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Vinted, Leboncoin… la seconde main est-elle vraiment plus “écolo” que la fast fashion ?

Acheter en seconde main est perçu comme un geste écoresponsable. Pourtant, les experts s’interrogent sur le bilan écologique de cette nouvelle tendance.

Le 22/02/2022 par Esther Thommeret
photographie d'une chemise pour la revendre sur Vinted
Une femme photographie une chemise pour le revendre sur Vinted. Photo : 22Images Studio / Shutterstock
Une femme photographie une chemise pour le revendre sur Vinted. Photo : 22Images Studio / Shutterstock

Grâce aux applis, la seconde main est en plein boom. D’ici 2030, le marché de la revente de vêtements d’occasion en ligne sera deux fois plus important que celui de la fast fashion, d’après une étude de Cross-Border Commerce Europe (CBCE). Et le nombre de personnes qui a essayé de revendre pour la première fois a bondi. Il est passé de 16 millions en 2020 à 90 millions en 2021. Une vraie révolution.

Cette nouvelle tendance est notamment incarnée par la plateforme Vinted, qui obtient la première place du top 100 des marchés en ligne transnationaux durables en Europe, suivi par eBay et Vestiaire Collective. L’application d’origine lituanienne compte près de 50 millions de membres, dont 19 millions en France. Et plus de 300 millions d’articles sont disponibles sur l’application de seconde main. 

Une démarche initiale pour réduire son impact environnemental

Ce succès de la seconde main s’expliquerait par une prise de conscience accentuée par le contexte de crise sanitaire, selon Naomi Poignant, responsable de communication à l’Institut national de l’économie circulaire (INEC). “Ce marché répond à la demande des consommateurs. Ils sont maintenant à la recherche de vêtements à moindre impact environnemental, vu qu’on sait que la mode est un secteur extrêmement polluant”

Pour l’INEC, la démocratisation des produits que propose Vinted, ainsi que l’allongement de leur durée de vie, ne seraient pas suffisant pour considérer que consommer de seconde main est plus écologique. Outre les conséquences néfastes connues de cette nouvelle pratique sur l’environnement, comme les livraisons ou le stockage des données, des chercheurs soulèvent aussi l’apparition d’effets rebonds. La modification de certains comportements des consommateurs annulerait le côté positif du marché de la seconde main

Seconde main : faire des économies… pour acheter du neuf

Et si la seconde main incitait à encore plus consommer ?
Et si la seconde main incitait à encore plus consommer ? Photo : Maridav / Shutterstock.

C’est le constat contradictoire de cette nouvelle pratique : près 70 % des utilisateurs revendraient en seconde main pour augmenter leur pouvoir d’achat sur le marché de la première main, d’après le cabinet Boston Consulting Group.  Une observation confirmée par les experts. “Ça déculpabilise le consommateur. Il a l’impression qu’il fait une bonne action écologique. Mais en fait il va acheter plus de neuf ou acheter en se disant qu’il pourra revendre sur Vinted, explique Naomi Poignant. On est donc complètement en contradiction avec cet esprit de dé-consommation ou de consommation responsable.

Un point positif à ne pas sous-estimer est le désencombrement des intérieurs, d’après Pierre Galio, chef du service consommation et prévention de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME). Cela remet sur le marché des produits qui n’étaient pas utilisés et donc gaspillés. “Des gens stockent des vêtements pendant des années et oublient qu’ils existent. En vidant leurs armoires et en les mettant sur le marché, ces habits seront peut-être portés à nouveau.” Mais ce mouvement devrait être repensé d’un point de vue comportemental. 

Une fréquence des achats, poussée par le numérique

“Comme c’est facile d’acheter et de vendre, on échange les biens tous les trois mois plutôt que de les conserver.”

Pierre Galio, ADEME.

L’accélération des rotations est un autre effet rebond mis en avant par l’ADEME. Les effets indirects de ce comportement sont la fréquence des transports et la multiplication des emballages, et donc des déchets. Acheter d’occasion permet également aux utilisateurs d’augmenter leur pouvoir d’achat, et donc d’acheter des volumes plus importants, selon lui. “Si ça amène un effet d’accumulation, et donc de stocker davantage de vêtements inutilisés dans les armoires, c’est une autre forme de gaspillage“, selon lui.

