Il est là, et il monte rapidement en puissance. Déclaré au début de l’été, El Niño devrait continuer à se renforcer au cours de l’automne avant d’atteindre son maximum vers la fin de l’année. Il y a deux jours, le 17 août 2026, l’agence américaine NOAA estimait à plus de 90 % la probabilité qu’il devienne "très fort" pendant l’automne et l’hiver 2026-2027. Plus spectaculaire encore : elle évalue à 69 % la possibilité qu’entre octobre et décembre son intensité dépasse celle de tous les épisodes enregistrés depuis 1950 selon son nouvel indice, ajusté au réchauffement du Pacifique tropical.
Une analyse, publiée le 18 août par Carbon Brief, va encore plus loin. En compilant les prévisions de 14 groupes de modélisation, le média britannique constate que 96 % des simulations prévoient un El Niño plus intense que tous ceux de la période d’observation moderne. D’où l’expression de "super El Niño" qui circule depuis quelques mois. Attention toutefois : le terme n’appartient à aucune classification scientifique officielle. L’Organisation météorologique mondiale (OMM) distingue simplement les épisodes faibles, modérés, forts ou très forts.
Une gigantesque redistribution de chaleur et de pluie
Pour comprendre ce qui pourrait se passer dans les prochains mois, il faut commencer par regarder du côté Pacifique équatorial. En temps normal, les alizés poussent les eaux chaudes vers l’Indonésie et l’Australie, tandis que des eaux plus froides remontent des profondeurs au large de l’Amérique du Sud. Pendant El Niño, ces vents faiblissent. Les eaux chaudes gagnent alors le centre et l’est du Pacifique, les remontées d’eau froide diminuent et les zones de fortes pluies se déplacent avec elles.
Ce bouleversement apparemment lointain modifie à son tour la circulation atmosphérique à des milliers de kilomètres. Mais pas partout avec la même netteté. L’OMM souligne que, pour août à octobre, les modèles dessinent déjà une empreinte typique d’un fort El Niño : davantage de pluie sur la Corne de l’Afrique, le sud de l’Europe, l’ouest de l’Amérique du Nord et le sud-est de l’Amérique du Sud ; moins sur le sous-continent indien, le sud et l’est de l’Australie, une partie de l’Amérique centrale, des Caraïbes et du nord-ouest de l’Amérique du Sud.
C’est là toute la difficulté lorsqu’on parle des "effets d’El Niño". Il ne permet pas de prévoir la météo d’un pays plusieurs mois à l’avance. Il augmente ou diminue la probabilité de certains régimes de temps. Et plus on s’éloigne du Pacifique tropical, plus ce signal peut être brouillé par d’autres acteurs du système climatique.
En France, pas de "météo El Niño"
Alors, faut-il s’attendre à un automne détrempé ou à un hiver glacial en France ? à l’heure actuelle, il est impossible de répondre de manière univoque à cette question. En effet, l’influence d’El Niño sur l’Europe est beaucoup moins directe que sur l’Amérique, l’Australie ou l’Asie du Sud-Est.
Pour août, septembre et octobre, Météo-France privilégie actuellement un scénario plus chaud que les normales sur toute la France, ainsi que sur l’ensemble de l’Europe. Les régions méditerranéennes ont parallèlement une probabilité accrue de connaître un trimestre davantage pluvieux par rapport à la normale, alors que des conditions plus sèches sont privilégiées sur une partie de l’Europe centrale. Mais Météo-France met d’abord en avant la persistance de blocages anticycloniques au nord du continent et le contexte du réchauffement climatique : impossible donc d’attribuer ces prévisions au seul El Niño.
Pour la suite, quelques tendances statistiques existent néanmoins. Le Met Office britannique rappelle qu’un El Niño augmente, en Europe du Nord et au Royaume-Uni, la probabilité de conditions plus douces, humides et venteuses en automne et au début de l’hiver, avant un possible basculement vers des conditions plus froides et plus calmes en fin d’hiver.
La mécanique passe notamment par le jet-stream, l’Atlantique Nord et parfois la stratosphère. Mais elle est loin d’être automatique. Une étude publiée en 2025 dans npj Climate and Atmospheric Science montre d’ailleurs que la connexion entre El Niño et le climat européen varie fortement selon la période de l’hiver et même d’une décennie à l’autre. Le signal apparaît généralement plus robuste en janvier-février qu’en novembre-décembre. Autrement dit, un El Niño record ne signifie pas nécessairement un impact record en France et chez ses voisins.
