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Triomphe des énergies vertes : les inédits de notre entretien avec Amory Lovins

Moins chères, plus propres et plus efficaces  : pour le grand spécialiste américain des énergies, les renouvelables ont déjà gagné la partie. Implacable, sa démonstration étrille la France, qui s’entête dans l’atome. Bonus inédits de notre interview à retrouver dans WE DEMAIN n°33.

Le 12/03/2021 par Yves Heuillard
Amory Lovins
(Crédit : Ben Stechschulte / Redux-Rea)
(Crédit : Ben Stechschulte / Redux-Rea)

C’est LE gourou des énergies, celui que consultent gouvernements et entreprises du monde entier. Mais pour l’Américain Amory Lovins, 73 ans, la meilleure énergie est celle qu’on n’utilise pas. Depuis la fin des années 1980, ce physicien aux airs de Professeur Tournesol, passé par Harvard et à Oxford, promeut le concept de “negaWatt”, une unité théorique de l’énergie économisée. Selon lui, il est possible de réaliser des économies collosales sur l’énergie nécessaire aux activités humaines. 

Retrouvez la première partie de l’entretien d’Amory Lovins dans le n°33 de la revue WE DEMAIN, disponible en kiosque et sur notre boutique en ligne

Pour cela, il a développé le principe de la “conception intégrative” (integrative design) : construire des bâtiments, équipements, véhicules ou infrastructures comme un tout, et non comme un empilement d’éléments disparates. Professeur invité dans de nombreuses universités, dont Stanford (Californie), où il est attaché d’enseignement en génie civil et environnemental, il est également président émérite du Rocky Mountain Institute (Colorado), qu’il a cofondé en 1982, et auteur d’une trentaine de livres en anglais (le dernier traduit est Réinventer le feu : Des solutions économiques novatrices pour une nouvelle ère énergétique, éd. Rue de l’échiquier, 2013). 

Son propos est enthousiasmant, mais sans pitié pour les choix énergétiques de la France, en passe de rater le boum économique mondial des renouvelables en raison de son attachement nostalgique au nucléaire, une industrie qu’il juge révolue et ruineuse.

Retrouvez ci-dessous des passages inédits, non publiés dans l’entretien du numéro 33 de la revue WE DEMAIN. 

Retrouvez ici d’autres extraits de l’entretien publié dans la revue WE DEMAIN ici : Amory Lovins : “Poursuivre le nucléaire est une folie”

  • WE DEMAIN : C’est une chose de produire de l’électricité renouvelable, mais pouvons-nous rendre toute l’économie neutre en carbone ?

Amory Lovins : La réponse est oui. Ce n’est pas facile, mais c’est plus facile que de ne rien faire et en réalité ça coûte moins cher – et on évite la catastrophe climatique .

Aujourd’hui seul un cinquième de l’énergie finale est de l’électricité (le reste est assuré par des combustibles, dont le pétrole et le gaz, ndlr). Les pays les plus avancées peuvent rapidement éliminer la production électrique à partir de combustibles fossiles dans les 10 à 15 prochaines années. Et ce de manière rentable, car la construction et l’exploitation de moyens de production solaires et éoliens coûtent déjà moins cher que l’exploitation des centrales à combustible existantes dans 85 % du monde ; et ce sera 100% dans les prochaines années. Si nous pouvions remplacer toutes les centrales au charbon par des énergies renouvelables demain matin, ce changement serait neutre en termes de coûts d’ici deux ans, et dans en cinq ans il rapporterait plus de 100 milliards de dollars de bénéfice net annuel.

Il est plus difficile, mais généralement rentable d’arrêter de brûler des combustibles fossiles directement dans les chaudières ou les fours.  En pratique il faut rendre les bâtiments plus efficaces, et s’ils ont encore besoin de chaleur, utiliser des pompes à chaleur (plusieurs fois plus efficaces que la combustion) ; la même chose pour la chaleur industrielle jusqu’à environ 200˚C ; et au-delà de 200°C en utilisant directement de l’électricité propre ou des combustibles propres comme l’hydrogène ou l’ammoniac. Ces carburants verts peuvent également faire fonctionner les navires et les avions long-courriers. Les voitures et les camions seront rapidement électrifiés. 

