Pendant des décennies, la biodiversité a été cantonnée à une arrière-scène. Un décor vert, un supplément d’âme, parfois une variable d’ajustement. Trop complexe pour le débat public, trop abstraite pour mobiliser. Avec La biodiversité pour les nuls, Allain Bougrain-Dubourg s’attaque frontalement à ce malentendu : non, le vivant n’est ni un luxe ni un sujet secondaire. Il est notre condition d’existence.
Le pari peut surprendre. La collection “Pour les nuls” évoque souvent des manuels rapides, des savoirs dédramatisés. Ici, près de 500 pages pour embrasser l’histoire du vivant, ses mécanismes, ses fragilités, ses promesses. Mais le choix est cohérent : rendre la biodiversité lisible sans la dénaturer, accessible sans l’édulcorer. Un ouvrage dans lequel, Allain Bougrain-Dubourg a aussi convié Jane Goodall, Isabelle Autissier, Alain Baraton, Boris Cyrulnik, Éric Orsona, Alain Baraton…
La biodiversité, ce mot devenu flou
Climat et biodiversité sont souvent confondus, alors qu’ils ne mobilisent ni les mêmes indicateurs, ni les mêmes ressorts émotionnels. Le réchauffement se mesure en degrés, en tonnes de CO₂, en événements extrêmes visibles. L’érosion du vivant, elle, avance à bas bruit. Une disparition ici, une population qui s’effondre là, sans image choc ni compteur universel.
C’est l’un des fils rouges du livre : rappeler que la biodiversité souffre d’un déficit de représentation. Quand une espèce disparaît, beaucoup découvrent son existence au moment même où elle s’éteint. Comment s’émouvoir de ce que l’on ne connaît pas ? Comment défendre ce que l’on n’a jamais appris à regarder ?
Allain Bougrain-Dubourg insiste sur ce point : la perte du lien sensible précède la perte du vivant. En devenant massivement urbaines, nos sociétés ont rompu une transmission informelle – celle des gestes, des observations, des récits. Le vivant n’a pas disparu ; c’est notre attention qui s’est déplacée, éloignée.
Vulgariser sans dépolitiser
Là où La biodiversité pour les nuls se distingue, c’est dans sa manière de conjuguer pédagogie et lucidité. Le livre explique, contextualise, raconte. Il déroule les grandes étapes de l’histoire de la vie, donne des repères vertigineux sur le temps long, montre à quel point l’irruption humaine est récente… et radicale.
Mais il ne se contente pas d’un récit naturaliste. Le déclin du vivant est mis en relation avec des choix économiques, agricoles, industriels, juridiques. Le livre nomme les causes : artificialisation, pesticides, surexploitation des ressources, fragmentation des milieux. Il montre aussi que l’effondrement n’est pas une fatalité abstraite mais une somme de décisions très concrètes.
À rebours du discours de “l’écologie punitive”, Allain Bougrain-Dubourg défend une écologie lucide. Changer de modèle n’est pas une punition : c’est une condition pour maintenir un monde habitable, désirable, vivable. La biodiversité n’est pas un supplément moral ; elle soutient nos sols, notre alimentation, notre santé, nos économies.
Les oiseaux comme boussole du vivant
Président de la Ligue pour la protection des oiseaux depuis près de quarante ans, Bougrain-Dubourg accorde une place centrale aux oiseaux. Non par passion exclusive, mais parce qu’ils sont de redoutables bio-indicateurs. Quand les populations d’oiseaux chutent, c’est tout le cortège du vivant qui vacille : insectes, petits mammifères, amphibiens.
Le livre revient sur ce rôle de sentinelle. Les oiseaux ont l’avantage d’être visibles, identifiables, présents jusque dans nos jardins. Ils constituent l’un des rares indicateurs de biodiversité que le grand public peut observer directement. Leur déclin n’est pas une abstraction scientifique ; il se voit, s’entend – ou plutôt ne s’entend plus.
Cette approche irrigue tout l’ouvrage : redonner aux lecteurs des prises concrètes sur le réel. Observer, compter, comparer, comprendre. La biodiversité n’est pas seulement une affaire d’experts ; elle se joue aussi dans l’attention quotidienne portée à ce qui nous entoure.
Le droit et la science comme lignes de force
Autre dimension forte du livre : la place accordée au droit. Bougrain-Dubourg raconte comment la reconnaissance du préjudice écologique a changé la donne, comment la loi peut devenir un levier puissant quand elle s’appuie sur la science. L’écologie n’est pas qu’une affaire de bonnes intentions ; elle est aussi un combat juridique, institutionnel, parfois conflictuel.
Cette articulation entre science et droit traverse l’ouvrage. Les connaissances accumulées sur l’effondrement du vivant sont désormais solides. Ce qui manque, ce n’est pas l’information, mais la traduction politique de ces savoirs. Là encore, le livre refuse le fatalisme : des victoires ont été obtenues, des espèces sauvées, des dynamiques inversées.
Raconter ce qui fonctionne aussi
L’un des écueils de la littérature écologique contemporaine est la saturation par les mauvaises nouvelles. La biodiversité pour les nuls choisit une autre voie : montrer l’ampleur de la crise sans effacer les réussites. Le retour de certaines espèces, la restauration de milieux, l’efficacité de politiques publiques bien conçues rappellent une chose essentielle : quand les moyens sont là, le vivant répond.
Ce n’est pas un discours naïf. Sauver aujourd’hui une biodiversité fragmentée, soumise à des pressions multiples, est infiniment plus complexe qu’hier. Mais l’histoire récente prouve que l’effondrement n’est pas irréversible par principe. Il dépend de choix collectifs.
Un livre-socle plus qu’un mode d’emploi
La biodiversité pour les nuls ne propose pas une liste de gestes miracles mais un cadre de compréhension, une boussole éthique, une invitation à renouer avec le réel. Comprendre que nous ne sommes pas “au-dessus” du vivant mais à l’intérieur de ses équilibres change profondément le regard.
Le livre ne promet pas de sauver la planète. Il propose autre chose : remettre la biodiversité à hauteur humaine, là où elle peut redevenir un sujet de désir, de responsabilité et de sens. À une époque où l’écologie est souvent réduite à des arbitrages techniques ou à des postures idéologiques, ce retour au vivant comme expérience partagée est peut-être l’un des leviers les plus puissants.
La biodiversité pour les nuls, Allain Bougrain-Dubourg, First Éditions, collection Pour les nuls, novembre 2025, env. 480 pages, 24,95€.