Mukaab, The Line, Trojena… le pétrole fait tousser les mirages architecturaux saoudiens

Sur 170 km, le projet immobilier The Line devait proposer une réponse durable, autonome et futuriste. Seuls 2,4 km devraient finalement être construits. - © Corona Borealis / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

Pendant des années, Riyad a multiplié les annonces spectaculaires : ville linéaire de 170 kilomètres, station de ski en plein désert, gratte‑ciel cubique géant… ces projets de “giga‑et méga‑projets” étaient autant de vitrines de Vision 2030, le plan de transformation lancé par Mohammed ben Salmane pour diversifier l’économie, attirer les capitaux étrangers et repositionner le royaume comme puissance touristique, technologique et culturelle. Ville miroir sans voiture ni route, quartiers immersifs climatisés, resorts de luxe sur la mer Rouge : l’Arabie saoudite se rêvait en laboratoire mondial de l’après‑pétrole.

Mais depuis quelques mois, les fissures se multiplient. La suspension du chantier du Mukaab, révélée par plusieurs médias internationaux, n’est pas un simple contretemps technique : elle s’inscrit dans une série de coups de frein qui touchent d’autres piliers de Vision 2030, de The Line à Trojena, sur fond de resserrement budgétaire et de recentrage stratégique du fonds souverain Public Investment Fund (PIF), fort d’environ 925 milliards de dollars d’actifs.

Le Mukaab, premier domino à tomber

Immense bâtiment cubique doré au cœur d'une ville avec motifs géométriques sur la façade
Le projet de la société New Murabba Development Company a été mis en pause. © NDMC

Dernier‑né de cette galaxie de projets hors normes, le Mukaab devait devenir le nouveau symbole de la capitale saoudienne : un cube métallique de 400 mètres de côté, abritant commerces, espaces culturels et expériences numériques, au cœur d’un quartier flambant neuf baptisé New Murabba. Estimé jusqu’à 50 milliards de dollars pour l’ensemble du quartier, ce projet devait redessiner la skyline de Riyad et démontrer une fois de plus la capacité du royaume à transformer le désert en vitrine futuriste.

Dans les faits, seuls les travaux d’excavation et de fondations ont été réalisés, avant que le chantier ne soit suspendu pour réévaluation.
Officiellement, le projet n’est pas abandonné, mais “mis en veille” en attendant de nouveaux arbitrages financiers, signe que même les symboles les plus assumés de la mégalomanie architecturale saoudienne ne sont plus intouchables.

La rente pétrolière, toujours au cœur de l’équation

La pause du Mukaab est d’abord le résultat d’un faisceau de contraintes économiques. Le prix du baril évolue autour de 65–70 dollars, un niveau jugé insuffisant pour financer sans douleur une multiplication de projets géants en parallèle, alors que le budget saoudien est déjà repassé durablement en déficit. Les projections officielles évoquent des déficits de l’ordre de 2 à 5% du PIB sur 2024–2026, financés par l’endettement et par une mobilisation accrue des dividendes d’Aramco, ce qui limite les marges de manœuvre pour des dépenses d’image à faible rentabilité à court terme.

Or, le financement de Vision 2030 repose largement sur le PIF, devenu le principal bras armé financier du royaume pour ses projets stratégiques, des giga‑projets immobiliers aux infrastructures numériques.
Cette dépendance structurelle crée une tension paradoxale : Vision 2030 vise à préparer l’après‑pétrole, mais sa mise en œuvre reste conditionnée à la bonne santé de la rente pétrolière et à la capacité du PIF à absorber des investissements massifs sans mettre en péril sa propre rentabilité.

Fin janvier, le ministre de l’Économie Faisal al‑Ibrahim a reconnu que certains projets devraient être reportés, ralentis ou réorientés, entérinant un discours plus prudent où l’on parle désormais d’“optimisation” et de “priorisation” plutôt que d’expansion illimitée.

