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Mark Boyle : “Le jour où… j’ai abandonné la technologie”

Vivre sans téléphone, ordinateur, électroménager, voiture, et même sans lumière électrique. C’est l’expérience menée par l’Irlandais Mark Boyle pendant quatre ans. Il nous a ouvert sa porte.

Le 06/12/2021 par Nigel Dickinson
À la lueur de la bougie, seule source de lumière avec ses fenêtres, Mark Boyle bouquine dans son lit, installé dans la mezzanine en bois qu’il a construite avec des amis.
À la lueur de la bougie, seule source de lumière avec ses fenêtres, Mark Boyle bouquine dans son lit, installé dans la mezzanine en bois qu’il a construite avec des amis. (Crédit : Nigel Dickinson)
À la lueur de la bougie, seule source de lumière avec ses fenêtres, Mark Boyle bouquine dans son lit, installé dans la mezzanine en bois qu’il a construite avec des amis. (Crédit : Nigel Dickinson)

Après avoir passé trois ans sans dépenser le moindre centime, l’Irlandais Mark Boyle est de retour. Dans L’Année sauvage (éd. Les Arènes, juin 2021), il témoigne de quatre années vécues sans aucune technologie. Une expérience qui a laissé des traces sur sa vie.

Pour entrer en contact avec lui, nous avons dû passer par son éditeur français, son éditeur britannique, puis son facteur. Il nous a finalement reçu pendant trois jours dans sa petite maison près de la petite ville de Loughrea, dans le comté de Galway en Irlande. Rencontre.

Cet article a initialement été publié dans WE DEMAIN n°35, paru en août 2021. un numéro toujours disponible sur notre boutique en ligne.

Pourquoi et comment as-tu décidé de vivre sans technologie ?

Mark Boyle : L’un des principaux moteurs de ma vie au cours des vingt dernières années a été la nécessité écologique de changer notre mode de vie. Nous sommes dans une période d’extinction de masse, de changement climatique, tout ce que nous savons déjà. Je suis diplômé en commerce, avec une spécialisation en économie. J’ai travaillé dans le monde des affaires pendant quelques années, notamment dans l’alimentation bio.

Un jour, en sortant du bureau, j’ai vu des rayons remplis de plastique. Je me suis dit que c’était le magasin le plus engagé du pays et que, pourtant, c’était un cauchemar écologique. Le plastique, les produits importés par avion du monde entier, les pièces électroniques produites à partir de minéraux extraits de carrières. Si c’est la meilleure chose que nous ayons pour faire face aux conséquences écologiques de notre mode de vie, alors c’est une blague. C’est ce qui m’a motivé.

J’ai ensuite entamé une sorte d’enquête. Je regardais tous les problèmes, de l’agriculture industrielle au travail dans les ateliers clandestins. Et je me suis demandé ce qui nous avait menés à ça. Pour moi, c’était lié aux degrés de séparation élevés avec ce que nous consommons. Le marketing est très fort pour vous cacher les conséquences de vos actes. L’argent est particulièrement efficace pour nous séparer parce qu’il me permet d’avoir une pseudo-relation avec quelqu’un dans le monde, qu’il travaille dans une usine d’Asie du Sud-Est ou dans une plantation d’Amazonie, et dont je ne verrai jamais la vie. Je ne vois qu’un joli paquet qui me raconte une belle histoire, qui n’est probablement que des conneries.

Donc je me suis dit : « Si c’est l’argent qui nous sépare de ce que nous consommons, essayons de retirer l’argent de l’équation et voyons ce qui se passe. » J’ai donc commencé par ça, en 2008. J’ai passé trois ans à vivre sans argent [près de Bristol, en Angleterre. Il a raconté son expérience dans un livre L’Homme sans argent, éd. Les Arènes, sorti en 2014, cf. WE DEMAIN n° 4, ndlr].

Puis je suis retourné en Irlande où je voulais mettre en place un projet qui permettrait à d’autres personnes de vivre une expérience similaire. Mais au fil des années, je me suis rendu compte que si je voulais lutter contre les industries extractives, à quoi cela servait-il que j’y contribue ? Vous savez, les smartphones, tout ça… Je comprends parfois le besoin de les utiliser pour faire passer un message, mais nous devons nous remettre en question.

 ”Si c’est l’argent qui nous sépare de ce que nous consommons, retirons l’argent de l’équation.”

