Merci de ne pas taper sur le bambou. Souvent considérée comme une espèce envahissante dans les jardins, cette fleur monocotylédone, originaire d’Asie et d’Amérique, présente pourtant bien des avantages. Il pousse en tiges serrées, file vers le ciel en quelques semaines, se coupe sans tuer la plante et se transforme depuis des siècles en maisons, paniers, baguettes, meubles ou échafaudages. Le bambou n’a rien d’un nouveau venu. Mais en Chine, il change de statut. Il n’est plus seulement un matériau traditionnel ou un symbole de sobriété naturelle. Il devient l’un des candidats à la succession du plastique fossile.
Le plastique a longtemps gagné parce qu’il savait presque tout faire : protéger, emballer, alléger, isoler, durer… Le problème, précisément, c’est qu’il dure. Des décennies après usage, il reste là, fragmenté en microplastiques, dispersé dans les sols, les océans, les rivières, l’air, les organismes vivants (y compris l’être humain). À l’échelle mondiale, plus de 400 millions de tonnes de plastique sont produites chaque année, dont une grande partie pour des usages très courts. Face à cette contradiction devenue intenable, les alternatives biosourcées ne sont plus regardées comme de simples gadgets. Elles deviennent un terrain de bataille industriel. Vaisselle, emballages, papier, pièces moulées, matériaux intérieurs pour l’automobile, bioplastiques de nouvelle génération : la filière chinoise avance vite. Trop vite pour être résumée à une jolie histoire de plante écologique. Derrière le bambou, il y a une stratégie industrielle, une politique publique, des laboratoires, des villes pilotes et une promes
Une filière bioplastiqueorganisée par l’État
Depuis quelques années, la Chine pousse son programme “Bamboo Instead of Plastic”, littéralement : du bambou à la place du plastique. En 2023, la Commission nationale du développement et de la réforme et l’Administration nationale des forêts et des prairies ont lancé un plan d’action sur trois ans pour accélérer le développement de produits en bambou capables de remplacer certains plastiques, notamment dans l’emballage, la vaisselle et les objets du quotidien. L’objectif affiché : structurer une chaîne industrielle complète, améliorer la qualité des produits, élargir les usages et faire monter en puissance la filière.
La Chine part avec un avantage évident. Le pays abriterait environ un quart des forêts de bambou de la planète et représenterait près d’un tiers de la production mondiale (7,01 millions d’hectares de forêts de bambous pures). Selon les données reprises par le média public chinois CGTN, l’industrie chinoise du bambou pesait déjà 415,3 milliards de yuans en 2022, soit environ 52 milliards d’euros. Un chiffre en croissance d’une année sur l’autre et qui ferait travailler quelque 20 millions de personnes au pays de Xi Jinping. Ces données doivent être lues pour ce qu’elles sont : ceux d’une filière que Pékin veut mettre en vitrine. Mais ils montrent néanmoins que le bambou n’est pas traité comme une niche artisanale, il devient une brique de politique industrielle.
Dans certaines villes, la transition se voit déjà dans les usages. À Yibin, dans la province du Sichuan (sud-ouest du pays), les autorités locales ont annoncé vouloir développer 2 000 scénarios d’application du bambou en substitution au plastique d’ici 2027. La ville dispose déjà d’une importante capacité de production de pâte de bambou et de produits moulés, utilisés notamment pour la vaisselle, le papier ou certains matériaux intérieurs automobiles. Dans le comté d’Anji, dans le Zhejiang (Est du pays), des hôtels auraient remplacé plusieurs millions d’articles plastiques jetables par des ensembles de vaisselle en bambou. Là encore, le récit officiel est très optimiste. Mais il donne à voir une bascule intéressante : la substitution ne reste pas au stade du prototype, elle entre dans les politiques locales.
Vieux matériau, nouvelle promesse
Ce qui rend le bambou intéressant, ce n’est pas seulement son image naturelle. C’est sa combinaison assez rare de plusieurs qualités : croissance rapide, disponibilité, résistance mécanique, possibilités de transformation et biodégradabilité selon les procédés employés. Là où certains plastiques biosourcés peinent encore à convaincre car ils restent fragiles, coûteux, difficiles à recycler ou seulement compostables dans des conditions industrielles très spécifiques, le bambou attire parce qu’il peut être travaillé sous de nombreuses formes.
