Votre eau du robinet contient-elle des traces de pesticides ou de “polluants éternels” ? Pour le savoir, l’association Générations Futures et les bénévoles de Data For Good viennent de lancer une carte interactive baptisée “Dans mon eau”, qui compile les analyses officielles des agences régionales de santé sur l’ensemble du territoire français. Mise à jour chaque mois, elle rend enfin lisible, à l’échelle nationale, la présence de substances chimiques invisibles à l’œil nu mais omniprésentes dans nos robinets.
Grâce à un moteur de recherche simple, chacun peut désormais connaître la qualité chimique de son eau, commune par commune… et même à son adresse précise. Un code couleur, du vert au rouge, indique le niveau de contamination. Cinq familles de polluants sont distinguées : les pesticides, les nitrates, les PFAS (ces composés très persistants surnommés “polluants éternels”), le chlorure de vinyle monomère (CVM, relargué par d’anciennes canalisations en PVC) et les perchlorates, souvent issus d’activités industrielles ou militaires.
Une eau globalement conforme, mais des disparités flagrantes
Selon les associations, 87 % des unités de distribution d’eau potable en France sont conformes aux normes sanitaires. De quoi rassurer la majorité des foyers… mais pas totalement. Car derrière cette moyenne se cachent d’importantes disparités géographiques. Dans certaines régions agricoles ou industrielles, les concentrations en nitrates, pesticides ou composés fluorés dépassent les seuils de qualité.
Les Hauts-de-France et le Bassin parisien figurent parmi les zones les plus exposées, victimes d’une pollution diffuse liée aux engrais et aux pratiques agricoles intensives. À l’inverse, plusieurs territoires de montagne ou du Sud-Ouest affichent une eau plus préservée, même si les dépassements ponctuels y sont de plus en plus fréquents. “Globalement, la qualité de l’eau reste bonne, mais elle n’est pas exempte de polluants chimiques”, souligne François Veillerette, porte-parole de Générations Futures. Il ne faut donc plus considérer l’eau pure comme une évidence : elle est devenue une exception, comme le montre la carte.
PFAS : les “polluants éternels” dans le viseur
Ces PFAS – pour per- et polyfluoroalkylées – font partie des substances les plus préoccupantes. Utilisés depuis les années 1950 pour leurs propriétés antiadhésives et imperméabilisantes, on les retrouve partout : dans les textiles, les poêles en téflon, les mousses anti-incendie, ou encore les emballages alimentaires. Leur problème ? Ils ne se dégradent quasiment jamais.
La carte Dans mon eau met en évidence une couverture inégale des analyses : toutes les communes ne testent pas encore la présence de PFAS, faute d’obligation ou de moyens techniques. Là où ils sont recherchés, les dépassements restent rares mais significatifs, notamment dans certaines zones industrielles. Or ces composés sont suspectés d’effets néfastes sur la santé : troubles hormonaux, risques de cancers, atteintes du système immunitaire. “Nous devons agir vite pour limiter la diffusion des PFAS dans l’environnement et éviter qu’ils ne contaminent durablement les ressources en eau”, alerte Générations Futures.
Des canalisations vieillissantes qui relarguent du CVM
Autre découverte inquiétante : la présence de chlorure de vinyle monomère (CVM), un gaz cancérogène utilisé dans les années 1970 pour fabriquer les canalisations en PVC. En vieillissant, ces conduites relâchent des microdoses dans l’eau potable. Dans huit réseaux du Sud-Ouest, dont cinq en Charente-Maritime, les taux dépassent les valeurs limites, rendant l’eau “non conforme” ou “déconseillée” à la consommation.
Les associations demandent un plan national de remplacement des canalisations à risque, à l’image des programmes engagés dans plusieurs pays européens. François Veillerette rappelle que “le vieillissement des canalisations pose un vrai problème de santé publique” et appelle à “un plan national de remplacement des réseaux à risque”, notamment pour les équipements antérieurs à 1980. Ces contaminations ne rendent pas systématiquement l’eau impropre, mais elles posent un vrai défi d’infrastructure. Et elles s’ajoutent à d’autres sources plus diffuses de pollution chimique, liées aux pratiques agricoles.
Nitrates et pesticides : la pollution invisible des campagnes
Les nitrates, issus des engrais agricoles, restent la première cause de non-conformité en France. Au-delà de 50 mg/litre, l’eau devient impropre à la consommation pour les nourrissons et les femmes enceintes. Dans certaines zones de Picardie ou du Centre-Ouest, ces seuils sont régulièrement franchis, comme le montre la carte interactive.
Les pesticides, eux, continuent de marquer la durée. L’atrazine, interdite depuis 2003, est encore détectée dans des milliers de réseaux, parfois au-delà des limites de qualité. Le phénomène illustre la persistance de molécules anciennes dans les nappes phréatiques. Les pollutions aux nitrates et aux pesticides sont la conséquence directe de décennies d’agriculture intensive et de l’usage massif d’engrais et de produits phytosanitaires.
Un outil citoyen pour agir localement
L’un des atouts majeurs de Dans mon eau est sa dimension pédagogique et participative. En un clic, les habitants peuvent consulter les résultats de leur commune et signaler d’éventuelles anomalies à leur mairie ou à l’Agence régionale de santé. Une rubrique “comprendre les données” permet de distinguer les simples valeurs de qualité des véritables dépassements réglementaires.
Les associations y voient un levier de mobilisation. Générations Futures a d’ailleurs lancé une pétition nationale pour réclamer une surveillance renforcée, une meilleure protection des captages et une gestion plus transparente des ressources. Objectif : redonner du pouvoir d’action aux citoyens.
Transparence et responsabilité partagée
L’initiative s’inscrit dans une dynamique plus large de démocratisation des données environnementales. Là où l’information était autrefois dispersée dans des rapports techniques, la carte en ligne permet à chacun d’exercer un contrôle citoyen sur un bien commun vital.
Mais la transparence ne suffit pas : elle doit s’accompagner d’engagements concrets des collectivités et des opérateurs. Modernisation des réseaux, lutte contre les pollutions diffuses, suivi accru des PFAS : les chantiers sont nombreux. “L’eau du robinet reste l’un des produits alimentaires les plus contrôlés de France”, rappelle François Veillerette. Reste qu’il faudrait désormais la protéger à la source, pas seulement la surveiller – car la transparence, aussi précieuse soit-elle, ne remplace pas l’action.