Si nous continuons dans le monde de l’extraction – j’entends aussi l’extraction de la force vitale des gens, dans les usines et les fermes industrielles –, alors à quoi bon ? Je pense souvent que c’est l’air chaud des écologistes qui cause le changement climatique ! Des choses sortent de nos bouches, pour lesquelles nous ne faisons jamais rien. Parce que nous ne voulons pas vraiment faire face à nos dépendances.

Mark Boyle dans sa maison au fonctionnement frugal : des ballots de paille assurent l’isolation, un poêle à bois sert à cuisiner et à se chauffer… Le tout sans eau. (Crédit : Nigel Dickinson)

J’ai grandi en espérant toutes ces choses, puis en comprenant que non, la télé ou une voiture rapide n’étaient pas un droit. C’est juste quelque chose à quoi, à un moment de l’histoire, nous nous sommes habitués. Je voulais parler de ma dépendance. Et surtout de ce que j’avais découvert ces dernières années. Je me suis souvent demandé : pourquoi sommes-nous ici ? Je n’ai pas besoin de trouver une réponse absolue, tout le monde a la sienne à un moment. Mais ma réponse, c’était d’être en vie. Et j’avais l’impression que le meilleur moyen était de me débarrasser de tous les trucs non essentiels pour pouvoir comprendre la réalité telle qu’elle est. J’ai été végétalien et militant des droits des animaux pendant des années.

Maintenant, je ne suis plus autant contre l’élevage industriel, je ne suis plus contre la mort. Je n’aime pas tuer, mais tout ce que je tue, je le fais avec la réticence de celui qui a besoin de manger. C’est juste la réalité. Et ce que notre vie moderne a fait, c’est de nous éloigner de la réalité. Nous devons changer notre façon de vivre.

Qu’as-tu décidé d’abandonner ?

Mark Boyle : Cela faisait longtemps que je n’avais plus de télévision, de frigo, ou la plupart des appareils électroménagers. En 2016, j’ai laissé tomber complètement la technologie, j’ai aussi abandonné tous mes réseaux sociaux, ce qui, pour un écrivain, s’apparente de nos jours à un suicide. À l’époque, j’avais ce qu’on considère comme un grand nombre de followers. Moi et mon voisin, Paul Kingsnorth, nous étions dans un pub en train de boire un verre et nous avons tous les deux décidé d’arrêter.

J’ai commencé à me débarrasser de choses comme les smartphones, ordinateurs portables, machine à laver… Tout ce qui implique des combustibles fossiles ou l’électricité, même à partir de batteries. J’ai tout changé pour des outils manuels. J’avais l’habitude d’utiliser une tronçonneuse par exemple, parce qu’on peut faire une journée de travail en une demi-heure, ce qui offre un gain important pour très peu de carburant. Après avoir utilisé la tronçonneuse, les gens vont à la salle de gym pour s’entraîner, moi, je me dis : pourquoi ne pas retirer la tronçonneuse et s’entraîner en sciant du bois ?

« L’une des beautés de ce mode de vie est qu’il n’y a pas deux jours identiques. ça permet de rester alerte. »

Quels objets de la vie quotidienne as-tu conservés ?

Mark Boyle : Quand je me lève, tu as vu que j’ai une belle citerne en bois dans laquelle je bois l’eau de source. Elle vient de la source au fond du chemin. Pour écrire, j’utilise des crayons et du papier, parce que je peux effacer les choses très rapidement sans faire de dégâts. Je peux passer la majeure partie de la matinée à écrire, puis l’après-midi, à jardiner et à travailler dehors. Ou vice-versa.

Côté jardinage, il n’y a que des outils manuels, comme des scies et des faux. Presque tout, du marteau au ciseau en passant par les outils standards, a été fabriqué par moi ou par quelqu’un de ma connaissance. J’aime avoir une relation avec les choses, qu’il y ait une histoire derrière. Ce n’est pas toujours un souvenir facile, mais c’est un souvenir de quelque chose que vous avez fait. Regarde cette cabane, je l’ai construite pour mon ex-copine.

Quelle est ta « to do list » le matin ?