Des arbitrages de plus en plus visibles

Le temps où tous les projets pouvaient avancer de front semble révolu. Dans un contexte de déséquilibres budgétaires annoncés jusqu’à au moins 2028 et de resserrement des dépenses d’investissement, le royaume entre dans une phase d’arbitrage assumée. Le PIF est en train de revoir sa stratégie : il réduit son exposition aux méga‑projets immobiliers les plus risqués pour se concentrer sur des secteurs jugés plus porteurs à moyen terme.

Les priorités se déplacent ainsi vers la logistique et les hubs portuaires et aéroportuaires, dans la perspective de faire du pays un nœud de transit régional, vers l’exploitation minière – notamment des minerais critiques – présentée comme un nouveau pilier industriel, ainsi que vers l’intelligence artificielle et les data centers, avec des partenariats destinés à développer des infrastructures numériques alimentées par l’abondance énergétique du royaume. Le tourisme religieux, considéré comme une source de revenus plus prévisible que les resorts expérimentaux en plein désert, est lui aussi renforcé dans cette nouvelle hiérarchie.

En parallèle, deux échéances politiques majeures structurent désormais les décisions : l’Expo universelle de 2030 à Riyad et la Coupe du monde de football de 2034, deux vitrines diplomatiques et économiques pour lesquelles les infrastructures restent largement sanctuarisées. À l’inverse, les projets les plus symboliques ou les plus expérimentaux, comme le Mukaab ou certains volets de Neom, deviennent ajustables, phasables ou gelables, au gré des contraintes budgétaires et des priorités de prestige.

The Line, le rêve qui rétrécit

Projet urbain futuriste en forme de mur miroir traversant désert et plan d’eau au coucher du soleil
Le projet The Line incluait deux gratte-ciels 500 mètres de haut et recouverts de miroirs. Cette ville linéaire devait s'étendre sur 170 km de long. © DR

C’est probablement The Line qui illustre le plus brutalement ce changement de phase. Présentée comme une ville linéaire révolutionnaire de 170 kilomètres, haute de 500 mètres, sans voiture, sans route et sans émissions, elle devait être le cœur battant de Neom, la mégarégion futuriste imaginée au nord‑ouest du pays. Mais dès 2024, le discours a commencé à évoluer : les autorités ont reconnu que le projet serait drastiquement réduit et que les objectifs initiaux seraient revus à la baisse.

Selon plusieurs analyses, The Line ne devait plus dépasser 2,4 kilomètres dans un premier temps, avec un phasage qui repousse aux calendes grecques l’hypothèse d’une ville linéaire continue sur toute sa longueur initialement annoncée. En 2025, des informations faisant état d’une suspension ou d’un réexamen profond du chantier ont confirmé que même ce tronçon réduit faisait l’objet d’intenses arbitrages internes.

Ce rétrécissement n’est pas qu’une question de dimension. Il traduit une réévaluation profonde des coûts, de la faisabilité technique et des délais, dans un contexte où les marchés et les partenaires se montrent plus prudents qu’espéré, avec une demande d’investisseurs privés jugée encore insuffisante pour absorber un risque de cette ampleur. Construire une ville‑miroir en plein désert, avec des infrastructures hypercomplexes, une consommation énergétique massive et une dépendance à des technologies de pointe, s’est révélé bien plus cher et plus incertain que ne le laissaient entendre les premiers rendus promotionnels.

Neom, d’utopie fondatrice à système sous tension

Bateau naviguant sur un canal entouré de bâtiments futuristes et de végétation luxuriante
Intégré au projet Neom, Jaumur devait devenir un complexe résidentiel de grand luxe autour d'une marina, sur la côte du golfe d'Aqaba. © DR

The Line n’était pourtant qu’une pièce du puzzle Neom, présenté comme un laboratoire géant de Vision 2030, concentrant innovation technologique, industrie verte, tourisme de luxe et nouveaux modes de vie. Autour d’elle gravitaient d’autres projets emblématiques comme Magna, complexe touristique haut de gamme sur la mer Rouge, ou encore des zones industrielles et énergétiques censées incarner la transition “verte” du royaume.

