Ils sont partis le 14 décembre 2025. Quatorze personnes à bord du voilier Why, cap sur la péninsule Antarctique occidentale. Depuis, l’équipe scientifique d’Under The Pole enchaîne les plongées engagées dans une eau à zéro degré, jusqu’à 100 mètres de profondeur. Vingt-neuf immersions déjà. Et deux forêts animales marines identifiées dans ces zones crépusculaires où la lumière décline mais où la vie foisonne. Depuis 2008, Emmanuelle Périé-Bardout et Ghislain Bardout conjuguent exploration, recherche et préservation.
Leur terrain de prédilection : la zone mésophotique, située entre 30 et 200 mètres de profondeur. Là où l’on pensait le vivant plus rare, ils découvrent au contraire des architectures animales d’une complexité stupéfiante. En Antarctique, ces plongées à de telles profondeurs constituent une première. À bord, 2 à 4 scientifiques selon les rotations, un photographe professionnel, Franck Gazzola, et un soutien logistique crucial : le voilier Malizia Explorer, mené par Boris Herrmann, venu deux fois ravitailler l’expédition en oxygène et en vivres. Entretien, entre la France et l’Antarctique à quelques 15 000 kilomètres, avec Emmanuelle Périé-Bardout.
Pourquoi avoir choisi la péninsule Antarctique occidentale pour cette mission ?
C’est une zone extrêmement sensible au changement climatique, et pourtant très peu documentée en profondeur. On connaît relativement bien la surface et les zones littorales, mais la zone mésophotique reste largement inexplorée ici. Nous voulions comprendre ce qui se passe entre 30 et 200 mètres, là où la lumière décline mais où la vie est bien présente. Nous sommes partis en quête de forêts animales marines pour y découvrir la biodiversité qu’il y a à ces profondeurs.
Plonger jusqu’à 100 mètres dans une eau à zéro degré, qu’est-ce que cela implique concrètement ?
Je pense très honnêtement que ce sont les plongées les plus dures du monde. Cela implique une préparation très rigoureuse. Pour vous donner une idée, moi je pèse 53 kg. Quand on s’immerge, on a 80-90 kg de matériel en plus sur le dos. Cela inclut le matériel pour respirer, des bouteilles de sécurité, le matériel scientifique, voire un scooter, etc.
Nous plongeons en combinaison étanche avec plusieurs couches isolantes. Nous utilisons également des sous-vêtements chauffants électriques, notamment des gilets et gants chauffants, pour maintenir une température corporelle stable. Le froid est un paramètre structurant : il influence la durée de la plongée, la concentration, la gestion de l’effort.
Le chauffage permet surtout de rendre la plongée possible dans la durée. Mais cela ne supprime pas le froid. Les batteries doivent être vérifiées avec précision, l’autonomie anticipée. Quand le chauffage est dysfonctionnel, cela devient vite compliqué. Quand il s’arrête ou qu’il y a un gant qui prend l’eau, il faut continuer la plongée, il n’y a pas le choix. Et c’est vraiment difficile. À ces profondeurs, on ne peut pas improviser. Tout est planifié : durée au fond, paliers, redondance du matériel. Nous remontons de ces plongées exténués. Globalement, ce sont des plongées qui sont très fatigantes physiquement et très fatigantes psychologiquement dans leur répétition.
Combien de temps dure une plongée complète ?
Pour faire ce que nous faisons, nous plongeons en recycleur à circuit fermé. Cela permet d’optimiser les gaz et de prolonger le temps d’immersion tout en limitant les bulles. À 100 mètres, la gestion des mélanges est très précise. Nous avons également des bouteilles de secours. La sécurité est centrale, car les temps de décompression sont longs.
La phase de travail au fond ne dure en général qu’une vingtaine de minutes maximum, selon le protocole scientifique. Mais la plongée complète, avec la descente et surtout les paliers de décompression à la remontée, peut durer jusqu’à trois heures. Et les paliers sont souvent les moments les plus exigeants thermiquement : on est immobile, le corps se refroidit. On remonte avec le corps complètement engourdi, les lèvres qui ont doublé de volume avec le froid… C’est du botox gratuit !
Que découvrez-vous à ces profondeurs ?
Nous avons identifié deux forêts animales marines. Ce sont des structures composées d’organismes fixés – éponges, coraux, bryozoaires – qui forment de véritables architectures tridimensionnelles. La richesse est remarquable. Sans éclairage, tout semble bleu sombre. Mais dès que nous éclairons avec nos lampes, les couleurs apparaissent. Des couleurs que personne n’imagine.
Des rouges très intenses, des oranges, des jaunes. Certaines éponges sont d’un rouge profond, d’autres organismes tirent vers l’orange vif. Ce contraste est saisissant dans un environnement polaire.
Ces zones sont encore intactes alors que, plus haut, à moins de 20-30 mètres de profondeur, les fonds sont parfois pas mal raclés par la glace dans les premiers mètres. En effet, avec le réchauffement climatique, les icebergs raclent les fonds en se détachant.
