Aux Carroz d’Arâches, entre Cluses et Sallanches en Haute-Savoie, le télésiège de Gron vivait ses dernières saisons. Installé en 1998, l’appareil à pince fixe n’était plus adapté : débit limité, vitesse modérée, embarquement délicat… et surtout un tracé devenu incohérent avec l’évolution du domaine et des pratiques. “En vingt-sept ans, tout change : les liaisons, les usages, l’expérience client”, explique Philippe Poëttoz, directeur de l’Office du tourisme. À l’heure de réfléchir au remplacement, un second constat s’impose : l’appareil n’arrivait plus où il devait.
L’ancien tracé rejoignait trop bas une zone qui, entre-temps, avait évolué. “On s’est dit qu’il existait un endroit plus intelligent pour le faire arriver, plus cohérent et plus agréable pour les skieurs”, résume-t-il. Reste que remplacer un télésiège par un appareil neuf représente un investissement conséquent : autour de 12 à 13 millions d’euros. La solution ? Récupérer un ancien équipement et le remettre en état.
Repenser les coûts… et la matière
C’est ainsi qu’a germé l’idée d’une alternative. Le chef d’exploitation, Nicolas Roiron, commence à envisager l’achat d’une remontée mécanique d’occasion – pratique encore marginale, mais qui se développe à mesure que les stations cherchent à concilier modernisation et sobriété… et que certaines stations se déséquipent.
Dans les Pyrénées, une opportunité se présente : un appareil récent, sous-utilisé, voué au démontage. “On a saisi l’occasion. Mais l’idée n’était pas seulement de l’acheter : on voulait reconditionner le maximum de pièces, voire les remettre à neuf”, explique Philippe Poëttoz. Transport, démontage, tri, remise en état, peinture, remplacement ciblé des éléments d’usure… Le chantier se déroule entièrement sur place, aux Carroz.
Résultat de l’opération pour la station-village : une facture située entre 6,5 et 7 millions d’euros, soit plus de 40 % d’économie par rapport au neuf. “On conjugue performance, environnement et maîtrise budgétaire”, souligne-t-il. Environ 80 % de l’ossature et des pièces d’origine ont été conservées – un choix d’autant plus structurant que le télésiège pèse au total 220 tonnes.
Une réduction d’empreinte qui change aussi l’équation
Les bénéfices ne sont pas que pécuniaires. Le domaine estime que ce choix divise par dix l’impact CO₂ par rapport à un appareil neuf. Le calcul repose sur la masse totale, le taux de réemploi, et les données communiquées par les sociétés d’aménagement : moins de métal refondu, moins d’équipements réindustrialisés, moins de transport lourd. “Si vous changez tout, ça n’a pas de sens. Là, on a refait uniquement les éléments spécifiques, les pièces d’usure”, explique le directeur de l’Office du tourisme.
Le reconditionnement n’efface pas l’impact global du ski alpin – mais il limite clairement celui d’un investissement incontournable pour la station. Dans un contexte de ski-bashing et de critiques sur le modèle des sports d’hiver, cet effort de sobriété est vu comme un signal : montrer qu’une modernisation peut se penser autrement.
Un choix technique au service de l’expérience
Une fois en activité, cet hiver, le nouveau télésiège, désormais débrayable, pourra transporter 2 600 personnes par heure et effectue la montée en environ trois minutes. Un gain de confort évident : moins d’arrêts, embarquement ralenti, vitesse plus élevée. Les enfants, les familles et les débutants devraient particulièrement en bénéficier.
Mais l’enjeu est aussi estival. “Ce n’est pas uniquement un télésiège d’hiver. Il sera utilisé l’été pour le VTT et les piétons aux beaux jours”, insiste Philippe Poëttoz. Dans un marché touristique qui se rééquilibre lentement – environ 90 % des revenus de la station proviennent encore des activités hivernales –, diversifier les usages devient vital. La station a d’ailleurs multiplié par sept son chiffre d’affaires lié aux remontées estivales ces dernières années, dépassant désormais le million d’euros.
Adapter la montagne à un climat qui change
À 1 200 mètres d’altitude de départ et 2 500 mètres d’altitude maximale, les Carroz bénéficient d’un positionnement relativement favorable dans les Alpes du Nord. Une étude menée avec ClimSnow projette un “optimisme mesuré” jusqu’en 2050 : des altitudes encore suffisamment enneigées, des orientations nord-nord-ouest préservées. “Selon les prévisions, nous avons encore quelques décennies devant nous, mais il faut s’adapter tout de suite”, reconnaît Philippe Poëttoz.
La station a déjà déplacé ou remonté certains espaces débutants à 1 550 mètres et 1 850 mètres, repensé ses accès, et réorganise progressivement l’ensemble de ses parcours en fonction des altitudes d’enneigement futures. Pour lui, la question est claire : “Le ski ne va pas disparaître demain, mais sans anticipation, ça deviendra très difficile.”
En filigrane, une préoccupation lourde : l’économie locale. Le ski représente plus de 80 millions d’euros d’impact global pour la station-village. Sans changements profonds, “S’il n’y a plus de neige, il n’y a plus de neige pour personne. Et aucune activité hivernale ne pourra remplacer le ski à cette échelle”, prévient-il.
Reconditionner, une piste pour les stations moyennes
La démarche des Carroz pourrait inspirer d’autres stations, notamment celles qui doivent moderniser sans disposer de la surface financière des grands domaines. Les remontées d’occasion circulent désormais plus souvent via les réseaux de Domaines skiables de France (DSF), où les annonces de matériel à la vente se multiplient. “Avec 4 ou 5 millions économisés pour un résultat équivalent en vitesse ou en débit, c’est une option qui a du sens”, estime Philippe Poëttoz. D’autant que les télésièges débrayables, devenus plus performants, se prêtent bien à ce type de seconde vie.
Reste à voir si cette pratique deviendra un nouveau standard ou restera une exception dans un modèle encore fortement dépendant du neuf et de l’extension des domaines.
Un moindre impact, mais un modèle à repenser
Ce reconditionnement n’est pas la révolution du siècle. Il n’annule ni la consommation d’énergie, ni la dépendance au tourisme blanc, ni la vulnérabilité face au changement climatique. Mais il esquisse une manière différente de penser l’investissement : réutiliser au lieu de reconstruire, optimiser plutôt qu’étendre, questionner le tracé plutôt que dupliquer.
Aux Carroz, la démarche s’inscrit dans un mouvement plus large : moderniser sans aggraver l’empreinte, tout en acceptant que la neige ne soit plus un acquis. Pour une station de moyenne montagne, ce type de décision révèle un point de bascule : continuer à croire au ski, mais en réduisant ce qui peut l’être et en s’adaptant méthodiquement. Dans la station-village, la mise en service du télésiège reconditionné est prévue pour le 13 décembre, juste à temps pour l’ouverture de la saison.