Mark Boyle cuisine parfois au jardin : truite
de mer, pommes de terre et orties bouillies. (Crédit : Nigel Dickinson)

Mark Boyle : Elle change tous les jours. Quand je suis en phase d’écriture, comme en ce moment, j’essaie d’y consacrer au moins trois ou quatre heures. Lorsque je n’écris pas, pour ce qui est de vivre de la terre, ça diffère d’un jour à l’autre, d’une semaine à l’autre. Un jour, on peut se contenter de désherber le jardin, ce qui est plutôt ennuyeux. À un autre moment de l’année, on sème, on plante. Quand on arrive en hiver, l’un des gros travaux est de rentrer le bois, pour le chauffage et la cuisine. C’est un bon travail d’hiver, de rentrer le bois de l’année suivante. Empiler une tonne de bois, le descendre… Et le jour d’après on le scie, et le jour d’après on le coupe.

L’une des beautés de ce mode de vie est qu’il n’y a pas deux jours identiques. Cela vous permet de rester alerte et d’apprécier le tout, parce que vous ne vous lassez pas d’une tâche unique. Le défi, c’est qu’il y a beaucoup d’aspects à maîtriser. Les gens parlent souvent de ma vie comme d’une vie simple… Elle est en fait très complexe ! Et la beauté est dans la complexité.

« Quand on arrive à 40 ans, on se dit qu’on a besoin d’un peu de temps pour réfléchir, observer, prendre du recul. »

Nous devrions avoir des vies plus complexes. J’avais l’habitude de travailler six heures par jour pour une entreprise de bio, en faisant à peu près la même chose tous les jours, et avec l’argent, j’achetais tous mes autres besoins pour la vie. Maintenant, j’y réponds d’une manière qui provient directement de la terre. Il y a beaucoup d’avantages personnels et écologiques à ça. La clé de ce mode de vie, c’est le timing : savoir quand faire la bonne chose, et ne pas trop en faire en même temps.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile ?

Mark Boyle : Il y a plusieurs choses. J’en avais assez de lire des livres sur la nature qui ne parlaient que d’exaltation d’être au milieu des arbres. Le plus difficile, c’est l’aspect psychologique et émotionnel. Par exemple, je ne peux plus téléphoner à ma mère. Je suis coupé de ma famille et de mes amis, de personnes que nous sommes habitués à joindre n’importe quand. J’ai renoncé aux réseaux sociaux, au smartphone et à la ligne fixe. J’ai envoyé un message quelques jours avant de me lancer dans l’aventure : si vous voulez me joindre à partir de maintenant, voici mon adresse.

C’est dur. Mais on s’y fait, on construit une vie autour de ça, et les gens s’y habituent. C’est devenu un bel aspect de ma vie, mais pas toujours simple. Parfois, j’ai dû changer mes plans et me rendre à vélo chez un ami, ce qui m’a pris deux heures aller-retour, alors que dans le passé, je me contentais d’envoyer un SMS.

Il y a aussi les aspects pratiques. Tu sais, nous gérons une auberge gratuite ici. En hiver, nos visiteurs jettent du bois dans le feu de 8 heures du matin à 8 heures du soir. En partie car nous sommes habitués à appuyer sur des interrupteurs, sans effort. Pour les aider à se faire une idée, je leur propose de venir passer quatre heures dans les bois avec moi. Tirer le bois, le descendre de la colline, le scier, le couper, et c’est l’équivalent de deux-trois jours de bois. C’est parfois physiquement et mentalement exigeant. Tu es sous pression et il y a tellement d’échappatoires faciles… Il faut rester fort dans ses convictions. Parfois on se sent coupé des choses, et d’autres fois on sent que c’est la meilleure chose au monde.

« Nous avons tous la liberté de dire non à tout, même si la plupart d’entre nous refusent cette liberté. »

Parle-nous des saisons, qui structurent ton livre.

Mark Boyle : Lorsqu’on arrive au printemps, c’est une nouvelle vie : les agneaux sautent dans les prés, la nourriture pousse à nouveau, la période de famine est terminée. Puis on passe à l’été, qui a ses joies mais représente aussi plus de travail. C’est intéressant parce qu’on voit beaucoup d’aliments énergisants entrer en jeu exactement quand on en a besoin. La majeure partie de l’hiver, la nourriture est assez bonne, il y a beaucoup de stocks. Fin février, début mars, il y a ce qu’on appelle en agriculture « la soudure » : du chou frisé, du gibier, du poisson et tout ce qui vous tombe sous la main !

