions formulées. Il s’agit de savoir si la démocratie est capable de se réinventer avec ceux qui devront la faire vivre demain. “Le changement ne viendra pas seulement des grandes instances politiques, rappelle Satish Kumar. Le changement vient du terrain […] vous êtes des acteurs de changement.” Une invitation, mais aussi une responsabilité. Celle de ne pas attendre. De ne pas déléguer. De s’engager, autrement.

Au Parlement des Jeunes, pendant deux jours, cette possibilité a pris corps. Reste à savoir si elle trouvera, au-delà des murs du CESE, un espace pour durer.

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