Dans le même temps, nous pouvons économiser des matériaux énergivores aujourd’hui gaspillés du fait de mauvaises conceptions, dont au moins la moitié de l’acier et du ciment ; et mettre en compétition le solaire, la géothermie et la chaleur des déchets agricoles ou urbains avec les économies d’énergie, des processus plus intelligents et, pour l’industrie, la chaleur électrique ; et rendre les véhicules et la conception des villes beaucoup plus efficaces.

En parallèle, cultiver nos récoltes, élever le bétail et les arbres en suivant la nature – en respectant les sols – peut rendre nos fermes et nos forêts plus prospères et soutenir la ruralité.  

Et tout cela peut créer de nouvelles dynamiques industrielles (comme au Danemark où elles représentent aujourd’hui le huitième des exportations) ; créer des millions d’emplois stables et valorisants  ; et améliorer la santé, le niveau de vie, et la sécurité de tous. Pour la France qui dispose à la fois d’une forte culture rurale, de compétences techniques élevées, d’acteurs commerciaux et administratifs qualifiés, et de généreuses ressources renouvelables – les perspectives seraient particulièrement prometteuses, sil elle n’étaient étouffées par les industries en déclin du passé.

  • Vous insistez sur l’importance des gains d’efficacité énergétique, autrement dit de la réduction des consommations d’énergie à objectifs équivalents. Vous dites que ces gains sont quasi-infinis. Pouvez-vous expliquer ?

La plus grande ressource énergétique au monde, c’est de loin l’efficacité énergétique. C’est plus que le pétrole,  mais ceci suscite peu d’attention. Les conversations sur la réduction des émissions portent à 99 % sur l’offre d’énergie, mais en réalité  la plupart des actions sont axées sur l’efficacité. L’Agence internationale de l’énergie affirme que les trois quarts des réductions d’émissions mondiales de CO2, de 2000 à 2016, sont dus au fait que nous travaillons avec moins d’énergie ; le reste, un quart, vient des énergies propres. 

La physique nous dit que le monde utilise l’énergie avec seulement un neuvième de l’efficacité que nous pourrions en tirer. Rattraper cet écart ne demande que des innovations en matière de technologie, de conception, de modèles commerciaux, de finance, de marketing et de science du comportement. Une approche particulièrement passionnante est celle de la conception intégrative. Elle vise à concevoir les bâtiments, les usines, les équipements, les véhicules, ainsi que les infrastructures et les environnements qui les contiennent comme un tout plutôt que comme un empilement de pièces disparates. Ce faisant les pièces fonctionnent bien ensemble plutôt que les unes contre les autres et les gains énergétiques sont plusieurs fois plus grands à moindre coût. Et les retours sur investissement ne cessent de s’améliorer au fil du temps, exactement comme les nouvelles énergies renouvelables : plus vous en achetez, moins elles sont chères, et donc vous en achetez plus, et les prix baissent encore. 

Le pétrole et le cuivre sont des assemblages d’atomes finis et épuisables. Mais les ressources d’efficacité énergétique ne sont que des assemblages d’idées extensibles à l’infini ; et qui n’épuisent rien d’autre que la stupidité – une ressource très abondante sinon en expansion. 

Par exemple, la moitié des moteurs électriques du monde servent à faire tourner des pompes et des ventilateurs. Le simple fait de rendre les tuyaux et et les conduits plus gros, plus courts et plus droits (et non pas fins, longs et coudés dans tous les sens) pourrait réduire la friction [des fluides dans les tuyaux, ndlr] de 80 à 90 %, et donc la taille, la consommation d’énergie et le coût des ventilateurs, des pompes et des moteurs. Si tout le monde faisait ça, en théorie nous économiserions environ un cinquième de l’électricité mondiale ou la moitié de l’électricité au charbon. Pourtant, cela ne figure dans aucun modèle climatique, aucune étude gouvernementale, aucune prévision industrielle, aucun manuel d’école d’ingénieur, et ce pour la seule raison que ce n’est pas une technologie, c’est une méthode de conception. 