Lorsque tu vis de cette façon, les saisons ont un impact énorme sur ta vie. Lorsque je travaillais à Bristol, en Angleterre, cela n’avait pas beaucoup d’importance. J’espérais juste qu’il fasse beau le week-end, mais si ce n’était pas le cas, j’allais quand même au pub, ou ailleurs.

Couper le bois quotidiennement,
ça entretient la forme
et la musculature. (Crédit : Nigel Dickinson)

Justement, les amis, les voisins, le pub, ça ne te manque pas ?

Mark Boyle : L’endroit où je vis est très isolé vu de la ville, y compris en Irlande. Mais il y a des voisins alentour. Les premiers pubs se situent dans un rayon d’environ sept kilomètres. J’ai commencé par aller au pub à vélo, mais maintenant cela me semble trop rapide. Je préfère y aller en marchant. Et si tu as bu trois ou quatre pintes, au moment où tu reviens, les pintes se sont dissipées, ce qui t’évite d’avoir la gueule de bois. Je recommande aux citadins de faire de même : choisissez un pub à l’autre bout de la ville et rentrez à pied pour éviter la gueule de bois.

Ce que j’ai remarqué dans les villes, surtout depuis l’arrivée des réseaux sociaux et des articles en ligne, c’est que tout le monde se dispute sur des points mineurs et essaie d’avoir raison sur tout. À la campagne, nous sommes si peu nombreux que vous ne pouvez pas vous permettre de vous battre. Si quelqu’un m’avait dit, il y a dix ans, lorsque je défendais le droit des animaux qu’aujourd’hui je poursuivrais des vaches dans un champ pour les faire entrer, j’aurais dit impossible !

Ici, on respecte le fait que chacun essaie de faire son chemin dans le monde du mieux qu’il peut. Tu ne te poses pas de grandes questions philosophiques, c’est comme ça. Et quand tu aides les gens, ils sont beaucoup plus ouverts à ton mode de vie. Les voisins viennent aussi ici et me donnent des coups de main. On ne se donne jamais d’argent. C’est la clé. Il ne s’agit pas d’être un ermite ou de se couper de la réalité. Il s’agit juste de se couper de la réalité virtuelle.

T’est-il arrivé d’avoir faim ?

Mark Boyle : Pas comme dans certaines régions d’Afrique ou dans des pays déchirés par la guerre comme la Syrie. Les gens, là-bas, ont vraiment faim. J’ai parfois eu faim, de mon propre fait, mais sans évoquer de malnutrition. Parfois, il m’arrive de pédaler longtemps pour attraper ou chasser quelque chose, et de rentrer bredouille à vélo. Il y a une dépense d’énergie, et tu n’obtiens pas ta dose de protéines à la fin de la journée. Le revers de la médaille, c’est que je peux y retourner le lendemain et trouver de quoi me nourrir en grosse quantité ! Et ne plus avoir faim.

Au début, ça m’a inquiété, surtout quand je vivais sans argent, je n’avais rien sur quoi me reposer si les choses allaient mal. Psychologiquement, ce manque de sécurité a été difficile au début mais, au cours de ces trois années de vie sans argent, sans arrogance, on développe une sorte de confiance en soi sereine, on sait comment survivre, tu vois ? Si tu as vraiment faim, tu fais ce qu’il faut. Donc ce n’est plus une crainte. Il y a eu des jours où je n’ai pas mangé autant que je l’aurais voulu, surtout vers février et mars, mais j’ai maintenu mon poids. Je n’ai pas vu de médecin depuis vingt ans.

Salade composée : feuille de moutarde géante, capucine, souci, fenouil, roquette sauvage, têtes de graines de choux, sureau moulu, chou frisé, ail
sauvage, roquette, prêle. (Crédit : Nigel Dickinson)

As-tu souffert de certaines choses malgré tout ?

Mark Boyle : Ces derniers jours, j’avais un rhume des foins chronique. Lorsque j’ai abandonné l’argent, j’ai dû trouver une solution car je ne pouvais plus acheter de médicaments industriels. J’ai trouvé une plante qui pousse partout dans les jardins et le long des sentiers, le plantain : j’en prends en cas de rhume des foins. Il faut quelques heures pour que le médicament fasse effet, mais mon rhume des foins est maintenant bien moindre par rapport à ce qu’il était il y a vingt ans, même lorsque je prenais tous ces médicaments.

