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Viens chez moi, j’habite dans un bureau

Héberger des personnes en difficulté dans des locaux professionnels inoccupés : Il fallait y penser, une association l’a fait. À Nantes, les Bureaux du cœur donnent vie à cette idée depuis 2019.

Le 02/02/2021 par Marie Roy
UBA BAs, 42 ans, est un carreleur originaire de Gambie. Sans-papier, il a posé ses affaires dans les bureaux de Nobilito en janvier. (Crédit : Théophile Trossat)
UBA BAs, 42 ans, est un carreleur originaire de Gambie. Sans-papier, il a posé ses affaires dans les bureaux de Nobilito en janvier. (Crédit : Théophile Trossat)

Un matin de juin, vers 9 heures, deux hommes discutent dans une cuisine moderne et bien équipée. La scène pourrait se passer à l’intérieur d’un appartement cossu, mais non : on est dans les bureaux de l’agence de communication Nobilito, à Nantes. Et les deux hommes sont Pierre-Yves Loaëc, 43 ans, directeur de Nobilito, et Buba Bas, 42 ans, un sans-papier gambien qu’héberge son entreprise depuis six mois grâce à l’association Les Bureaux du cœur.

Avant de prendre son café, Buba file faire un brin de toilette dans l’espace sanitaire – équipé d’une douche – de l’entreprise. « On a mis le canapé convertible près de la pièce avec douche pour que ce soit plus simple pour lui », précise le patron.

Cet article a initialement été publié dans la revue WE DEMAIN n°31, parue en août 2020 et toujours disponible sur notre boutique en ligne.

La démarche des Bureaux du cœur, dont il est également le vice-président, consiste à fédérer des entreprises prêtes à accueillir des personnes en difficulté sociale dans les périodes où leurs locaux sont vides. Il y en a douze pour le moment. Un premier test de quinze jours est d’abord défini et, si tout se déroule bien, « l’invité », selon le jargon de l’association, peut rester plus longtemps.

Accueillir des personnes qui en ont besoin dans des locaux vides la nuit : l’idée était à la fois évidente et osée. C’est Pierre-Yves Loaëc qui a, le premier, songé à ce dispositif : « C’était en 2017. Cet hiver-là était plutôt rude, et tous les jours, je passais devant une femme sans abri qui s’était installée sur une bouche d’air de parking pour tenter d’atténuer la morsure du froid. »

Le directeur de Nobilito est alors tenté de proposer à cette SDF de passer la nuit dans son entreprise, où le chauffage fonctionne 24 heures sur 24. « Mais je n’ai jamais franchi le pas, je n’ai pas eu le courage. » Les semaines passent et les beaux jours font doucement leur retour. « Le printemps arrivait et je voyais toujours cette femme. Je me souviens m’être dit : elle est toujours en vie, et avec le retour de températures plus clémentes, les choses vont forcément aller mieux pour elle. Là, j’ai réalisé que j’avais pensé ça alors que je ne l’avais pas aidée : mais quel cynisme de ma part ! Quel manque de courage ! »

Lit, frigo, micro-ondes : voilà l’équipementdont dispose Buba Bas, en plus de l’accès aux parties communes. (Crédit : Théophile Trossat)

« Un métier et une belle vie »

C’est cette prise de conscience qui produit le déclic. Pierre-Yves Loaëc a alors besoin d’un plan d’action pour monter ce qui va devenir les Bureaux du cœur. Également président du Centre des jeunes dirigeants de Nantes, il décide d’en parler à d’autres chefs d’entreprise : une quinzaine répondent aussitôt à l’appel !

Résoudre toutes les questions d’organisation a pris plusieurs mois. Au cours de cette période, les Bureaux du cœur ont choisi de se faire accompagner par l’association Saint Benoît Labre, l’une des plus importantes de la région dans le domaine de l’exclusion sociale. Cette structure bien implantée (elle a été fondée en 1953) sert donc d’intermédiaire entre les sans-abris et les entreprises, et accompagne aussi les parties prenantes tout au long du processus : « Ce dispositif ne correspond pas à toutes les personnes en précarité. Il faut qu’elles soient déjà engagées sur la voie de la réinsertion », note Thierry Pastou, responsable du pôle hébergement et logement à Saint Benoît Labre.

Après ces quelques mois de mise en place, une entreprise membre des Bureaux du cœur, ACM Ingénierie, basée à La Montagne (près de Nantes), accueille une première invitée. Nous sommes à la fin de l’année 2019.

« Ce dispositif ne correspond pas à toutes les personnes en précarité. Il faut qu’elles soient déjà engagées sur la voie de la réinsertion »

Buba Bas sera le second bénéficiaire du dispositif. Originaire de Gambie, petit pays anglophone enclavé dans le Sénégal, il est arrivé dans l’Hexagone il y a six ans. « Je suis passé par Strasbourg et Paris avant d’arriver à Nantes », raconte Buba en anglais. Quand il quitte la Gambie, il emmène dans ses valises l’espoir de trouver « un métier et une belle vie ». L’objectif est de faire venir sa famille une fois qu’il sera installé.

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Parcours du combattant

Malheureusement, la déception est très rapidement au rendez-vous. Malgré sa solide expérience de carreleur, l’absence de papiers est un frein énorme pour trouver un travail. « Pourtant, il a de l’or dans les mains ! », se désole Pierre-Yves en versant du café dans la tasse de Buba. Pour preuve, ce dernier fait tourner les pages de son book. Tout en regardant défiler les photos de mosaïques, le dirigeant de Nobilito le reconnait : « C’est à travers Buba que je me rends vraiment compte de ce que c’est que d’être un migrant en France, surtout avec le parcours du combattant pour les papiers à la préfecture. »

Le Gambien referme fièrement son book et précise qu’il l’a récemment retravaillé avec Allan, un employé de Nobilito. « Il s’agit aussi d’une aventure humaine, souligne Pierre-Yves. Il faut que les employés qui font partie des entreprises membres des Bureaux du cœur soient aussi partants. Il se construit des liens entre lui et les gens de Nobilito, c’est aussi en cela que c’est intéressant ;
ça crée des connexions qui n’auraient pas existé s’il n’avait pas été hébergé
dans l’entreprise. »

Durant le confinement provoqué par l’épidémie de Covid-19, ces liens ont été brutalement rompus. Les vingt-cinq salariés de Nobilito, comme une grande partie des Français, se sont mis au télétravail depuis leurs domiciles. Seul dans les locaux vides, Buba continue malgré tout à voir ce dispositif comme une chance : « À Nantes, c’est dur de trouver une place dans un foyer. Donc pouvoir dormir ici, c’est important pour moi ; c’est ça ou la rue, je n’ai pas d’autre choix. »

Le confinement a aussi mis un coup de frein au déploiement du dispositif des Bureaux du cœur : « Les pouvoirs publics ont créé 400 places d’accueil en plus en foyers à Nantes, pour pouvoir satisfaire les besoins pendant le confinement. Donc Saint Benoit ne nous a pas envoyé de nouveaux sans-abris. Parce que pour eux, avec le suivi, c’est plus de boulot de nous confier des personnes. Donc quand ils peuvent tous les accueillir chez eux, c’est plus simple. Dès que les choses reviendront à la normale, on sera bien sûr présents pour héberger et prendre notre part. »

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