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Agriculteurs en colère : un bras de fer dangereux et climaticide

TRIBUNE – Notre journaliste Gilles Luneau, spécialiste des questions agricoles et alimentaires, livre son analyse de la colère actuelle des agriculteurs.

Le 29/01/2024 par Gilles Luneau
tracteur en plein épandage
Un tracteur épandant du désherbant sur un champ de betteraves en Normandie. Photo : Photoagriculture / Shutterstock.
Un tracteur épandant du désherbant sur un champ de betteraves en Normandie. Photo : Photoagriculture / Shutterstock.

TRIBUNE – France, Allemagne, Pologne, Roumanie, Pays-Bas… les agriculteurs sont dans la rue. Une colère légitime face à la chute de leurs revenus, atteints par la hausse de l’énergie, les prix bas pratiqués par l’industrie agroalimentaire et la grande distribution, les importations liées aux traités de libre-échange, les aléas climatiques et la déstabilisation des marchés par l’ouverture des frontières de l’UE aux exportations de céréales ukrainiennes.

Les prix bas, et les importations, sont les conséquences de la Politique agricole européenne (PAC), fondée depuis les années 90 sur la mise en concurrence de l’agriculture européenne avec celle du monde entier. Une politique soutenue par les partisans d’une agriculture intensive et les filières qu’elle alimente. Une politique négociée avec les syndicats agricoles européens majoritaires, dont la FNSEA qui a placé son ex-présidente, Christiane Lambert, à la tête du Comité des organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne (COPA).

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Un modèle climaticide et écocide

Notre modèle agronomique et économique est fortement climaticide (18 % des émissions de gaz à effet de serre) et écocide (pollution des sols et des eaux par les pesticides, arrachage des haies, comblement des ruisseaux, arasage des talus pour satisfaire l’utilisation de gros matériel agricole sur de grandes surfaces). Un modèle qui vise davantage l’exportation que la consommation intérieure. Et qui qui privilégie des règles favorables aux « grandes cultures » (céréales, oléo-protéagineux et agro-carburants), d’où la colère des laissés pour compte que sont les éleveurs, la polyculture élevage, l’agrobiologie. Étranglés par des règles commerciales qui non seulement ne leur sont pas adaptées, mais qui favorisent leur faillite… envisagée cyniquement par les agro-industriels comme une opportunité d’agrandissement. 

Le président de la FNSEA illustre bien cette réussite : une ferme de 700 hectares dédiés aux grandes cultures, complétée par la direction du groupe Avril, multinationale agroalimentaire centrée sur les huiles (Lesieur, Puget, Costa D’oro …), l’alimentation animale (Sanders, Dielna, Golden Horse …), l’achat de matières premières agricoles (Feed Alliance, Cereos) et les agrocarburants (Diester, Oleo100). 7 300 employés dans 18 pays, 9 milliards de chiffre d’affaires. 

Colère des agriculteurs : haro sur les « normes »

La colère des agriculteurs est partie de la base, d’éleveurs syndiqués à la FNSEA ou à la Coordination rurale, rejoints par ceux de la Confédération paysanne, deux syndicats concurrents. Pour reprendre la main et canaliser le mouvement à son profit (les élections aux chambres d’agriculture sont en janvier 2025), la direction de la FNSEA agite le chiffon rouge des « normes ». Mot-valise englobant des règles sanitaires, de construction, de conditionnalité des aides agricoles etc., découlant du débat démocratique et de l’urgence climatique. On peut convenir de la surabondance de certaines due à l’empilement législatif au fil des gouvernements, une nouvelle règle s’ajoutant à la précédente au lieu de l’annuler. Ça énerve. 

Les normes peuvent aussi être les alliées des paysans, comme l’illustre la bataille pour la défense du camembert fermier contre les manœuvres de Lactalis voulant torpiller les normes de qualité de l’AOC camembert (WE DEMAIN n° 44).

« Les trois derniers résistants du camembert », de Gilles Luneau, à retrouver dans WE DEMAIN n°44 (à feuilleter en ligne dans le kiosque pour les abonnés).

L’offensive de la FNSEA contre les mesures écologiques

Les boulets rouges tirés sur « les normes » par la FNSEA visent en fait les lois de protection de l’environnement qui encadrent l’usage de l’eau, des pesticides, des engrais de synthèse, celles qui permettent la restauration des écosystèmes, la réduction des émissions de gaz à effet de serre et la protection de la santé publique. Lois qui vont permettre l’adaptation de l’agriculture au chaos climatique et garantir une alimentation saine.

Pour masquer ce but politique – il s’agit de peser sur les élections européennes de juin pour faire capoter le plan climat de l’UE – la FNSEA sort de son abécédaire de la désinformation, le chiffon rouge d’une pléthore de règles sur les haies alors qu’il n’y en a qu’une d’importance : l’interdiction de les arracher (ce qui énerve les agro-industriels). Les autres cadrent les exceptions et l’obligation de les replanter quand on les arrache.

Une prétendue responsabilité des Verts

La désinformation est parachevée en orchestrant la confusion entre mesures écologiques qui relèvent de la science (climat, biologie des sols, cycle de l’eau, du carbone, de l’azote) et responsabilité des Verts. Or, les élus écologistes n’ont jamais eu de Commissaire européen à l’Agriculture, ni d’autorité sur la PAC, ni de ministre de l’agriculture. 

En menant cette offensive la FNSEA maintient l’agriculture française – et les agriculteurs – sans feuille de route climatique, sans stratégie à long terme. En faisant barrage à la science, elle le fait aussi au progrès.

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