Et si, pour comprendre pourquoi la biodiversité continue de décliner, il fallait commencer par suivre l'argent ? En 2023, quelque 7 300 milliards de dollars de financements publics et privés ont alimenté des activités dommageables pour la nature. Dans le même temps, seulement 220 milliards étaient consacrés aux solutions fondées sur la nature, comme la restauration des écosystèmes. Autrement dit, pour chaque dollar investi dans ces solutions, trente dollars contribuaient à dégrader l'environnement. Ce déséquilibre, révélé en janvier 2026 par le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), illustre l'ampleur du défi qui attend les négociateurs de la COP17 biodiversité.
Depuis ce lundi 19 octobre 2026, les représentants de 196 parties à la Convention sur la diversité biologique sont réunis à Erevan, en Arménie, jusqu'au 30 octobre. Leur mission : évaluer les progrès réalisés depuis l'accord de Kunming-Montréal, adopté en décembre 2022. À l'époque, la communauté internationale s'était fixé 23 objectifs pour stopper et inverser la disparition du vivant d'ici à 2030. Protection des espaces naturels, restauration des écosystèmes, réduction des pollutions, transformation des pratiques agricoles… Quatre ans plus tard, le premier bilan mondial montre que les engagements sont loin de produire les résultats espérés.
30 % de la planète protégée en 2030 : le compte n'y est pas
Le constat est pourtant connu. Selon les estimations de l'IPBES, surnommée le "GIEC de la biodiversité", environ un million d'espèces animales et végétales sont menacées d'extinction. L'artificialisation des sols, la déforestation, la surexploitation des ressources, les pollutions ou encore l'introduction d'espèces invasives fragilisent les écosystèmes. Le changement climatique aggrave encore ces pressions. Avec des conséquences qui dépassent largement la disparition de certaines espèces : la biodiversité contribue à la pollinisation des cultures, à la qualité de l'eau, à la fertilité des sols ou encore à la régulation du climat.
Le premier bilan mondial des engagements pour la biodiversité, présenté à quelques jours de la COP17, fait apparaître une situation contrastée. Près de 90 % des pays ont désormais défini des objectifs nationaux. Mais moins de la moitié de ceux évalués par les gouvernements progressent suffisamment vite. Le fameux objectif "30 × 30", qui consiste à protéger 30 % des terres et des mers d'ici à 2030, illustre ce retard. Aujourd'hui, 18,4 % des terres et des eaux intérieures bénéficient d'un statut de protection ou de conservation. En mer, cette proportion atteint 23,2 % dans les zones sous juridiction nationale, mais tombe à environ 10 % à l'échelle de l'océan mondial, haute mer comprise. Même si les engagements actuels étaient intégralement respectés, la protection des terres et des eaux intérieures n'atteindrait qu'environ 27,5 % en 2030. Mais ces surfaces protégées ne le sont pas toujours réellement : selon Campaign for Nature et ses partenaires, seuls 3,5 % de l'océan mondial bénéficient d'une protection jugée effective, limitant ou excluant les activités destructrices.
Des milliards pour protéger, des milliers de milliards pour dégrader
Mais le problème ne se résume pas au nombre d'hectares protégés. Il tient aussi aux choix économiques des États. Dans son rapport sur les financements de la nature, le PNUE estime que les subventions publiques dommageables pour l'environnement ont atteint 2 400 milliards de dollars en 2023. Elles concernent notamment les énergies fossiles, l'agriculture, l'utilisation de l'eau ou encore les transports. Certaines soutiennent des activités dont les conséquences sur la biodiversité sont importantes, qu'il s'agisse de l'épuisement des ressources naturelles, des pollutions ou de la destruction des habitats.
L'accord de Kunming-Montréal prévoit pourtant de réduire d'au moins 500 milliards de dollars par an les subventions néfastes à la biodiversité d'ici à 2030, en commençant par les plus dommageables. Mais la première étape, qui consistait à les identifier avant 2025, n'a pas été franchie à l'échelle mondiale. Selon le bilan présenté avant la COP17, seuls 27 % des pays ont inscrit un objectif de réduction de ces aides dans leurs engagements nationaux. Et à peine 5 % ont fixé une cible chiffrée. Derrière ces chiffres se pose une question particulièrement sensible : comment réorienter les aides publiques sans fragiliser les agriculteurs, les entreprises ou les populations qui en dépendent ? Réduire les dépenses néfastes suppose aussi de construire des alternatives économiques viables.