Amory Lovins donne deux autres exemples. Dans sa maison, construite a 2200 m dans les Montagnes Rocheuses, il fait pousser des bananes, alors que la température extérieure peut descendre jusqu’à -40° C. Pourtant il n’y a pas de chauffage. Le coût de l’isolation, des super fenêtres, de étanchéité à l’air, de la ventilation à récupération de chaleur, sont largement couverts par l’absence de système de chauffage Explique Lovins. Et pourtant sa maison a ete construite en 1983, anticipant les standards de construction passif européens.  Concernant l’automobile Amory Lovins explique que pour être vraiment efficace, une voiture doit perdre du poids. Moins de poids induit un système de propulsion plus petit, des batteries plus petites à autonomie équivalente. Les économies de construction ainsi réalisées couvrent le surcoût des matériaux en fibres de carbones nécessaires a la perte de poids.  Ajoutez que la perte de poids induit des batteries plus petites à autonomie équivalente, et donc des temps de recharge plus courts

  • Les petits réacteurs nucléaire modulaires dits “SMR”, conçus pour être fabriqués en série, ne changent-ils pas la donne ? Y a-t-il des investisseurs qui veulent parier sur les SMR ? Quid de l’acceptation du public ?  

L’énergie nucléaire est morte d’une attaque incurable des forces du marché. L’industrie nucléaire est en train de s’effondrer au ralenti. Les sociétés diffèrent dans leur disposition à accepter ces faits, à faire leur deuil et à passer à autre chose. Les décideurs français semblent toujours dans le déni, la colère, la négociation ou la dépression. Les petits réacteurs modulaires (SMR) ne changent pas la donne ; il ne s’agit que d’un dernier changement de dénomination. Leurs problèmes de sûreté, de déchets, de sécurité et de prolifération diffèrent de ceux des réacteurs actuels, mais pas fondamentalement. Les régulateurs américains ont ignoré les experts officiels et réduit ou contourné les dispositions antérieures de sécurité au prétexte que la théorie de la sécurité totale ne serait pas fondée ; mais certains problèmes de sécurité (des SMR, ndlr) ne sont pas encore entièrement compris et la politique changera probablement. 

Presque tous les investissements dans les SMR sont effectués par les gouvernements. L’acceptation du public semble peu probable dans les démocraties. Je doute que les SMR s’avèrent beaucoup plus assurables que les réacteurs existants. Ceux-ci bénéficient d’une protection juridique d’exception dans le cas d’une responsabilité majeure, tandis que les citoyens ne peuvent tout simplement pas s’assurer contre les accidents nucléaires. 

Mais le premier et fatidique problème des SMR c’est une économie non viable. Les modèles initiaux coûteront environ deux fois plus cher par kWh que les réacteurs actuels, qui à leur tour coûtent au moins 4 à 6 fois plus cher que les énergies renouvelables modernes ou 5 à 10 fois plus que les économies d’énergie. Quand suffisamment de SMR pourront être construits et testés pour en avoir une appréciation solide, les énergies renouvelables seront encore deux fois moins chères. Faites le calcul, il fourniront de l’électricité à un prix entre 12 et 24 fois plus élevé ! La production en série ne pourra jamais compenser un inconvénient aussi important. 

Regardons le problème sous un autre angle : le coût d’un réacteur moderne vient des pièces non-nucléaires pour 78 à 87% de l’investissement ; donc si la partie nucléaire (celle qui produit la vapeur pour faire tourner la turbine) était gratuite, le reste de la centrale serait toujours 3 à 5 fois trop coûteux. En d’autres termes, les réacteurs nucléaires ne se réduisent pas bien, c’est pourquoi nous les faisons grands. Les SMR ont des décennies de retard sur les petites énergies renouvelables qui à l’inverse sont extrêmement modulaires. C’est une technologie du futur dont le temps est révolu.

La révolution nucléaire de la France allie succès extérieur et stress intérieur – dans le personnel, dans l’exécution et surtout dans la finance. Malgré plusieurs renflouements de l’État, l’entreprise nucléaire est en faillite sans qu’on veuille en dire le nom. EDF, dont la note de crédit intrinsèque est désormais à haut risque (BBB +), ne peut se permettre de continuer à réparer et à prolonger son ancien parc de réacteurs, et encore moins à le remplacer. Une phase terminale prudente, ordonnée permettrait de mettre à la retraite les anciennes centrales avec élégance avant que des problèmes plus graves ne surviennent. Il suffirait d’utiliser efficacement les instruments financiers, comme pour le retrait des centrales au charbon, puisque les taux d’intérêt à long terme sont aujourd’hui proches ou inférieurs à zéro.

En même temps, une stratégie énergétique décisive et bien ordonnée permettrait de passer aux renouvelables modernes et aux économies d’énergies. L’idée est de mettre en concurrence toutes les ressources dans le cadre d’enchères équitables et transparentes, comme on le fait dans des dizaines de pays. La France pourrait exceller dans cette voie – si son économie politique le permettait.

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