Société-Économie

Territoire Zéro Chômeur : "C’est la première fois de ma vie que mon travail a un sens"

Utiliser l’argent des aides sociales pour financer des emplois utiles : c’est le principe des Territoires Zéro chômeur longue durée. Cette expérimentation, menée depuis deux ans, fait ses preuves. Reportage dans le 13e arrondissement de Paris.

Par Pauline Vallée I Publié le 19 Novembre 2019


À Paris, l'entreprise 13 Avenir a pour vocation... de créer de l'emploi. (Crédit : Pauline Vallée / We Demain)
À Paris, l'entreprise 13 Avenir a pour vocation... de créer de l'emploi. (Crédit : Pauline Vallée / We Demain)

C'est un petit local aux murs jaunes qui passe presque inaperçu depuis la rue. Mais pour les habitants du 13e arrondissement de Paris, le comptoir Patay est devenu un rempart contre la précarité et l’isolement.

Derrière la porte, en ce jour froid de novembre, d'anciens chômeurs de longue durée accueillent un petit groupe de retraités. Ils les emmènent visiter le Musée de la préfecture de police de Paris. L’équipe du comptoir appelle aussi toutes les semaines ses abonnés seniors (une centaine) pour prendre de leurs nouvelles et leur proposer un "coup de pouce” pour monter des courses, chercher des médicaments ou réaliser des petits travaux. Chaque abonné a droit à deux "coups de pouce” par mois pour 55 euros annuel. Les retraités peuvent participer à des sessions hebdomadaires d’aide informatique ou de gym douce, des ateliers, ou tout simplement passer bavarder… "Maintenant quand on se rencontre dans la rue, on se dit bonjour", se réjouit Martine, une des abonnés. 

La société 13 Avenir, qui détient les lieux, voit le jour en février 2017. Cette Entreprise à But d’Emploi fait partie, comme toutes les EBE, d'un des dix territoires volontaires de l'expérimentation "Territoire Zéro Chômeur Longue Durée " lancée en France depuis janvier 2017.

Leur objectif : embaucher en CDI des volontaires privés d’emploi depuis plus d’un an et résidant depuis au moins six mois dans une zone définie. À charge de ces nouveaux salariés d’imaginer et développer des activités pour faire vivre et développer leur entreprise.

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Territoire Zéro Chômeur : "C’est la première fois de ma vie que mon travail a un sens"


Aujourd'hui, 13 Avenir emploie 55 salariés - sur les 300 chômeurs longue durée que comptait l’arrondissement au début de l’expérimentation, et continue de consolider son modèle économique.

Elle se finance sur son chiffre d’affaire mais aussi grâce au reversement des aides sociales destinées aux chômeurs. Le principe est plutôt astucieux : réallouer le coût de la privation d'emploi (estimé à 18 000 € par an et par chômeur selon ATD Quart Monde) vers le financement d'un poste au SMIC.

Un comité de pilotage local veille de son côté à ce que les activités créées par la société n’entrent pas en concurrence avec les emplois marchands et publics existants. “Nous nous développons beaucoup sur des secteurs de niche, en réponse à des besoins locaux très spécifiques”, précise sa directrice générale Elisa Lewis. Outre l'accompagnement des personnes âgées, l'entreprise anime aussi un "labo" pour fournir des solutions à l’échelle de la ville et répondre à des appels à projet publics.

Sur les toits, les salariés de 13 Avenir cultive baies, légumes et plantes aromatiques. (Crédit : Pauline Vallée / We Demain)
Sur les toits, les salariés de 13 Avenir cultive baies, légumes et plantes aromatiques. (Crédit : Pauline Vallée / We Demain)

Recréer une vie de quartier

Non-concurrentielle par essence, 13 Avenir se tourne, comme la plupart des EBE, vers des activités fortement ancrées dans le tissu local, en lien avec la transition écologique ou les services à la personne.

Les salariés ont eu leurs premières idées d’activité en réfléchissant à ce qui manquait dans leur quartier”, appuie Elisa.

Je savais qu’il y avait un besoin pour accompagner les personnes âgées”, explique Choukri, qui assure les permanences de l’après-midi. Une de ses plus grandes fiertés est ce tournoi de pétanque organisé à l’été 2018 dans le quartier qui avait réuni toutes les générations.

Aux côtés de la menuiserie, l’atelier couture et la pépinière, qui récupèrent et revalorisent du tissu et du bois, 13 Avenir développe des comptoirs de quartier pour proposer des services aux habitants.


L'équipe du comptoir Patay, de gauche à droite : Adama, Saloua, Ramzi et Choukri. (Crédit : Pauline Vallée / We Demain)
L'équipe du comptoir Patay, de gauche à droite : Adama, Saloua, Ramzi et Choukri. (Crédit : Pauline Vallée / We Demain)
Le nouveau comptoir Duchamp, inauguré en octobre dernier, propose ainsi des services aux familles. Et les salariés de 13 Avenir profitent eux-même de cette sociabilité de proximité. Khadidja y a rencontré l’une de ses voisines, tandis qu’Ivanilda et Nathalie, qui vivaient dans le même immeuble sans le savoir, ont appris à se connaître.