Qui paiera pour préserver le vivant ?
À cette contradiction s'ajoute un déséquilibre géographique. Une grande partie de la biodiversité mondiale se trouve dans des pays qui ne disposent pas des mêmes ressources financières que les économies les plus développées. Préserver une forêt tropicale, restaurer une mangrove ou limiter l'exploitation de certaines ressources représente parfois un manque à gagner immédiat. Les pays concernés attendent donc des financements suffisamment importants et prévisibles pour accompagner leur transition.
L'accord de 2022 prévoit de mobiliser au moins 200 milliards de dollars par an pour la biodiversité à l'horizon 2030, toutes sources confondues. Les pays développés se sont également engagés à porter leurs financements internationaux en direction des pays en développement à 30 milliards de dollars par an d'ici à 2030. Mais les négociations butent sur la manière d'organiser cette solidarité. Faut-il créer un nouveau fonds international, ou renforcer les dispositifs existants ? Les pays africains défendent notamment un mécanisme offrant des financements plus durables et mieux adaptés à leurs besoins, tandis que plusieurs pays développés redoutent une multiplication des structures.
Faire contribuer les entreprises qui tirent profit du vivant
L'argent pourrait aussi venir du secteur privé. En 2024, lors de la COP16 en Colombie, les pays ont décidé de mettre en place un mécanisme original : le fonds Cali. Son principe consiste à demander aux grandes entreprises qui exploitent commercialement les informations génétiques du vivant de participer au financement de sa préservation. Ces données, issues notamment de plantes, d'animaux ou de microorganismes, sont utilisées dans la recherche pharmaceutique, les cosmétiques, les biotechnologies ou encore l'amélioration des variétés agricoles.
Lancé en février 2025, le fonds peine cependant à décoller. Au 12 octobre 2026, il n'avait recueilli que 6 000 dollars, versés par deux entreprises. Une troisième, la société belge E-BIOM, a depuis annoncé sa participation, sans en préciser le montant. Un résultat encore très éloigné des ambitions initiales, alors que les contributions reposent sur une démarche volontaire.
Pourtant, le dispositif pourrait aussi contribuer à une meilleure répartition des bénéfices économiques tirés des ressources naturelles. Au moins la moitié des sommes collectées doit ainsi bénéficier aux peuples autochtones et aux communautés locales. Leur rôle constitue d'ailleurs un autre enjeu des discussions d'Erevan : après la création, en 2024, d'une instance permanente consacrée à leur participation, les États doivent encore s'entendre sur son fonctionnement. Il ne s'agit plus seulement de reconnaître leur contribution à la préservation des écosystèmes, mais aussi de leur donner une place effective dans les décisions.
Une COP peut-elle encore changer la donne ?
Ces négociations interviennent dans un contexte international compliqué. Les États-Unis, qui n'ont jamais ratifié la Convention sur la diversité biologique, ont abandonné en 2025 leur objectif fédéral de conservation de 30 % du territoire. D'autres gouvernements réduisent leurs dépenses consacrées à l'environnement. À l’inverse, certaines initiatives montrent que la restauration fonctionne lorsqu’elle est menée dans la durée. Au Kazakhstan, des programmes de restauration des steppes ont notamment contribué au rétablissement des populations d'antilopes saïgas, tandis que des opérations de réintroduction du kulan, un âne sauvage d'Asie, sont menées depuis plusieurs années. Des avancées réelles, mais encore trop dispersées pour inverser la tendance mondiale.
L'histoire invite aussi à la prudence. Avant l'accord de Montréal, la communauté internationale s'était déjà fixé vingt objectifs pour protéger la biodiversité entre 2011 et 2020. Aucun n'avait été intégralement atteint à l'échelle mondiale. Pour éviter de reproduire ce scénario, la présidence arménienne souhaite faire adopter une feuille de route destinée à accélérer les efforts d'ici à 2030. Mais le véritable test se jouera bien au-delà des négociations d'Erevan. Dans les choix agricoles, les investissements industriels, les infrastructures ou encore les budgets publics. Car protéger davantage d'espaces naturels ne suffira pas si, dans le même temps, nos économies continuent de financer leur dégradation.