Certains disent que j’ai eu beaucoup de chance ces vingt dernières années de ne pas avoir eu de problèmes médicaux. Toute personne qui passe une année sans problème médical a de la chance, c’est aussi lié à un mode de vie. Si tu bois de l’eau propre, manges des aliments purs, cultivés localement et provenant de ton jardin, sans herbicides, pesticides, insecticides, et si tu fais beaucoup d’exercice, ce n’est pas sorcier de dire que c’est probablement bénéfique pour ta santé. Alors oui, c’est une chance, mais c’est aussi un mode de vie, et je le recommanderais pour la santé à tous ceux qui le peuvent.

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Quels livres lis-tu ?

Mark Boyle : La plus grande partie de ma vie, j’ai lu des ouvrages non fictionnels. Je m’intéressais beaucoup à la politique, à l’écologie, aux problèmes sociaux. Mais ces dernières années, je m’intéresse davantage à la fiction. En ce moment, un de mes écrivains préférés est Edward Abbey, un auteur du Sud-Ouest américain grand protecteur des espaces sauvages. J’aime aussi Thoreau, même si cela fait des années que je ne l’ai pas lu. J’aime Cormac McCarthy. J’ai l’impression de lire de nombreux livres sur l’Ouest américain.

Si tu étais psychologue, tu pourrais suggérer qu’une partie de ma personnalité recherche cette frontière, ce mode pionnier. Dans mon enfance, mon père regardait toujours des westerns. Quand j’avais 8 ans, je m’habillais un peu comme les acteurs dans les westerns, en jean et en chemise. Mais ce n’était pas conscient. J’ai également lu des romans comiques et satiriques. J’aime beaucoup Kurt Vonnegut, c’est un maître. J’essaie d’écrire moi-même un roman et j’ai beaucoup plus de respect pour la capacité à résumer un monde entier en un seul paragraphe.

Te sens-tu concerné par Brexit ?

Mark Boyle : On passe notre temps à tweeter et à penser à des choses sur lesquelles nous n’avons pas de pouvoir, alors que notre voisin peut avoir besoin d’un coup de main. Je peux continuer à donner mon avis sur le Brexit, mais j’en conclus qu’il est beaucoup plus utile de donner un coup de main à mon voisin. Le monde n’a pas besoin de mon opinion sur le Brexit.

Qu’est-ce qui t’a le plus manqué ?

Mark Boyle : Les embouteillages. Tu sais, quand tu essaies de rentrer chez toi le soir et que tu as deux heures d’attente à cause d’une panne, alors ça, ça me manque ! Le stress au travail et les 950 euros de loyer pour vivre dans une maison que je n’ai même pas fabriquée me manquent. Je pense revenir à ça.

Tu es sarcastique ?

Mark Boyle : Je suis très sarcastique. Lorsque je vivais en ville, personne ne m’a jamais demandé ce qui me manquait du monde naturel ou de la vie en relation avec les choses. Mais dès que tu renonces au smartphone et à Internet, tout le monde veut savoir ce qui te manque ! En fait, j’adore ne pas avoir de téléphone. Je ne regrette pas de ne plus avoir de temps pour des futilités, des choses qui ne me concernent pas.

Ce qui me manque ? Des amis. J’ai grandi à une époque où nous étions connectés aux gens, où nous avions un réseau mondial d’amis que je n’aurais jamais rencontrés il y a cent ans car ils étaient localisés. C’est une question difficile, parce que tu crées tous ces réseaux et ensuite tu abandonnes tous les moyens de te connecter à eux. Il y a des amis très chers dont je n’ai pas entendu parler depuis quatre ans.

Imagines-tu un monde de technologie sans fin ?

Mark Boyle : Oui, bien sûr. Je continue de lire des livres sur la technologie, j’essaie de me tenir au courant de la trajectoire de cette technologie. La Silicon Valley, surtout depuis le Covid, est devenue un acteur énorme. Peut-être le centre de pouvoir mondial pour la culture, l’art, et les aspects pratiques de nos vies. Tout est contrôlé par cinq ou six grandes entreprises. Nous achetons tout sur Amazon, au lieu d’aller dans un magasin à côté de chez soi. J’ai subi une vasectomie il y a treize-quatorze ans parce que je vois où nous nous dirigeons. L’intelligence artificielle va devenir une partie importante de nos vies.

