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“Je ne travaillerai jamais pour Total”

Chez les étudiants ingénieurs, la révolte gronde. Pas seulement contre Total, mais contre toutes les entreprises accusées d’inaction climatique. Des associations étudiantes militent aujourd’hui pour que pouvoirs publics, écoles et entreprises changent de modèle. Nous les avons rencontrées.

Le 02/02/2021 par Clément Le Foll
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Antoine Trouche (au centre) avec quatre camarades du collectif Pour un réveil écologique, dans le quartier de La Défense, à Paris. Le collectif a lancé en septembre 2018 un appel signé par plus de 32 000 étudiants issus des plus grandes écoles françaises. (Crédit : Michel Setboun)
Antoine Trouche (au centre) avec quatre camarades du collectif Pour un réveil écologique, dans le quartier de La Défense, à Paris. Le collectif a lancé en septembre 2018 un appel signé par plus de 32 000 étudiants issus des plus grandes écoles françaises. (Crédit : Michel Setboun)

Cet article a initialement été publié dans la revue WE DEMAIN n°31, parue en août 2020 et toujours disponible sur notre boutique en ligne.

Diplômé des Arts et Métiers depuis quelques mois, Antoine Trouche a bien changé depuis son arrivée dans la prestigieuse école d’ingénieurs parisienne. Lui qui rêvait de participer à la conquête spatiale travaille désormais aux hôpitaux de Paris (AP-HP), avec une tout autre vision de la société. 

“Aujourd’hui, ça serait incohérent de travailler pour un constructeur ou même de prendre l’avion”, explique-t-il. Pour lui, ce changement de perspective a eu lieu durant ses études, au fil des lectures, des conférences et recherches sur le sujet.

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La “bascule”

Souvent sensibilisés aux enjeux climatiques dès leur enfance, les étudiants ingénieurs que nous avons interrogés parlent tous de leur “bascule”, ce moment où leur engagement s’est ancré dans leur quotidien. Chez certains, elle peut être radicale. 

Diplômés de l’ENSGSI, une école nancéienne aux valeurs humanistes, Antoine Teillet et Manon Wolff ont été profondément marqués par la crise des Gilets jaunes ainsi que par les images de la déforestation en Amazonie. À peine diplômé, le couple a tourné le dos à l’ingénierie. 

“Nous voulons aider la société et générer de l’intelligence collective au profit de notre planète”, expliquent-ils.

Tous deux projettent aujourd’hui de s’installer à Belvès, en Dordogne, avec comme objectifs de parvenir à une autonomie énergétique et alimentaire – et à terme d’y installer une recyclerie, un fablab et un tiers lieu de formation pour les habitants du village.

Voilà quelques années que la mobilisation des étudiants ingénieurs en faveur de l’environnement s’intensifie. Le phénomène, difficile à quantifier, se traduit par l’émergence d’associations écologiques dans les écoles comme au-dehors. La principale de ces associations est le collectif Pour un réveil écologique, qui a lancé en septembre 2018 un manifeste appelant la société à se réveiller face aux enjeux écologiques. Plus de 32 000 étudiants l’ont signé, issus des plus grandes écoles françaises : HEC, Polytechnique, Pont ParisTech, Centrale ou Les Mines.

Chasse au greenwashing

Depuis, le collectif poursuit son action, interpelant les établissements sur la place qu’ils accordent aux enseignements liés à la transition écologique, mais aussi les entreprises sur leurs engagements concrets. C’est ainsi que deux de ses membres sont intervenus en aout 2019 à l’université d’été du Medef. 

Le ton est direct, le propos d’une radicalité inhabituelle lors de ce grand raout du patronat français : “Nous sommes ici pour vous dire que vous allez rencontrer un risque de recrutement des jeunes diplômés si vos entreprises ne réagissent pas”, lance l’un des porte-paroles du collectif. Les patrons présents repartiront avec des devoirs à faire à la maison, sous la forme d’un questionnaire sur leur politique environnementale. 

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Diplômé des Arts et Métiers, Antoine Trouche estime aujourd’hui qu’il serait pour lui “incohérent de travailler pour un constructeur ou même de prendre l’avion”. (Crédit : Michel Setboun)

Comptabilité carbone, impact des activités sur la biodiversité : les questions ne laissent aucune place à l’approximation. Trois mois plus tard, le collectif publie sur son site Internet les réponses détaillées des entreprises (parmi lesquelles BNP, Engie, Total…), ainsi que les noms de celles qui n’ont pas donné suite (Airbus, Amazon, Dassault…).

Objectif de ces informations : aider les jeunes ingénieurs à distinguer les sociétés véritablement engagées sur le sujet de celles qui se cachent derrière du greenwashing. Des questions auxquelles Sébastien Jacqmart, recruteur au sein du groupe de conseil en ressources humaines Menway, est de plus en plus confronté : “Il y a une préoccupation grandissante des étudiants sur cette thématique, dès les premières phases d’entretiens. Certains ont des questions très précises sur le bilan carbone de l’entreprise ou sa politique environnementale pour les années futures.”

Changement de paradigme

Changement de paradigme assumé, certains étudiants n’hésitent plus à bouder les entreprises qu’ils estiment frileuses sur les questions environnementales. “Je compte naturellement faire un travail avec une visée écologique, et ça ne sera pas forcément dans un grand groupe”, avoue Lou Valide, étudiante à l’École polytechnique. 

L’avis d’Alexandre, élève des Arts et Métiers, est encore plus tranché : “ Il est évident que je ne travaillerai jamais pour Total.”

