Partager  > Cédric Herrou : « Il faut lutter contre les causes des migrations et non contre les migrants »

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Cédric Herrou : « Il faut lutter contre les causes des migrations et non contre les migrants »

Cédric Herrou, paysan de la vallée de la Roya, est devenu célèbre pour avoir hébergé des migrants alors que la loi le lui interdisait. À l’occasion de la sortie de son livre “Change ton monde” et après sa victoire constitutionnelle historique instaurant en France le “principe de fraternité”, il revient sur son combat pour WE DEMAIN.

Le 03/12/2020 par Claire Gollot
Cédric Herrou
Cédric Herrou. (© Claire Gollot)
Cédric Herrou. (© Claire Gollot)
  • WE DEMAIN : Comment se fait-il qu’il ait fallu recourir à une question de constitutionnalité pour faire consacrer le 6 juillet 2018 le « principe de fraternité » sur le territoire français ; principe qui exempt de poursuites pénales l’aide apportée à un étranger dans un but humanitaire ?


Cédric Herrou : On a demandé aux habitants de la Roya de ne rien faire et de se taire, alors qu’il y avait des militaires qui couraient avec des fusils-mitrailleurs dans la vallée après des gosses qui avaient connu la guerre, la dictature… Mais on n’habite pas au Mali, on est en France, pays dont la devise républicaine est « liberté, égalité, fraternité » !

L’élément déclencheur qui a fait que mes avocats et moi sommes allés devant le Conseil constitutionnel, ce sont mes procès. Aujourd’hui, les personnes qui nous ont attaqués ont perdu. Elles ont été condamnées. J’ai toujours un casier judiciaire vierge ; on a fait évoluer la loi, même si elle n’est pas appliquée…

L’origine du problème vient de la fermeture des frontières, depuis 2015, dans l’espace Schengen [Les accords de Schengen signés en 1985 et mis en œuvre en 1995 autorisent la libre circulation des personnes au sein de l’espace constitué par les États membres signataires, à ce jour 26 pays, ndlr]. C’est complètement illégal selon les textes.

Ce qui est troublant, c’est que l’État, qui se permet de ne pas respecter la loi, la convention de Genève de 1951 [relative aux statuts des réfugiés], reproche à des gens de prêter assistance à des personnes qui fuient leurs pays.

  • Vous dites que « sous prétexte de lutte contre le terrorisme, l’État lutte contre l’immigration », expliquez-nous.

Oui, il y a une dérive ; ce n’est pas contre les gens qui migrent qu’il faut lutter, c’est contre les phénomènes migratoires, c’est contre le pourquoi des migrations ! Quand on voit comment la France se comporte du point de vue mondial, politique, ce qu’elle vend, ce qu’elle achète et quels pays elle a comme partenaires… eh bien, c’est peut-être cela le problème de l’immigration. Surtout, on parle de personnes en situation irrégulière, mais ce sont des personnes qui demandent l’asile, c’est pour cela que je n’ai pas été condamné. Il y a une volonté de l’État de lutter contre l’immigration à tout prix, surtout dans le discours de nos dirigeants…

  • Le sens du partage, inculqué dès l’enfance par vos parents, professeurs, n’est pas une chose évidente pour tout le monde…

Il a des choses simples à faire, regarder les gens – des fois, un regard suffit –, dire bonjour… Moi, j’ai pu porter secours parce que j’ai choisi une alternative de vie qui m’a rendu libre. L’abbé Pierre disait : « Au lieu de donner un euro à quelqu’un pour aller boire un café, invite-le pour aller boire avec lui ». Le titre de mon livre – Change ton monde –, c’est ce que me disait ma mère quand j’étais ado, énervé contre cette société sale, violente. Cette injonction ne doit pas être ressentie comme quelque chose de culpabilisant ; c’est en fait se mettre face à ses contradictions. Même les gens qui sont contre la migration, il ne faut pas les caricaturer comme des « salauds » ; ils ne sont pas dénués d’empathie, c’est juste qu’ils ont peur. Je connais un restaurateur d’extrême droite qui n’est pas d’accord pour qu’il y ait des gens qui aient faim. Aussi il leur donne à manger…

  • Vous avez été la figure de proue de tout un mouvement de solidarité. Comment cela a-t-il essaimé ?

Lors de la projection du film Libre [documentaire de Michel Toesca sorti en 2018 qui retrace sur trois ans le combat mené par Cédric Herrou] dans des petits villages, nous nous sommes aperçus qu’il y avait énormément d’initiatives… Notre action a sans doute fait boule de neige. Mais, après, je pense que beaucoup de personnes trouvaient anormale la gestion de la migration par les pouvoirs publics. Il y avait ce truc bizarre en 2015-2016, alors qu’on était en plein pic du flux migratoire, aucun parti politique ne se prononçait… Pourtant, c’était le moment d’en parler ! La politique ce n’est pas juste faire plaisir aux gens, c’est s’occuper de choses qui dérangent. Les citoyens se sont trouvés un peu désemparés face à tout ça, il n’y avait personne pour les réconforter, ils avaient peur. Le fait que j’ai été médiatisé, que nous ayons pris la parole, ça a soulagé beaucoup de gens… Ces personnes se sont dit qu’elles n’avaient pas à avoir honte de ce qu’elles faisaient ! Cela représentait la fraternité, valeur de la République. Je pense que la solidarité en France est quelque chose d’historique, le nombre d’associations, de personnes qui hébergent… c’est énorme !

  • Comment va, après le passage de la tempête Alex au début du mois d’octobre, Emmaüs Roya, la première communauté agricole que vous avez mise en place ?

On a eu peur au départ, mais ça va. On s’est organisé pour continuer, ça a pris un peu de retard ; un nouveau bâtiment a été acheté pour lequel des travaux commenceront en janvier. C’est vrai que cela est compliqué pour la vallée, mais, d’un autre côté, on se dit que d’être coupé du monde, des fois, c’est pas plus mal. Inspirés d’Emmaüs Roya, naissent aujourd’hui des projets de communautés agricoles au sein d’Emmaüs France…

Change ton monde, par Cédric Herrou, préface de J.M.G. Le Clézio, éd. Les liens qui libèrent, 272 pages, 19 euros.

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