Groenland, le nouveau Far West

Nuuk, capitale du Groenland. - © Mathias / stock.adobe.com

Publié le par Jean-Marie Hosatte

Depuis quelques jours, en fin d’après-midi, un aigle roux surgit de l’autre rive du golf de Godthåb. On le voit planer juste au-dessus de la baie où se blottit Nuuk, puis filer vers une longue barre de HLM qui s’étire à l’aplomb des vagues lourdes de morceaux d’icebergs finissant de se désagréger. L’aigle tourne au-dessus des immeubles avant de se poser sur la rambarde d’un balcon encombré de ces appareils hors d’usage que les familles pauvres du monde entier hésitent à jeter – parce que ça pourrait servir un jour. Dos tourné à la mer, l’oiseau semble faire l’inventaire du bric-à-brac qui s’entasse devant lui. Le manège de l’aigle des HLM est devenu l’attraction de la lilliputienne capitale du Groenland. Les curieux s’interrogent les uns les autres.

Cette bizarrerie a-t-elle quelque chose à voir avec le réchauffement climatique qui, selon les pêcheurs et les chasseurs, modifierait déjà le comportement des poissons et des phoques ? Penina se présente en rougissant comme Témoin de Jéhovah et profite de cette modeste affluence – il n’y a que 17 000 habitants à Nuuk – pour distribuer les brochures prêchant la bonne parole. “Ne trouvez-vous pas que cet aigle qui nous observe est un résumé de ce qui nous arrive ? Trump, l’aigle américain qui vole au-dessus de nous et se pose pour que nous puissions admirer sa puissance ?”  “Et vous êtes séduits ?” “Séduits ? Non. Flattés ? Un peu. Mais on n’y croit pas et nous ne sommes vraiment pas intéressés.” Mais Penina n’est pas là pour parler politique. Elle a des âmes à sauver avant l’Armageddon, et le dîner de la famille à préparer.

Une offre qu’on ne peut refuser ?

Le gérant de la boutique Sayed semble plus disponible. À l’arrière de son magasin – l’un des rares ici où l’on ne vend pas d’habits doublés, renforcés, imperméabilisés, caoutchoutés –, il guette les clientes du Vivi, le restaurant le plus branché de la ville. On y sert une étonnante cuisine groenlando-thaïlandaise dont raffolent les touristes chics et les avocats d’affaires, échoués volontaires à Nuuk, où devraient se signer les plus juteux contrats de la décennie. Des “affaires vraiment, vraiment sérieuses”, confie Jacob B., un avocat de Copenhague en mission pour les autorités danoises.

“Depuis quelques années, ma femme et moi, explique le marchand de vêtements, nous avons les moyens de passer une partie de l’été dans le sud de l’Espagne. Alors, imaginez que Trump nous rende tous aussi riches qu’il nous l’a promis. Imaginez que l’on se mette en tête d’aller acheter un morceau d’Espagne avec ses habitants. Comment réagiraient ces gens ? Qu’est-ce que l’on doit répondre à quelqu’un qui débarque chez vous et vous dit : ‘Les richesses naturelles de votre pays m’intéressent. Vous, vous n’avez aucune valeur mais comme je suis sympa, je veux bien vous mettre dans le lot avec le pétrole, le lithium, l’uranium et ce qui reste de vos stocks de poissons ?’”

Vite trancher les liens avec Copenhague

Le 11 mars dernier, 70 % des Groenlandais ont participé aux élections législatives. Un record. L’opposition a gagné et un gouvernement de coalition a été formé. L’affaire n’était pas très compliquée à conclure. Tous les partis sont favorables à l’indépendance du pays. Ils ne s’opposent que sur la date et les modalités de la rupture avec le Danemark. Les Démocrates veulent prendre leur temps. Les militants du parti Naleraq préféreraient trancher le plus rapidement possible tous les liens avec Copenhague. Et Trump dans tout ça ? Finalement, pas grand-chose. Le président américain a ses supporters emmenés par Jorgen Boassen.

Avant les élections, on a beaucoup vu ce maçon, massif comme un ours polaire, casquette Maga vissée sur sa tête cabossée de boxeur, essayer de racoler quelques militants sur Aqqusinersuaq, la rue qui relie la principale galerie commerçante de Nuuk à un alignement de quatre blocs de HLM lugubrement soviétiques. Au milieu des années 1960, on y a entassé les familles inuites que le gouvernement danois avait incitées à quitter leurs villages isolés en échange d’allocations diverses. Dans les cages d’escaliers glacées, on s’est demandé s’il valait mieux toucher une grosse somme d’un coup ou recevoir une pension mensuelle. On a parlé de 10 000 dollars par an jusqu’à la fin de la vie. Puis on est passé à autre chose. La réalité quotidienne subie par un pauvre de Nuuk s’est révélée assez corrosive pour dissoudre en un rien de temps les espoirs de lendemains qui chantent.

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