Douze années passées à vendre des champagnes et des spiritueux de luxe chez Moët-Hennessy… et une prise de conscience. Derrière l’éclat des bouteilles, la fondatrice de Pépite Raisin, Célia Roussin, observe une matière première largement sous-exploitée : les coproduits de la vigne. Marcs, rafles, peaux, pépins… Autant de résidus que personne ne regarde vraiment. Pourtant, ces "déchets" pourraient bien devenir les matières premières du monde de demain.
“J’ai voulu remettre à plat ma pratique mais j’avais l’impression de ne plus être suffisamment outillée pour lire le monde tel qu’il évolue. Donc je me suis reformée, pour ensuite agir autrement”, explique-t-elle. Après une formation à Cambridge sur l’économie circulaire, un passage chez Lumiå (un centre de formation dédié à l’entreprise régénérativesitué dans les Alpes-Maritimes), puis à l’Institut des Futurs Souhaitables, elle crée Pépite Raisin en 2023. Une entreprise à mission, en fond propre, qui part d’une idée simple : ne rien créer à partir de matière vierge, et tout valoriser depuis l’existant. Créer de la valeur sans extraire de nouvelles ressources en somme.
Cosmétiques, mode, parfumerie : les premières boucles de valorisation
Dans un premier temps, Pépite Raisin adopte une stratégie de "boucle ouverte" : les coproduits de la vigne (issus de la région Champagne ou encore d’Aquitaine) sont transformés en ingrédients pour d’autres filières, comme la mode ou les cosmétiques. "On a par exemple travaillé avec Veuve Clicquot, en collaboration avec la créatrice Stella McCartney, sur un sac dont le cuir était créé à partir des résidus de leurs raisins", illustre-t-elle. Dans le secteur de la parfumerie, l’entreprise développe un alcool neutre d’origine circulaire, encore confidentiel.
En termes de stratégie, Pépite Raisin a, dès le début, miser sur une production de masse. “Je ne voulais pas faire un test pilote dans un coin : j’ai tout de suite voulu produire à l’échelle industrielle, en m’appuyant sur un maillage existant. C’est comme ça qu’on peut créer du changement”, explique Célia Roussin. Pour cela, elle s’est appuyée sur un maillage industriel existant, une usine déjà spécialisée dans l’économie circulaire depuis une quinzaine d’année. Une stratégie qui évite la levée de fonds tout en assurant une montée en puissance par l’ancrage local.
Retour aux sols : vers une boucle fermée régénérative
Mais la vision ne s’arrête pas là. L’enjeu des enjeux, selon elle ? Les sols vivants. "Tout part des sols : le cycle de l’eau, notre alimentation, notre rapport au vivant." Pépite Raisin entame actuellement une seconde phase : valoriser les extraits de raisins pour créer des solutions naturelles contre certaines maladies de la vigne. Faire des coprpoduits de la vigne, encore souvent perçus comme des déchets, des intrants biosourcés utiles pour la profession. "On n’est pas dans la chimie de synthèse, mais dans un itinéraire bio. Je veux offrir aux vignerons des alternatives viables et naturelles."
L’entreprise vient d’obtenir une bourse du domaine australien Penfolds et s’engage dans un programme baptisé "sols vivants". Une réponse concrète à l’une des plus grandes crises de la viticulture actuelle, notamment liée au mildiou, sorte de mycose des raisins.
Petit à petit, mais avec impact
Refus de l’hypercroissance, partenariats de long terme, choix assumé de la lenteur… Pépite Raisin mise sur la durabilité. "L’expertise industrielle, ça ne se construit pas en un an", insiste Célia Roussin. À rebours des modèles tech, elle revendique une vision plus organique, plus hybride, de l’entreprise : "Petite structure, grand impact", dit-elle. Seule aux commandes aujourd’hui, elle va bientôt recruter, sans ambition de devenir une licorne.
"Notre chemin, ce n’est pas une petite opération marketing. C’est une transformation. Et ça prend du temps." Un temps qu’elle s’autorise, en misant sur des coopérations étroites avec des laboratoires, des industriels volontaires, et un engagement total pour ne rien faire à moitié.
Écosystème, leadership, résilience : les nouvelles règles du jeu
Accompagnée par la Fondation Albert II de Monaco dans un programme de leadership climatique, elle a trouvé un souffle nouveau auprès d’entrepreneurs du monde entier. Pour sa troisième promotion de jeunes talents intégrant son initiative Re.Generation Future Leaders Program, la Fondation a retenu dix jeunes âgés de moins de 37 ans, originaires du monde entier (Panama, Grèce, Mexique, Tanzanie…).
"J’ai compris qu’on n’était pas seuls, que des entreprises viables et à impact existaient déjà, partout dans le monde. Ça donne de la force." Sa conviction : nous sommes à la fin du modèle linéaire. Reste à inventer autre chose. "Il faut plus d’acteurs comme nous, plus de solutions biobasées, plus de circularité. Et il faut que le BtoB se transforme, car c’est là que tout se joue." Pépite Raisin n’est pas qu’un joli nom : c’est un levier d’évolution, une intelligence végétale mise au service d’un monde vivant.