À mesure que les reports s’accumulent, Neom apparaît de moins en moins comme un moteur unique et cohérent, et de plus en plus comme un assemblage de paris coûteux soumis à une logique de tri et de phasage. Le PIF a imposé des coupes transversales d’au moins 20% dans son portefeuille pour 2025, et plusieurs contrats liés à Neom ont été annulés ou renégociés, dans un contexte de critiques grandissantes sur la rentabilité réelle de l’ensemble.

Cette mise sous tension révèle un paradoxe central. Vision 2030 visait à desserrer l’étau de la dépendance pétrolière en misant sur des projets pharaoniques censés attirer capitaux et talents ; mais lorsque les prix du pétrole baissent et que les déficits se creusent, ce sont précisément ces projets emblématiques qui se retrouvent les premiers sur la sellette.

Trojena, le symbole de trop ?

Piste de ski artificielle entourée de structures architecturales futuristes avec des skieurs en action
Le projet de station de ski en plein désert, qui devait initialement être lancé courant 2026, est à l'arrêt. © DR

Dernier avatar de cette démesure aujourd’hui réévaluée : Trojena, station de ski futuriste promise aux montagnes saoudiennes. Présentée comme une prouesse technologique – produire de la neige artificielle dans une région aride – elle devait accueillir les Jeux asiatiques d’hiver de 2029, incarnation parfaite d’un royaume défiant les contraintes climatiques et géographiques.

Fin janvier 2026, les autorités ont annoncé le report sine die des Jeux à Trojena, faute de pouvoir achever le site dans les temps, tout en assurant vouloir poursuivre au moins une partie des travaux de la station. Officiellement, il s’agit d’un simple problème de calendrier ; officieusement, Trojena concentrait déjà de nombreuses critiques, entre coûts énergétiques, consommation d’eau, dépendance à la neige artificielle et incohérence avec les objectifs climatiques affichés par Riyad.

Dans un contexte de priorités resserrées et de surveillance accrue des dépenses, maintenir à l’identique un projet de ski high‑tech dans un pays désertique devient politiquement et symboliquement plus difficile à défendre, même pour un régime habitué aux démonstrations de puissance spectaculaires.

D’un imaginaire sans limites à une stratégie sous contrainte

Les suspensions, réductions d’ampleur et reports successifs du Mukaab, de The Line, de Trojena et d’autres composantes de Neom ne signent pas l’abandon de Vision 2030, mais elles en dessinent une version plus contrainte, plus sélective, moins flamboyante. Le conte de l’architecture comme pure démonstration de puissance laisse place à une phase où la rentabilité, le phasage, la capacité à attirer des partenaires privés et l’image internationale pèsent autant que la promesse de rupture.

Concrètement, cela pourrait se traduire par davantage de livraisons par morceaux – un premier tronçon de The Line, quelques resorts de Neom, des infrastructures ciblées pour Expo 2030 – plutôt que par la réalisation intégrale des utopies initiales, avec à la clé des formes d’urbanisme et d’industrialisation plus banales que ne le laissaient espérer les rendus de science‑fiction.

Pour Mohammed ben Salmane, l’enjeu n’est pas seulement de gérer des chantiers : il s’agit de préserver un récit, celui d’un royaume en transition capable de se projeter au‑delà du pétrole, alors même que la rente pétrolière reste la condition matérielle de cette projection.

Reste une question de fond, que la crise des méga‑projets ne fait que rendre plus aiguë : à quoi ressemble vraiment l’après‑pétrole, lorsqu’il faut encore compter sur le pétrole – et sur des budgets déficitaires – pour l’inventer, et que les limites climatiques et financières imposent de renoncer peu à peu aux mirages architecturaux les plus spectaculaires ?