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“L’humain est bon, c’est scientifique”

Rousseau avait donc raison : l’Homme tend naturellement vers le bien ! C’est ce que démontre, à la lumière de nombreuses études et relectures de l’histoire, Rutger Bregman, auteur néerlandais de 32 ans, déjà best-seller. Une rencontre salutaire en ces temps de catastrophisme ambiant.

Le 23/11/2020 par Frederic Joignot
Rutger Bregman est notamment l'auteur de "Utopies réalistes", un best-seller. (Crédit : Maartje ter Horst)
Rutger Bregman est notamment l'auteur de "Utopies réalistes", un best-seller. (Crédit : Maartje ter Horst)

Retrouvez l’intégralité de cette interview dans le numéro 32 de la revue WE DEMAIN, disponible sur notre boutique en ligne

L’hommage est signé de l’Israëlien Yuval Noah Harari, auteur du best-seller Sapiens : « L’ouvrage de Rutger Bregman m’a fait voir l’humanité sous un nouveau jour. » Bel éloge pour cet historien néerlandais de 32 ans, qui a lui aussi – déjà – un essai best-seller à son actif. Dans Utopies réalistes (Seuil, 2017), publié dans 23 pays il revient sur la façon dont plusieurs grandes conquêtes politiques du siècle dernier – la fin de l’esclavage, le suffrage universel, le droit de vote des femmes – ont longtemps été considérées comme des utopies irréalisables, défendues par d’incurables optimistes.

Il y affirme que trois utopies concrètes deviendront demain évidentes.
1 : éradiquer la pauvreté par un revenu universel.
2 : profiter de la robotisation pour en finir avec le chômage et les travaux inutiles, avec une semaine de travail de 15 heures qui permettra aux humains d’inventer de nouvelles activités.
3 : réduire la pauvreté mondiale en laissant les gens aller et venir, gagner de l’argent et retourner chez eux, grâce à l’ouverture de toutes les frontières.

Pour les étayer, Bregman l’utopiste « réaliste » appuie ses propositions sur un nombre considérable d’études et d’expertises. C’est sa manière. Dans son dernier essai, paru en septembre, Humanité – Une histoire optimiste (Seuil), Bregman défend une idée simple, à rebours du discours ambiant : les humains sont bons, ils cherchent depuis toujours à s’entendre et à vivre en paix. Aujourd’hui, ils pourraient enfin y parvenir s’ils se persuadaient qu’ils ne sont pas aussi mauvais que beaucoup d’historiens et de philosophes le prétendent.

Pour nous convaincre, Bregman revisite plusieurs grands moments de l’histoire mondiale, montrant que depuis toujours les peuples et les personnes cherchent à s’entendre et à coopérer, mais qu’ils sont trop souvent trahis par leurs élites. Il remonte au temps pacifiés des chasseurs-cueilleurs, s’intéresse aux soldats qui refusent de se battre, raconte des mouvements de solidarité nés pendant des cata­strophes, ou encore défend la théorie du « bon sauvage » de Jean-Jacques Rousseau.
Bien sûr, on trouvera parfois qu’il fait preuve d’un optimisme forcé ou même de naïveté. Ce à quoi il répond : «  La méfiance envers le peuple a toujours servi à légitimer l’inégalité et la tyrannie. »

WE DEMAIN : À lire votre ouvrage, on se demande : vous êtes le dernier des optimistes, ou le premier d’une nouvelle génération ?

Rutger Bregman : Je m’inscris dans un mouvement à la fois scientifique et générationnel qui depuis une décennie remet en cause une vision sombre et défaitiste de l’humanité toujours très influente. Selon cette vision, qui a été revitalisée dans les années 1950 à la suite des crimes nazis, survenus dans un pays hautement civilisé, les humains seraient naturellement égoïstes, agressifs, violents, racistes, enclins à se combattre et s’entretuer dès qu’ils traversent une crise grave ou affrontent une catastrophe. Leur vernis civilisé s’effondre et ils révèlent leur vraie nature, qui est mauvaise…

J’en suis venu à penser le contraire à la suite de nombreuses recherches faites ces vingt dernières années en anthropologie, en archéologie, en sociologie, en psychologie sur l’empathie, l’entraide, les réactions de solidarité dans les situations de drame et de guerre. J’en ai dégagé cette idée-force : les humains ne cherchent pas à s’entredéchirer au premier drame. Au contraire : en général ils s’entraident, ils se montrent altruistes, ils fraternisent.

C’est un comportement qu’on retrouve dans la plupart des moments tragiques de l’histoire, j’en donne plusieurs exemples dans mon livre, comme les attitudes secourables des Anglais pendant les bombardements du Blitz en 1940-1941, ou la solidarité apparue au cours de l’ouragan Katrina à la Nouvelle Orléans en aout 2005. Au-delà des exceptions qui confirment cette règle, on voit ces mêmes attitudes de coopération, de convivialité, de patience et de respect dans nos vies quotidiennes, à un niveau familial, amical, professionnel… Elles sont en fait si prégnantes, si enracinées en nous, si intimement liées à la nature humaine que nous n’y prêtons plus attention.

Je retrouve aujourd’hui cette attitude coopérative et généreuse dans la nouvelle génération. Ils sont progressistes, activistes, utopistes, solidaires, ils défendent des idéaux pour lesquels ils sont prêts à se battre, ensemble, partout. Voyez l’énorme mobilisation des lycéens lors des grèves mondiales pour le climat ou encore l’essor de Black Lives Matter aux États-Unis. Ce sont des mouvements contagieux, qui redonnent confiance dans l’humanité. Je pense que l’espoir, l’utopie concrète et le militantisme sont le nouveau réalisme de notre temps, et mon livre s’inscrit dans cette vague de fond…

Vous proposez rien de moins qu’une histoire optimiste de l’humanité… Vous pensez vraiment que les premiers hommes étaient déjà bons ?

Il est évidemment difficile de savoir avec exactitude comment les populations humaines vivaient au temps des chasseurs-cueilleurs, mais nous pouvons nous appuyer sur nombre d’études anthropologiques sur les peuples qui ont continué de vivre, jusque très récemment, comme nos ancêtres. Il y a cette méta-analyse de 339 études de terrain faites en 2012 par Christopher Boehm, un anthropologue américain, les études réalisées en Amérique Latine par Douglas Fry regroupées dans The Human Potential for Peace (Oxford University Press, 2005), ou encre celles de plusieurs collectifs d’anthropologues publiées dans Plos One et dans Nature en 2012 et 2014…

Elles nous rapportent que les humains originels détestaient les inégalités, que les décisions sociétales et politiques se prenaient collectivement, et qu’ils se méfiaient de l’autorité – les chefferies s’imposaient par leur savoir-faire et leur charisme non par la violence. Les premiers hommes, des nomades, développent des mœurs conviviales, respectent les femmes en leur offrant une place sociale importante, travaillent peu et profitent de l’existence, la nature leur offrant ce dont ils ont besoin.

Bien sûr, il leur arrive de s’affronter entre différentes tribus, mais généralement, les recherches concordent sur ce point, les batailles font très peu de morts, s’arrêtent rapidement, demeurent symboliques. Rappelons que tous les grands explorateurs européens font état de la générosité et la douceur des peuples premiers qu’ils découvraient…

Retrouvez la suite de cette interview dans le numéro 32 de la revue WE DEMAIN, disponible sur notre boutique en ligne

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