À Santa Marta, la fin des énergies fossiles devient enfin concrète

Sortie de secours dans une installation industrielle avec tuyauterie jaune et panneaux verts. Des représentants de près de soixante pays réunis à Santa Marta pour poser les bases d’une sortie concrète des énergies fossiles. - © xmentoys / stock.adobe.Com

Publié le par Florence Santrot

À Santa Marta, sur la côte caraïbe colombienne, le décor a quelque chose de paradoxal. D’un côté, un port exportant des millions de tonnes de charbon. De l’autre, des diplomates, scientifiques et activistes réunis pour imaginer un monde sans pétrole, sans gaz, sans charbon. Coorganisée par la Colombie de Gustavo Petro et les Pays-Bas, cette première conférence mondiale dédiée à la sortie des énergies fossiles a rassemblé près de soixante pays, dont la France, qui a présenté sa “feuille de route pour une sortie progressive des énergies fossiles”.

Une coalition inédite, mais incomplète. Les États-Unis, sous l’administration de Donald Trump, n’étaient pas invités. La Chine, l’Inde ou encore la Russie ont également brillé par leur absence. Ce choix n’est pas anodin. Il révèle une ligne de fracture de plus en plus nette entre deux visions du monde : celle qui considère encore les fossiles comme une garantie de stabilité économique, et celle qui y voit désormais une dépendance dangereuse. “Un système énergétique fondé sur les énergies fossiles est intrinsèquement instable”, a rappelé Selwin Hart, conseiller spécial du Secrétaire général des Nations unies, donnant le ton.

Sortir du cadre des COP pour parler enfin du cœur du problème

Santa Marta n’est pas une COP. Et c’est précisément ce qui fait sa singularité. Depuis plus de trente ans, les conférences climat de l’Organisation des Nations unies peinent à produire des résultats à la hauteur des enjeux. Trop de sujets, trop de compromis, trop de blocages. Résultat : la question centrale, celle de leur disparition progressive, reste souvent diluée.

“Les processus multilatéraux existants ne donnent pas les résultats escomptés, a déclaré, au New York Times, Candy Ofime, chercheuse et conseillère juridique d’Amnesty International sur la justice climatique. Depuis 30 ans, les COP n’ont pas réussi à s’attaquer de front aux causes profondes de la crise climatique.” À Santa Marta, le pari est inverse : réduire le périmètre pour mieux cibler. Ici, pas de débat sur le principe. Tous les participants partent du même constat : il faut sortir des fossiles. La seule question est comment.

Une coalition de volontaires… mais sans pouvoir contraignant

L’atmosphère, selon les participants, tranche avec celle des COP. Moins diplomatique, plus opérationnelle. Certains parlent même d’un sentiment de “libération”. Dans les discussions, les pistes concrètes émergent : rediriger les subventions fossiles vers les renouvelables, planifier la sortie du charbon, accompagner les travailleurs des secteurs concernés, repenser le commerce international. Un nouveau panel scientifique sur la transition énergétique a même été lancé.

Mais derrière cet élan, ces avancées étayées par la science, une limite majeure subsiste : rien n’est contraignant. Aucun traité, aucune obligation. Juste des engagements, des feuilles de route, et la promesse de se retrouver en 2027 à Tuvalu, en première ligne face à la montée des eaux. Certains y voient une faiblesse. D’autres, un point de départ. Tzeporah Berman, activiste canadienne qui milite pour un avenir sans combustibles fossiles, a évoqué lors de la conférence un précédent : le traité d’interdiction des mines antipersonnel, négocié à la fin des années 90 hors du cadre onusien avant de s’imposer comme norme internationale.

Trois lignes de force qui se dégagent

Quelles conclusions au terme de cette première conférence sur la sortie des énergies fossiles ? Les pays présents ont surtout acté un consensus politique pour accélérer la sortie progressive du pétrole, du gaz et du charbon et se sont mis d’accord sur un point : cette transition n’est pas qu’une nécessité climatique, c’est aussi une stratégie de sécurité économique. Basculer sur des énergies renouvelables se présente clairement comme une solution pour stabiliser les économies et se prémunir contre les chocs.

Deuxième point d’accord, plus opérationnel : accélérer massivement le déploiement des énergies renouvelables, tout en intégrant la question sociale. La transition est désormais pensée comme un chantier global, qui inclut la reconversion des emplois, l’accès à une énergie abordable et la réorientation des financements. Plusieurs discussions ont porté sur le déplacement des subventions aujourd’hui allouées aux énergies fossiles vers les infrastructures bas carbone, ainsi que sur le rôle des acteurs financiers dans cette bascule.

Troisième ligne de force : inscrire cette dynamique dans le temps. La conférence a posé les bases d’un suivi, avec un groupe scientifique chargé d’appuyer les gouvernements volontaires.

Derrière l’élan, les fractures du monde énergétique

Car le vrai enjeu est là. Peut-on réellement organiser la sortie des énergies fossiles sans les principaux producteurs et consommateurs ? Aujourd’hui, charbon, pétrole et gaz représentent encore l’écrasante majorité de l’énergie mondiale, selon l’Agence internationale de l'énergie. Et dans un contexte de tensions géopolitiques, notamment autour du détroit d’Ormuz, les marchés restent dépendants de ces ressources.

Certains gouvernements assument d’ailleurs ouvertement leur refus de bifurquer. À Washington, la position est claire : abandonner les énergies fossiles serait “destructeur”. Une ligne qui révèle une autre réalité : la transition énergétique n’est pas seulement climatique mais aussi économique, industrielle et politique.

Une bascule possible… mais encore fragile

À Santa Marta, quelque chose a pourtant changé. Moins dans les décisions que dans le récit. On ne débat plus de l’existence du problème. On commence à construire des solutions. On ne parle plus seulement de réduction des émissions, mais de sortie organisée d’un système. Et surtout, on voit émerger une “coalition des volontaires”, selon les mots de l’ancienne présidente irlandaise, Mary Robinson, prête à avancer sans attendre l’unanimité.

Reste une question, cruciale : cela suffira-t-il ? Car pendant que les délégués discutent, les émissions continuent d’augmenter. Et les scientifiques, comme Johan Rockström, directeur de l'Institut de Potsdam, préviennent : le seuil des 1,5 °C sera probablement dépassé dans la prochaine décennie. Santa Marta n’est donc pas une solution. C’est un signal. Un moment où une partie du monde décide de ne plus attendre les autres. Et dans la lente mécanique des transitions globales, cela suffit parfois à faire basculer le reste.

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