L'entreprise qui s'adapte au travailleur

Travailler à 13 Avenir, un emploi comme un autre ? “Les EBE renversent complètement la logique d’emploi, explique Elisa, on ne va plus regarder le CV de la personne mais adapter le poste à ses compétences, ses passions et ses qualités propres.

La structure travaille étroitement avec des acteurs traditionnels du secteur, comme Pôle Emploi ou l’association Aurore. Ceux-ci identifient des profils de chômeurs longue durée qui pourraient potentiellement rejoindre l’expérimentation. Les volontaires suivent ensuite une formation obligatoire en 8 séances.

Une fois entrés dans l’entreprise, ils seront rémunérés au SMIC mais bénéficieront d’horaires flexibles. Chacun peut choisir le volume horaire qui lui convient le mieux, un atout notamment pour ceux qui ont des contraintes personnelles spécifiques (famille monoparentale, enfant en bas âge...). 


L'équipe du comptoir Duchamps, de gauche à droite : Khadidja, Nathalie et Ivanilda. (Crédit : Pauline Vallée / We Demain)
L'équipe du comptoir Duchamps, de gauche à droite : Khadidja, Nathalie et Ivanilda. (Crédit : Pauline Vallée / We Demain)

Démissions et licenciements font toutefois partie du jeu. 13 Avenir encourage également ses salariés à suivre des formations. Bruno, en charge de la "cyclo-logistique" et réparation à domicile à vélo depuis presque deux, a ainsi pu s’améliorer dans la livraison en petite reine.

Adama, arrivé en septembre dernier au comptoir Patay, aimerait aussi suivre une formation dans l’accompagnement des personnes à mobilité réduite. Pour lui, comme pour sa collègue Saloua, un contrat à durée indéterminé permet “de s’investir dans quelque chose à long terme, sans craindre le lendemain."


Bruno, en charge de la cyclo-logistique. (Crédit : Pauline Vallée / We Demain)
Bruno, en charge de la cyclo-logistique. (Crédit : Pauline Vallée / We Demain)

On peut enfin se dire ‘vivement le week-end’, car maintenant on a suffisamment d’argent pour faire des sorties, aller au restaurant, prendre soin de soi”, souligne Toufik, un des plus anciens salariés de l’entreprise.
 

“Les gens employés à temps partiel viennent même en dehors de leurs heures de travail, car ça leur permet de s’évader de leur quotidien”, ajoute le sexagénaire


Outre la sécurité matérielle et psychologique qu’induit le retour à l'emploi, tous soulignent le sentiment d’accomplir quelque chose d’utile dans leur quartier. “C’est la première fois de ma vie que mon travail a un sens”, déclare Toufik. “Le SMIC ce n’est pas grand chose, mais si on me proposait mieux ailleurs je dirais quand même non”, assure Choukri. “Ici j’ai vraiment l’impression d’aider.


Vers une extension de l'expérimentation ?

Après ces débuts prometteurs, 13 Avenir doit aujourd’hui faire face à de nouveaux défis, comme le développement de ses activités et la préservation de son modèle face à l’agrandissement de sa base salariale.

L’entreprise compte encore embaucher les 16 salariés actuellement en liste d’attente d’ici la fin de l’année. Et ensuite ? C’est un peu flou. Parmi ses salariés, nombreux sont ceux à confier leurs craintes que le projet ne soit pas reconduit au terme du délai initial de 5 ans.

Les effets positifs de l’expérimentation ont pourtant été soulignés par les deux bilans intermédiaires publiés par le Fonds d'expérimentation territoriale contre le chômage de longue durée.


En menuiserie, Tama et Laurent (de gauche à droite) fabriquent des meubles à partir de bois recyclé. (Crédit : Pauline Vallée / We Demain)
En menuiserie, Tama et Laurent (de gauche à droite) fabriquent des meubles à partir de bois recyclé. (Crédit : Pauline Vallée / We Demain)

Le dernier en date, présenté en septembre  par Louis Gallois, président du Fonds d'expérimentation, révèle que 838 salariés ont été embauchés en EBE depuis début 2017. Il souligne la nécessité de consolider le modèle économique des entreprises tout en accompagnant la formation des salariés.

Au cours de l’année 2017, l’embauche d’un salarié conventionné en EBE rapportait plus de 18 000 € aux finances publiques”, ajoute le rapport. Une personne qui retrouve un travail va en effet cotiser, consommer, mais aussi permettre de réduire les dépenses sociales (RSA, allocation logement…). 

L’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et l’Inspection générale des finances (IGF) sont actuellement en train de calculer les coûts évités et les gains générés par le ré-emploi d’un chômeur longue durée au sein de l’expérimentation. Et cela sans compter que “certaines des réalisations ne sont pas financièrement quantifiables”, rappelle Toufik, citant à l'appui revalorisation des déchets et lutte contre l’isolement.

Le second volet du projet prévoit de l’élargir. Presque 90 territoires sont aujourd’hui volontaires dans toute la France. “Il est [...] essentiel qu’une deuxième loi permette d’engager cette deuxième étape aussi rapidement que possible”, conclut le Fonds d’expérimentation.

Ci-dessus, la carte des 100 projets émergents en France













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