Baho (Pyrénées-Orientales, 66), Occitanie – À moins de 10 kilomètres du centre de Perpignan, le Groupe Vaills transforme les gravats de chantier en granulats prêts à l’emploi pour un béton recyclé. Cette innovation, l’une des premières de cette ampleur en France, a été baptisée Recycat66. Avec une boucle d’eau quasi fermée et des circuits courts millimétrés, cette entreprise familiale de la quatrième génération pousse très loin l’économie circulaire du BTP. Elle parvient à revaloriser 90 % de gravats “sales” de chantier (différents déchets mélangés) qu’elle récupère et à en faire de nouveaux granulats ou du béton recyclé.
Leur ligne de traitement – l’une des premières en France de cette ampleur – ne se contente pas de concasser : elle lave, trie et recompose la matière pour en refaire une ressource, en sept étapes qui extraient bois, plastiques, plâtres et ferrailles. Le lavage fonctionne à haut débit (jusqu’à 1 600 m³/heure), mais l’eau repart quasi intégralement dans le process. “On utilise certes beaucoup d’eau… mais elle est recyclée à 99 %”, résume Jean Vaills, dirigeant du groupe.
Moins d’extractions, plus de ressources
Recycler massivement change l’équation côté carrières. “Plus on recycle des gravats de chantiers, moins on a besoin de creuser les carrières”, insiste Jérôme Vaills, frère de Jean et directeur général. Preuve à l’appui : en misant sur le recyclage, l’entreprise a pu renoncer à étendre un périmètre d’extraction et négocier un gel d’extension. “Grâce à cela, nous avons pu solliciter un arrêté préfectoral de 30 ans autorisant la poursuite de l’exploitation sans extension du périmètre”, souligne-t-il.
Cette stratégie désamorce les tensions sur la ressource, améliore l’acceptabilité locale et inscrit l’activité dans le temps long. Elle s’accompagne d’une démarche de compensation écologique suivie avec des naturalistes : pour 10 hectares exploités, 40 hectares alentour sont renaturés et gérés, avec suivis annuels à la clé.
Groupe Vaills : circuit court et logistique maligne
L’autre clé, c’est la proximité. Les déblais des chantiers perpignanais arrivent sur site, sont traités puis… repartent en matériaux réemployés ou granulats neufs, souvent dans le même camion. “Les camions arrivent avec des gravats, ils vident, rechargent avec des granulats propres […] Le tout dans un rayon de 5 km”, décrit Jean Vaills. À la sortie, moins de kilomètres roulés et des délais raccourcis grâce à une flotte géolocalisée.
Cette logique irrigue aussi la centrale à béton du groupe, située elle aussi non loin. Au lieu d’acheminer des granulats depuis 30 à 40 km, la matière première vient du voisinage immédiat : gain logistique, baisse des émissions de carbone et robustesse d’approvisionnement à la clé.
Ici, tout se valorise, jusqu’aux boues
Sous la ligne de traitement des déchets, tout est pensé pour perdre le moins d’eau possible, une nécessité dans une région déjà fortement touchée par le stress hydrique. “Nous avons installé une station d’épuration, un gros décanteur, bétonné les sols pour qu’elle ne s’infiltre pas… Une fois nettoyée, elle repart ensuite dans le process, en boucle fermée ou presque”, détaille Jean Vaills. Les eaux de lavage sont captées, passent en décantation avec floculant, puis reviennent vers la production après filtration et réinjection. Les boues épaissies, elles, sont pressées sur filtres ; la fraction solide part à la cimenterie de Port-la-Nouvelle (Lafarge) comme intrants. Objectif assumé : zéro enfouissement des flux utiles.
Même logique pour les refus : bois, plastiques et métaux prennent des filières dédiées. “Aujourd’hui, toutes les tonnes qui rentrent chez nous sont valorisées”, raconte Jérôme Vaills. Et l’ensemble des traitements se fait à moins de 40 km du site, pour rester cohérents avec l’ambition territoriale.
Un pari à 11 millions d’euros… et des freins côté marché
Monter une telle installation et créer du béton recyclé a demandé un investissement d’environ 11 millions d’euros (sans aucune subvention), et une consommation énergétique supérieure à une carrière classique. Mais l’empreinte carbone du matériau s’effondre et les performances techniques sont au rendez-vous, preuves à l’appui : “Notre béton recyclé répond à toutes les normes. Il y a même davantage d’essais sur un matériau recyclé que sur un matériau naturel. Maintenant, il reste à convaincre les différents corps de métier”, pointe Jérôme Vaills.
L’inertie du marché est réelle, où le prix fait encore loi. Vendu à coût équivalent aux granulats naturels, le produit souffre parfois d’une appréhension injustifiée ou d’un a priori sur le fait que des matériaux recyclés devraient être bien moins chers. Les futures réglementations devraient cependant accélérer l’intégration de ces matériaux. D’ici là, le groupe n’attend pas pour faire de la pédagogie auprès des bureaux d’études et artisans.
Ancrage local et transmission de long terme
Entreprise catalane très attachée à son territoire – en France comme en Espagne, le Groupe Vaills s’appuie sur une culture du service (réactivité, livraisons rapides) et une présence locale ancienne. Elle collabore étroitement avec des communes de la région, soutient les associations des environs, organise des visites pédagogiques de carrières et joue transparence sur les suivis environnementaux. Une façon de montrer que l’industrie peut se réinventer au cœur des territoires.
Au final, l’ambition dépasse la seule rentabilité de court terme. Entre sobriété hydrique, circuits courts et reconquête de matière, Vaills déroule une vision patiente de la transition du BTP. Comme le résument les deux dirigeants : “Notre objectif est de travailler pour la prochaine génération. Et la suivante.”