Nous allons avoir de moins en moins de liens avec la réalité réelle et de plus en plus avec la réalité virtuelle. Et l’essor de la société technologique que nous créons va se poursuivre jusqu’à un point où il sera difficile pour ceux d’entre nous qui sont le plus isolés. Les conséquences du changement climatique et les extinctions massives se produisent dans les endroits qui en sont le moins responsables. Mais ça va commencer à arriver chez nous très prochainement. Cela fait quinze ans que je parle de la société industrielle. Le capitalisme est toujours malmené, à juste titre mais nous n’arrivons pas à évoquer le problème de l’industrialisation. Parce que nous en sommes tellement dépendants que nous ne pouvons même pas nous demander si la technologie est le vrai problème.

Un jour, Kirsty, ta copine, a décidé de ne pas revenir à la ferme. La solitude est-elle vivable ?

Mark Boyle : Il y a toujours une période de solitude lorsque tu romps avec quelqu’un avec qui tu pensais passer le reste de ta vie. Quel que soit ton mode de vie, c’est dur. J’ai eu du mal à vivre dans la cabane que j’ai construite pour elle. Il y a eu des moments de solitude. Mais beaucoup de gens viennent par ici, des gens merveilleux. Pour être honnête, la solitude est le cadet de mes soucis. La plupart du temps, j’ai envie de passer plus de temps seul. À 22 ou 25 ans, tu vis pour les soirées, pour rencontrer de nouvelles personnes et de nouvelles femmes. Et tout ça est génial. Mais quand tu arrives à 40 ans, tu te dis que tu as besoin d’un peu de temps pour réfléchir aux choses, les observer. Prendre du recul. J’apprécie vraiment les moments de calme.

Ta plus belle expérience ? La pire ?

Mark Boyle : C’est toujours difficile à dire car c’est une chose momentanée. Si je regarde en arrière, quand je vivais sans argent, je faisais du stop pour rentrer chez mes parents à Noël. Il était 6 heures et demie du matin quand j’ai été pris par un type qui sortait d’un long séjour en prison pour agression. Un type vraiment dur : si vous l’aviez croisé dans la rue, vous auriez pensé que c’était un type à problèmes. On a roulé pendant deux heures et quand je suis sorti de voiture, je me suis rendu compte que j’avais oublié ma bouteille d’eau.

L’Année sauvage,
une vie sans technologie au rythme de la nature, par Mark Boyle,
éd. Les Arènes, juin 2021.

Je n’avais pas d’argent et j’étais au milieu de nulle part. J’avais soif mais, à mon insu, j’ai continué ma route. J’ai refait du stop et quarante-cinq minutes plus tard, une voiture est arrivée en trombe. C’était cet homme. Il venait de passer la dernière heure à me chercher parce qu’il avait compris que j’avais oublié ma bouteille et qu’elle pouvait être importante pour moi.

Et ça, de la part d’un gars considéré par la société comme un salaud. En reprenant contact avec lui pour quelques heures, j’ai appris à ne pas juger les gens, à écouter les histoires et à les prendre à leur juste valeur. Ce n’est pas la meilleure chose qui me soit arrivée ces dernières années, mais j’en ai tiré une bonne leçon. Une belle expérience. La pire ? Je suis chanceux, rien de brutal ne m’est arrivé. Il y a des jours très difficiles, qu’il s’agisse de ruptures ou de fringales, mais il n’y a pas eu d’événement majeur.

On observe l’avènement des mouvements « do-it-yourself » de bricolage : construire sa maison, produire son électricité, sa nourriture… Cette autonomie devrait-elle être enseignée à l’école ?

Mark Boyle : Sans aucun doute. Quand je regarde ce que j’ai appris à l’école, je ne me souviens pas de la moitié. À part les choses pratiques. Et j’ai passé les vingt dernières années à me perfectionner dans les choses pratiques. Les enfants des peuples tribaux apprennent les compétences les plus pratiques dès qu’ils savent marcher. Nous arrivons, à 16 ou 17 ans, à peine à nous torcher le cul. Surtout avec l’avenir qui nous attend, nous n’avons pas changé notre système éducatif… Mon conseil serait de ne pas passer trop de temps dans le système éducatif moderne, mais de consacrer du temps à des choses qui comptent vraiment, que l’on aime faire.

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