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Un ancien cadre de l’agro-industrie révèle la face cachée du bio

Faut-il faire confiance aux produits biologiques ? Fraudes, manque de contrôle, marges abusives… Dans son livre-enquête qui paraît ce mercredi en librairie, Christophe Brusset, ancien cadre de l’agro-industrie, révèle les dérives d’un secteur en pleine croissance.

Le 07/10/2020 par Pauline Vallée
Ancien cadre de l'industrie agroalimentaire, Christophe Brusset partageait déjà  son expérience dans Vous êtes fous d'avaler à§a ! (Crédit : Claude Gassian / Flammarion)
Ancien cadre de l'industrie agroalimentaire, Christophe Brusset partageait déjà  son expérience dans Vous êtes fous d'avaler à§a ! (Crédit : Claude Gassian / Flammarion)

Minoritaire il y a encore quelques années, le bio fait aujourd’hui partie intégrante de nos assiettes. Sept Français sur dix en consomment au moins une fois par mois, dont 14 % tous les jours, selon le baromètre établi par l’Agence bio pour l’année 2019.

Considérés comme plus sains et plus respectueux de l’environnement, ces produits représentent un marché national de 9 milliards d’euros. Leur entrée dans la consommation courante s’est-elle opérée au détriment de la qualité ? Ancien cadre de l’industrie agroalimentaire, Christophe Brusset pointe dans sa nouvelle enquête Les Imposteurs du bio les dérives du food business, qui sacrifie la planète, les agriculteurs et la santé des consommateurs sur l’autel du profit. 

Christophe Brusset : Le cahier des charges actuel pour le bio est un contrat a minima, fait pour soutenir le marché, mais pas pour informer le consommateur ou tirer la qualité vers le haut. Les producteurs bio ne sont par exemple contrôlés qu’une seule fois par an. La nouvelle législation européenne [qui entrera en vigueur au 1er janvier 2021 ndlr] prévoit même d’abaisser la fréquence des contrôles à une fois tous les deux ans chez les “bons élèves”.

La réglementation bio européenne s’applique à l’ensemble des membres de l’UE. Dans les faits, on observe de grosses disparités entre les pays. Le bio italien est complètement gangrené par la mafia, alors que le comportement des acteurs de la filière est plus vertueux en Allemagne, en Autriche et en Europe du nord.

La Turquie et les Émirats Arabes Unis sont connus pour être de véritables plaques tournantes de trafic de faux produits bio. Les fraudes sont particulièrement importantes dans les productions avec de gros volume et peu contrôlées, comme l’alimentation animale.

C’est difficile de cerner l’étendue du problème, car on ne dispose d’aucun outil fiable qui permette de distinguer un produit bio d’un produit issu de l’agriculture conventionnelle. Le label bio ne certifie pas le produit en lui-même, mais la manière dont il a été produit, donc comment travaillent les agriculteurs, quels produits ils utilisent… Vous allez me dire : “et les pesticides ?” Aujourd’hui on ne détecte pas de trace de produit phytosanitaire sur la moitié des produits conventionnels. On pourrait leur coller une étiquette bio sans que personne ne soit capable de prouver le contraire.

  • Finalement, le bio est victime de son propre succès…

Le problème se situe à la racine. Qu’est-ce que ça veut dire “faire du bio” ? Si vous regardez les normes, chaque pays a établi son propre cahier des charges. Un produit bio est, par définition, un produit qui suit la norme. C’est donc tout à fait possible de produire du bio de mauvaise qualité à grande échelle si la norme est laxiste.

Il faut donc s’interroger sur comment, et par qui, sont définies les normes, et qui s’assurent de les faire respecter. Le cahier des charges du bio européen est incomplet. Il n’intègre aucune limitation sociétale, comme le volume travail horaire, le salaire minimum des producteurs, ou encore le bilan carbone. On peut faire pousser des bananes sous serre, importer des fruits et légumes de l’autre bout du monde par avion, et les vendre comme bio.

  • À quoi, nous consommateurs, devons-nous faire attention en achetant des produits bio ?

Il faut acheter le plus possible local, de saison. Faire aussi attention à la composition des produits, notamment pour ceux qui sont transformés. Bio ne veut pas dire sain. Ni même écolo. La dernière fois, je voulais acheter une pâte à tarte en supermarché, je me suis retrouvé avec d’un côté des pâtes bio qui contenaient de l’huile de palme, et de l’autre, des pâtes non-bio avec du vrai beurre… 

A lire aussi : Viande, circuits courts, produits transformés… 5 conseils pour mieux manger

  • Peut-on faire confiance aux labels ?

Le label Eurofeuille et le label AB français, qui désignent en fait tous les deux le même cahier des charges, constituent une base. Certains labels privés, comme Demeter ou Nature & Progrès, apportent un niveau d’exigence supplémentaire. Ils imposent par exemple aux producteurs de ne pas cultiver à la fois en bio et en conventionnel sur leurs exploitations, chose que permet le label européen. Ou encore que les animaux qui fournissent une viande certifiée bio soient nourris avec des produits bio fabriqués sur place, ce qui évite d’avoir à les importer et permet un meilleur contrôle. 

  • Cela vaut aussi pour les produits non-alimentaires ?

Pour l’instant, le logo AB ne concerne que les produits alimentaires. Il existe bien des écolabels pour le textile ou l’ameublement, mais personne ne les connaît.

Les consommateurs sont en revanche plus familiers des mentions comme Ecocert ou Cosmébio. Ce sont des labels privés, définis et gérés par des consortiums, des regroupements d’entreprises, qui peuvent être reconnus par les autorités. Ils reprennent quasiment les mêmes critères que ceux du bio alimentaire, en ajoutant des contraintes plus ou moins fortes. C’est compliqué de les comparer car ils ne prennent pas tous en compte les mêmes choses. Des applications comme Yuka peuvent vous aider à faire le tri.

  • Difficile de refermer votre livre sans tomber dans le pessimisme. Faut-il continuer à consommer bio malgré tous les problèmes que vous soulignez ?

Je suis moi-même un adepte du bio, que je consomme depuis une vingtaine d’années. Le bio n’est pas parfait, mais il reste un moindre mal par rapport à l’agriculture conventionnelle. Il faut continuer à aller dans cette direction, car c’est un premier pas dans la bonne direction.

Le système actuel est peu critiqué en France, mais j’ai bon espoir qu’il évolue sous la pression des consommateurs. C’est une question de volonté politique. Si les autorités n’ont pas la volonté d’assainir le marché, personne ne le fera à leur place.

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