Temu, Shein : des petits prix qui font courir de grands risques

Un chargeur de téléphone portable a court-circuité et l'appareil électrique a fondu. - © RHJ / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

En 2024, 4,6 milliards de petits colis venus de Chine ont franchi les frontières européennes, selon la Commission européenne. Cela représente 12 millions de paquets par jour – le double de l’année précédente et le triple par rapport à 2022. La plupart proviennent de deux applications : Temu et Shein, devenues en quelques années les stars du shopping ultra-low-cost. Leur recette ? Une ergonomie addictive, des prix défiant toute concurrence et une livraison rapide depuis un réseau opaque de vendeurs tiers. Mais derrière l’écran, la réalité est beaucoup moins lisse.

Pour en avoir le cœur net, les associations de consommateurs européennes, incluant l’UFC Que Choisir pour l’Hexagone ainsi que leurs homologues belges, allemands et danois, ont commandé à l’aveugle 27 jouets, 27 chargeurs USB et 27 bijoux par plateforme, les ont testés en laboratoire, puis confrontés aux normes européennes. Seul prérequis : les produits étaient exclusivement commercialisés par des vendeurs tiers et non par les plateformes elles-mêmes.

Des chargeurs qui fondent, des jouets qui étouffent

Les résultats sont sans appel : 110 produits sur 162 sont non conformes. Une enquête devenue publique hier, jeudi 30 octobre 2025. “Une fois reçus [les produits commandés], nous avons vérifié la présence des marquages obligatoires et nous les avons soumis à une série de tests chimiques, mécaniques ou électriques en laboratoire. Les résultats font froid dans le dos”, souligne l’UFC Que Choisir.

Envie d’acheter des accessoires tech à des prix défiants toute concurrence ? Des chargeurs USB, vendus entre 2€ et 18,64€, se tordent, se fissurent ou surchauffent. Sur certains modèles, la température interne a dépassé les 100 °C, quand la limite européenne est fixée à 77 °C. “Sur les 54 chargeurs USB achetés, 51 n’ont pas résisté aux tests mécaniques auxquels nous les avons soumis”, écrit l’UFC Que Choisir. Plusieurs présenteraient un risque de court-circuit voire d’incendie : sur quatre d’entre eux, les circuits à haute et basse tension étaient si proches qu’ils pouvaient provoquer des arcs électriques.

Côté jouets, la situation n’est guère meilleure. Balle sonore à 115 décibels – le niveau d’un marteau-piqueur –, petites pièces détachables, taux de formaldéhyde cinq fois supérieurs à la norme… sur 54 jouets testés, un seul s’est révélé conforme. Certains modèles destinés aux tout-petits contenaient des perturbateurs endocriniens comme le nonylphénol éthoxylate. Autrement dit : votre cadeau de Noël pourrait empoisonner ou étouffer en enfant de votre entourage.

une personne tenant un carton de jouets divers
Acheter des jouets pour Noël sur des plateformes comme Temu et Shein, c'est prendre de gros risques. © makistock / stock.adobe.com

Des bijoux bourrés de métaux lourds

Les bijoux fantaisie se montrent moins nombreux à enfreindre la loi, mais plus dangereux encore : sur plusieurs colliers Shein, les laboratoires ont détecté jusqu’à 87 % de cadmium, “soit 8 700 fois la norme autorisée de 100 mg/kg”, indique l’UFC Que Choisir. Ce métal lourd, classé cancérogène, provoque des lésions osseuses et rénales. L’un des pendentifs incriminés, en forme de cerise, concentrait à lui seul la caricature du luxe toxique : séduisant à l’œil, empoisonné à la racine.

Stiftung Warentest, organisation de consommateurs allemande, rappelle que ces bijoux ne doivent jamais être jetés à la poubelle mais déposés dans des points de collecte de déchets dangereux. Un symbole : même leur élimination coûte cher à la planète.

69 % de produits non conformes : le grand aveu d’impuissance européenne

Au total, 69 % des articles testés ne respectent pas la réglementation, et 57 % présentent un danger réel. Ces chiffres soulignent l’incapacité de l’Europe à contrôler un flux de micro-colis désormais hors d’échelle. Car la plupart échappent aux douanes : leur valeur unitaire est trop faible pour justifier un contrôle systématique.

Pourtant, le Digital Services Act (DSA) impose depuis 2023 aux grandes plateformes d’alerter les consommateurs et de retirer les produits dangereux. Alertées officiellement par les associations, Temu et Shein ont supprimé les articles incriminés. Shein est même allée jusqu’à envoyer des mails de rappel, qualifiant certains produits d’”illégaux”. Mais dans les faits, des modèles similaires réapparaissent sans cesse sous d’autres noms de vendeurs. Une fuite en avant numérique que la loi peine à endiguer.

Shein, Temu… un modèle économique fondé sur la négligence

Ce que ces enquêtes révèlent, au-delà de la question sanitaire, c’est la logique du jetable appliquée au commerce mondial. Vendre un chargeur à 2€ ou un collier à 87 centimes n’est possible qu’en externalisant tous les coûts : salariaux, environnementaux, réglementaires.

Les plateformes, elles, se retranchent derrière leur statut d’intermédiaire. Temu, par exemple, ne vend rien directement : elle se présente comme une simple “place de marché”. Résultat : quand un produit est dangereux, personne n’est responsable – ni le vendeur lointain, ni la plateforme, ni l’acheteur qui a “pris le risque”.

un paquet temu pas encore ouvert
© AA+W / stock.adobe.com

Face au vrai prix du low-cost, acheter responsable, un acte de résistance

Pour Stiftung Warentest comme pour l’UFC-Que Choisir, le message est clair : ces produits doivent être retirés et détruits. Mieux vaut acheter moins, mais acheter sûr : privilégier les marques certifiées, les labels indépendants comme GS (sécurité testée) ou NF (Norme française) plutôt que le simple marquage CE, et surtout les revendeurs européens identifiés.

L’enjeu dépasse la sécurité individuelle. Il s’agit de restaurer la confiance dans le commerce numérique, alors que des millions de consommateurs européens s’habituent à considérer le danger comme une variable du prix. Les petits prix de Shein et Temu sont une illusion : on ne les paye pas à la caisse, mais dans les hôpitaux et les décharges.

Ces enquêtes posent, au fond, une question essentielle : combien vaut notre sécurité ? À force de chercher le moins cher, nous validons un système où la conformité devient optionnelle, et la transparence, un luxe. Sur un marché mondialisé où la vitesse prime sur la vigilance, chaque clic est un vote : pour ou contre une économie qui protège. Et derrière chaque achat, on achète le monde qui va avec.

Sources

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