Mais le bambou ne se limite plus aux pailles, aux plateaux-repas ou aux emballages moulés. En 2025, des chercheurs chinois ont présenté dans Nature Communications un matériau plus ambitieux : le “BM-plastic”, pour “bamboo molecular plastic”. Le principe consiste à dissoudre la cellulose du bambou à l’échelle moléculaire, puis à la réorganiser pour obtenir une matière dense, résistante et façonnable. Selon l’étude, ce bioplastique atteint une résistance à la traction de 110 MPa – davantage qu’un plastique issu du pétrole, aussi bien que certains aluminiums –, présente une bonne stabilité thermique, se dégrade dans le sol en seulement 50 jours et peut être recyclé en boucle fermée en conservant 90 % de sa résistance initiale.
Sur le papier, c’est très prometteur. Le matériau testé rivalise avec certains plastiques pétrosourcés et bioplastiques commerciaux, tout en évitant l’un des pièges classiques des composites : mélanger des fibres végétales à des résines non biodégradables, ce qui donne un produit “vert” en apparence, mais difficile à dégrader en fin de vie. Ici, l’ambition est plus radicale : créer un matériau performant, façonnable, recyclable et réellement biodégradable.
Un bioplastique qui veut changer d’échelle
L’intérêt est majeur, car beaucoup de “plastiques végétaux” restent cantonnés à des usages simples, faute de performances mécaniques suffisantes. Le BM-plastic, lui, pourrait être mis en forme par des procédés déjà utilisés par l’industrie plastique, notamment le moulage par injection. Autrement dit, il ne s’agirait pas seulement de remplacer une paille en plastique par une paille en bambou, mais potentiellement d’imaginer des pièces pour l’automobile, l’électronique, le mobilier, la construction ou les équipements du quotidien.
L’étude avance également un coût de production estimé autour de 2 300 dollars la tonne. Ce n’est pas anodin. L’un des grands freins des matériaux alternatifs reste leur prix : trop cher, trop complexe, trop loin des réalités industrielles. Ici, les chercheurs défendent une méthode réalisée à température ambiante, avec une consommation électrique limitée et des solvants présentés comme récupérables. Mais il faut rester prudent. Ces performances ont été démontrées dans le cadre d’un travail scientifique. Le passage à l’échelle posera d’autres questions : approvisionnement, standardisation, récupération effective des solvants, sécurité des usages, bilan carbone complet, concurrence avec les plastiques fossiles, effets possibles de monocultures si la demande explose, etc.
C’est tout l’enjeu de cette transition. Le bambou ne sauvera pas le monde du plastique à lui seul. Mais il montre que la sortie du pétrole ne passera pas seulement par moins de plastique : elle passera aussi par de nouveaux matériaux capables de tenir la comparaison, techniquement et économiquement.
Pas une baguette magique
Car tous les plastiques ne se remplacent pas aussi facilement. Un emballage, un plateau-repas, une paille ou un petit objet à usage court n’ont pas les mêmes contraintes qu’un équipement médical, une pièce automobile, une canalisation ou un composant électronique. Ensuite, un matériau biosourcé n’est pas sans effet sur les limites planétaires : pression sur les terres, transport, additifs chimiques, fin de vie réelle, conditions sociales de production… Le bambou n’est vert que si toute la chaîne l’est.
L’autre risque serait de transformer une bonne idée en alibi. Remplacer du plastique jetable par du bambou jetable peut réduire certains impacts, mais ne change pas forcément le modèle : produire, consommer, jeter. Or le Programme des Nations unies pour l'environnement insiste justement sur la nécessité d’agir sur l’ensemble du cycle de vie du plastique, de la production à la fin de vie. Le meilleur déchet plastique n’est pas toujours celui qui a été remplacé par une fibre végétale. C’est parfois celui qui n’a jamais été produit.