Immédiatement évoquée lorsque l’on pense aux rapports entre multinationales et transition écologique, la société Total jouit d’une réputation contrastée chez les ingénieurs. En juin 2019, sa nomination comme parrain de la promotion 2022 de Télécom Paris a été contestée par les étudiants, qui ont fait circuler une pétition. L’école a réussi à éteindre l’incendie, soulignant les compétences en datascience et en intelligence artificielle du pétrolier. 

En mars 2020, c’est l’installation d’un nouveau centre de recherche et d’innovation de Total sur le campus de Poly­technique qui a suscité la défiance des élèves envers la direction. Lors d’un vote organisé par les représentants des élèves, 61 % des promotions 2017 et 2018 se sont prononcées contre le projet, qui a malgré tout fini par être validé par la direction en juin – sans éteindre la contestation.

En dernière année à Polytech Tours, Louis Bonnet n’a quant à lui pas opté pour le boycott, même s’il admet “avoir beaucoup hésité”. Il est actuellement stagiaire chez Quadran, filiale électricité verte de Total. “Le fait que Quadran soit assez détaché de la direction générale a notamment fait pencher la balance”, argumente l’étudiant. 

Il rappelle les engagements récents de la multi­nationale française, dont l’ambition, à l’image de beaucoup d’entreprises, est d’atteindre la neutralité carbone en 2050. “Je peux comprendre ceux qui boycottent, mais je leur conseille de faire un stage pour voir le fonctionnement interne de l’entreprise”, conclut Louis Bonnet.

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“Abolir le travail”

La bascule peut également intervenir lors d’un passage par l’un des cursus alternatifs qui commencent à essaimer. En 2019, Alexandre, des Arts et Métiers, intègre pour un stage le laboratoire “décroissant” Cargonomia, situé à Budapest. Au programme : récolte de légumes, conception de vélos pour les acheminer aux habitants ou projet de reverdissement d’un parking. 

“J’ai pu réaliser ces activités émancipatrices qui font aussi intervenir des capacités d’ingénierie, tout en pouvant en vivre un peu pendant le stage”, raconte-t-il. “Cela a nourri ma critique du monde du travail. Aujourd’hui, j’aimerais que l’on abolisse le travail comme seule forme de socialisation possible pour les individus. Cela ne sous-entend pas la fin de toutes activités productrices de richesse matérielle, mais la volonté de s’émanciper de la valeur économique, et ceci de façon collective.”

De telles formations existent aussi en France : en Seine-et-Marne, le “ campus de la transition” propose aux diplômés de suivre une formation de deux mois axée sur le changement climatique et les modèles alternatifs à la croissance.

Moment de réflexion sur le futur de notre société, la crise sanitaire a renforcé l’engagement de ces étudiants ingénieurs, comme l’explique Cyprien Brabant, étudiant en quatrième année à l’Estaca, école spécialisée dans les transports. 

“Ça m’a boosté de voir comment le monde a réagi à une crise qui ne représente pas grand-chose face au changement climatique.”

En mai, le collectif Pour un réveil écologique a lancé un appel commun à la reconstruction à destination des décideurs publics. Plus de 70 organisations s’y sont ralliées, notamment des associations étudiantes comme la FAGE, l’Association nationale des étudiants en médecine de France, le NOISE… Revendications de cet appel : la pérennité des activités essentielles assurées par le service public, le développement massif des métiers nécessaires à une reconstruction écologique et sociale, et à l’inverse le ralentissement des secteurs menant à des désastres.

Rendre obligatoire l’enseignement du dérèglement climatique

Mises en cause pour leur laxisme au début du mouvement par les étudiants, les écoles d’ingénieurs se saisissent peu à peu des problématiques environnementales. En septembre 2019, une proposition de loi portée par les députés écologistes Matthieu Orphelin et Delphine Batho et soutenue par de nombreuses associations étudiantes, notamment par le collectif Pour un réveil écologique, visait à rendre obligatoire l’enseignement du dérèglement climatique dans les formations post-bac. 

Alors qu’ils cantonnaient ces cours à des modules facultatifs, les établissements les replacent au cœur de leur projet. En juin 2019, Polytechnique a ainsi pris cinq engagements en faveur du développement durable, comme la création d’Energy­4Climate, centre pluridisciplinaire de recherche sur la transition énergétique. 

Au sein du groupe INSA (qui englobe les sept instituts nationaux des sciences appliquées), la mutation a été lancée il y a quelques mois par certains élèves, réunis dans des groupes sur la transition au sein de chaque département de l’établissement. “Nous avons beaucoup échangé avec eux lors de groupes de travail”, révèle Christian Olagnon, directeur de la formation à l’Insa Lyon. “L’objectif validé il y a quelques semaines est que toutes nos formations obtiennent le label “développement durable et responsabilité sociétale”.”

Mais l’une des interrogations soulevées par la crise sanitaire est plus pragmatique. Ces ingénieurs engagés pourront-ils s’épanouir dans des jobs liés à l’environnement, ou la crise économique les contraindra-t-elle à accepter une offre moins en adéquation avec leurs convictions ?  “L’offre et la demande vont être bouleversées et je pense que les étudiants vont être moins exigeants concernant la responsabilité sociétale des entreprises”, prédit Sébastien Jacqmart, recruteur au sein du groupe de conseil en ressources humaines Menway. 

Si elle admet s’être posé la question, Lou Valide, de Polytechnique, se veut sereine  : “ On aura peut-être moins de marge de manœuvre, mais vu les discussions sociétales qui ont émergé pendant le confinement, la transition écologique va rester une préoccupation majeure des entreprises.”

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