Un effet pervers qui semble accentué par le numérique. “En ligne, l’achat se fait instantanément, un simple clic suffit, dit-il. L’accès à la consommation est facilité par rapport au fait de se déplacer dans une boutique avec des horaires, une potentielle barrière humaine, etc.

Des coûts de retours pharamineux

Remballer le produit, le renvoyer à l'expéditeur… autant de coûts cachés de la seconde main. Photo : Shutterstock.
Remballer le produit, le renvoyer à l’expéditeur… autant de coûts cachés de la seconde main. Photo : Shutterstock.

Carine Moitier, la fondatrice du CBCE, rappelle également que le coût des retours des vêtements de première main achetés en ligne se compte en milliards d’euros d’après leur étude. Ce phénomène affecte directement le marché de la seconde main, selon elle. “Même les géants de la mode seconde main, comme Vinted, ont en réalité des retours, explique-t-elle. Afin d’éviter de renvoyer leurs achats, certains les revendent sur Vinted. Tous ces articles retournent alors sur la route, ce qui augmente les transports. C’est aussi ce qu’on appelle un effet de retour”. Et le cycle continue. Virtual Try On, un service qui permet d’essayer virtuellement ses futurs vêtements, pourrait être un début d’amélioration afin de limiter cet effet.

Une concurrence avec l’économie sociale et solidaire

Auparavant, le monde de la seconde main était notamment incarné par les magasins solidaires comme Emmaüs ou les Ressourceries. Ils visent à favoriser la réinsertion professionnelle durable. “Les flux qui leur étaient attribués gratuitement sont retournés dans le secteur marchand. Soit par la grande distribution qui a maintenant des rayons d’occasion, soit via les applications en ligne. Cette concurrence pose des problèmes”, ajoute Pierre Galio.

D’après la responsable de communication à l’INEC, ces structures s’affaiblissent grandement depuis l’arrivée de Vinted. “Finalement les gens peuvent se faire beaucoup d’argent sur Vinted, ça devient même une sorte d’addiction, affirme-t-elle. Ça réduit les stocks d’Emmaüs qui a une volonté de faire travailler des gens localement et qui donne une vraie valeur au vêtement. Ça nuit à des acteurs qui vont avoir un impact positif sur notre société.

Il faut aussi mentionner qu’une grande majorité des vêtements de ce marché de seconde main en ligne sont issus de la grande distribution. “Je pense qu’on a tous entendu parler de Shein et de l’impact énorme que ça avait au niveau de l’environnement, explique Naomi Poignant. On ne se rend pas compte que le T-shirt qui coûte cinq euros, c’est le prix économique et non le coût environnemental et social. Derrière, ça ne tient pas en compte le nombre de litres d’eau consommée, la quantité de CO2 dégagée, etc.” D’après elle, acheter et revendre un vêtement bas de gamme sur ces plateformes a aussi pour effet de dévaloriser vêtement.

Quel futur pour la seconde main ?

Avec la sobriété, l'upcycling est une des solutions pour réduire l'impact de la mode sur la planète. Photo : Shutterstock.
Avec la sobriété, l’upcycling est une des solutions pour réduire l’impact de la mode sur la planète. Photo : Shutterstock.

Interrogé par nos soins, Vinted souhaite voir émerger de nouveaux modes de consommation. Des systèmes articulés autour des principes de circularité, de longévité et d’élimination du gaspillage. “Les gens utiliseraient des services de partage, de réutilisation, de réparation et de location pour constituer leur garde-robe, répond Vinted à WE DEMAIN. Les particuliers achèteraient et loueraient des articles de mode à d’autres personnes, créant ainsi des communautés sociales de différents styles, intérêts et tendances.

Par Naomi Poignant, certaines structures comme MyTroc proposent un nouveau modèle plus “durable”. “Ça enlève le côté monétaire des échanges parce qu’on va troquer des services, ce qui redonne une valeur aux vêtements. En donnant un pull, je peux par exemple recevoir un cours de Yoga.” Et les experts interrogés se rejoignent pour affirmer que le marché de l’occasion est un premier geste pour une consommation responsable, mais qu’il doit être associé à une démarche de sobriété. Après tout, le vêtement le plus écologique qui soit, c’est celui qu’on a déjà.

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