Ces couleurs ont-elles une fonction particulière ?
Dans ces profondeurs, la lumière naturelle est très atténuée. Les couleurs ne sont pas perçues de la même manière qu’en surface. Mais elles témoignent d’une diversité biologique réelle. Cela change complètement l’image que l’on peut avoir de l’Antarctique sous-marin.
Quel est l’objectif scientifique principal de cette mission ?
Nous déployons les protocoles du programme DeepLife, porté par le CNRS et dirigé par le chercheur Lorenzo Bramanti, pour documenter la biodiversité de la zone mésophotique. Il s’agit de collecter des données standardisées : composition des communautés, densité, structure. Ces données serviront de référence pour suivre l’évolution de ces écosystèmes.
Pourquoi est-ce urgent ?
Parce que la péninsule Antarctique occidentale se réchauffe rapidement. Nous avons besoin d’un état initial fiable. On ne peut mesurer les changements que si l’on sait précisément d’où l’on part.
Les données collectées viennent aussi nourrir le plaidoyer pour la création ou l’extension d’aires marines protégées en Antarctique…
Oui, clairement. Aujourd’hui, en Antarctique, la question des aires marines protégées se joue notamment au sein de la CCAMLR [Convention sur la conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique, qui compte 24 gouvernements membres plus l’Union européenne, NDRLR]. Les discussions sont complexes, longues, et nécessitent des données scientifiques très solides. On ne peut pas protéger “à l’intuition”.
Ce que l’on observe sur le terrain, notamment ces forêts animales à 100 mètres, montre que la biodiversité ne se limite pas aux zones superficielles. Or beaucoup d’aires protégées (AMP) existantes sont relativement restreintes ou ne prennent pas toujours en compte ces habitats profonds. Il y a parfois des “petites” aires marines protégées qui protègent certains secteurs, mais la question est de savoir si elles couvrent réellement l’ensemble des écosystèmes sensibles.
Notre travail permet d’apporter des éléments concrets : localisation précise des habitats, richesse observée, structure des communautés. Ce sont des arguments scientifiques qui peuvent nourrir les discussions sur l’extension ou la création de nouvelles AMP.
Qu’est-ce qui bloque la création d’une nouvelle aire marine protégée autour de l’Antarctique ?
Dans le cadre de la CCAMLR, les pays signataires prennent des décisions sur, par exemple, les quotas de pêche ou la création de nouvelles armes marines protégées autour de l’Antarctique. Pour que ce soit acté, il faut un consensus entre les pays. Actuellement, il y a principalement trois pays qui bloquent la création de cette AMP. Ce sont la Norvège, la Russie et la Chine. Tous les trois pêchent dans ces zones le krill, ce petit crustacé de quelques centimètres.
La Norvège, notamment, accapare quelque 65 % de la pêche du krill par le biais d’une entreprise assez tentaculaire, Aker Biomarine. D’un côté, le pays milite pour la création de l’aire marine protégée, de l’autre, elle réclame des quotas de pêche plus importants… Il y a un vrai double discours.
Il vous reste encore quelques semaines de travail, que vous reste-t-il à faire ?
Oui, nous sommes dans la dernière ligne droite. Nous avons été ravitaillés à deux reprises en oxygène et en alimentation par un autre bateau, le Malizia Explorer, qui doit nous rejoindre à nouveau, avec de nouveaux scientifiques, des activistes et quelques médias.
Côté recherche, l’essentiel des prélèvements, les photos, les vidéos… sont faites. Nous allons nous concentrer sur le déploiement des instruments, notamment l’hydrophone. C’est un appareil qui mesure la respiration des animaux, de tous ceux qu’on trouve dans la forêt. Nous allons aussi déployer des capteurs de salinité, de température, etc. On les laisse plusieurs jours au fond puis on les remonte. On va aussi prélever des échantillons d’eau et utiliser des trappes à sédiments pour collecter de nouvelles données.
Quand on remonte d’une plongée, on stérilise la table du carré du bateau, c’est-à-dire là où on mange, et on étale tout le matériel remonté dessus. Un microscope permet de faire une première identification des espèces. Ensuite, tout est conditionné, certains dans l’alcool, d’autres sont congelés. Il faudra bien faire attention à éviter toute rupture de la chaîne du froid jusqu’au retour en France.
Que vont devenir les données prélevées ?
Nous allons envoyer les données à différents laboratoires de recherche, en fonction des spécialités, pour analyse. Après, il faut le temps de la science. Il faut compter une à deux années en général avant d’avoir des vraies publications scientifiques. Mais on aura entre-temps de premiers comptes rendus et rapports intermédiaires.
Après 29 plongées, quel est votre état d’esprit ?
Il y a de la fatigue, car le froid et la concentration demandée sont intenses. Mais il y a surtout le sentiment d’explorer un monde encore largement inconnu. Voir ces forêts animales, ces couleurs à 100 mètres, rappelle que ces milieux sont riches et qu’ils méritent d’être compris et protégés.