Attik, le costaud, rit de la blague du visiteur français. Anees, le jeune ingénieur du Gujarat (État indien le plus à l’ouest du pays), renchérit : “Non, non, ce n’est pas une académie, c’est une madrasa. Il n’y a presque que des Pakistanais ici. Alors, c’est la Grande et Honorable Madrasa de la Via del Bisenzio, à Prato, Italie. Et nous sommes tous des savants ! Même toi !” Yassin Muhamad Azhar, celui qui refuse d’ouvrir trop grand la bouche depuis que des policiers hongrois lui ont cassé les dents, se met à rire sans penser à autre chose que de profiter de ce moment de détente.
Même Ikhlak, le furieux, qui n’arrive pas à se calmer depuis que le patron chinois a disparu sans payer ses ouvriers, demande qu’on lui traduise en urdu les plaisanteries que l’on s’échange en pidjin english (anglais à la sauce chinoise, ndlr). “Le Français nous raconte qu’un philosophe de son pays a dit que trois choses empêchent un homme d’être libre : la honte, la peur et la dette. Alors, nous, on n’est pas près d’être libres.” Ça ne fait pas rire Ikhlak.
La honte
Talla Diazine, Sénégalais né il y a trente-trois ans, à Touba, parle un français parfait. “Moi, je ne suis pas un clandestin. Mon père est venu en Italie bien avant moi. Il a travaillé comme un fou dans les installations de chauffage et de climatisation. C’était un citoyen honorable qui n’a fait venir sa famille auprès de lui que lorsqu’il a eu les moyens de s’occuper de tous ses enfants, de leur payer des études pour qu’ils puissent trouver un bon métier. Il nous a donné envie d’être de bons citoyens. Il est retourné au Sénégal quand il a pris sa retraite. Quand je lui parle au téléphone, je lui dis que tout va bien. J’aurais trop honte de lui dire que j’ai fini, ici, comme ça.”