De l’Australie à l’Afrique, des conséquences beaucoup plus nettes
Ailleurs, les risques sont déjà suffisamment bien identifiés pour déclencher des mesures d’anticipation. En Australie, où El Niño est solidement installé, le Bureau of Meteorology prévoit notamment des précipitations inférieures aux normales dans une partie du sud et de l’est du pays, tandis que les températures devraient rester plus élevées que la normale dans la majeure partie du territoire. La situation pourrait encore s’accentuer au printemps austral, car les températures de l’océan Indien évoluent elles aussi dans un sens qui favorise généralement un temps plus sec sur une partie de l’Australie.
L’Inde surveille elle aussi la situation de près. L’agence météorologique nationale prévoit pour août et septembre des précipitations globalement inférieures à la normale, avec d’importantes disparités régionales.
En Afrique, la géographie des risques s’inverse parfois à quelques milliers de kilomètres de distance. Dans la partie orientale de la Corne de l’Afrique, El Niño est associé à des pluies plus abondantes entre octobre et décembre, avec un risque accru d’inondations. En Afrique australe, il favorise au contraire un déficit de précipitations pendant la saison des pluies, d’octobre à avril. La FAO avertit déjà qu’une sécheresse pourrait peser sur la récolte 2026-2027 de maïs, aliment de base dans une grande partie de la région…
En Amérique latine, le contraste est tout aussi marqué. Le nord du continent, notamment la Colombie, le Venezuela ou certaines parties du Brésil, est généralement exposé à davantage de chaleur et de sécheresse. Plus au sud, la partie méridionale du Brésil, le nord de l’Argentine et d’autres régions subtropicales voient au contraire augmenter le risque de pluies abondantes et d’inondations. L’Amérique centrale et plusieurs îles des Caraïbes figurent également parmi les régions où un déficit pluviométrique est attendu ces prochains mois.
Moins d’ouragans dans l’Atlantique, davantage dans le Pacifique
El Niño pourrait aussi modifier très visiblement la saison des cyclones. Dans l’Atlantique, son influence tend à augmenter le cisaillement du vent, c’est-à-dire les différences de direction et de vitesse des vents selon l’altitude. Une configuration défavorable au développement des ouragans.
Début août, la NOAA a ainsi relevé à 75 % la probabilité que la saison cyclonique 2026 soit moins active que la normale dans l’Atlantique. Elle prévoit entre 7 et 13 tempêtes baptisées sur l’ensemble de la saison, dont 2 à 6 pourraient devenir des ouragans et jusqu’à deux des ouragans majeurs. Cela ne signifie évidemment pas que les littoraux sont à l’abri : une saison globalement calme peut toujours produire un cyclone particulièrement destructeur.
Dans l’est du Pacifique, c’est quasiment l’inverse. La NOAA estime à 70 % la probabilité d’une saison plus active que la normale, avec 15 à 22 tempêtes nommées, 9 à 14 ouragans et 5 à 9 ouragans majeurs.
Et 2027 pourrait encore monter d’un cran
Reste un effet moins spectaculaire sur une carte météo, mais potentiellement majeur à l’échelle planétaire : la température moyenne mondiale. El Niño libère une partie de la chaleur accumulée dans le Pacifique vers l’atmosphère. Son influence sur les températures mondiales intervient généralement avec quelques mois de décalage, ce qui signifie que le maximum pourrait être ressenti en 2027 plutôt qu’en 2026.
Le Met Office estime d’ailleurs que l’El Niño attendu en fin d’année augmente la possibilité que 2027 devienne l’année la plus chaude jamais mesurée… alors même que 2026 est déjà bien positionnée pour rester dans les annales. Plus largement, les prévisions coordonnées par l’OMM évaluent à 86 % la probabilité qu’au moins une année entre 2026 et 2030 dépasse le record mondial établi en 2024.
Il faut toutefois éviter un dernier raccourci : El Niño ne crée pas le réchauffement climatique. Il s’agit d’une oscillation naturelle qui fait monter ou baisser temporairement la température moyenne d’une année à l’autre. La tendance de fond vient, elle, de l’accumulation de gaz à effet de serre liée aux activités humaines. El Niño agit donc plutôt comme un accélérateur temporaire sur une planète déjà beaucoup plus chaude.
Et c’est précisément cette combinaison qui inquiète. Sécheresses, incendies, inondations ou vagues de chaleur peuvent à leur tour affecter les récoltes, l’accès à l’eau et la santé. Mi-août, l’Organisation mondiale de la santé alertait notamment sur les risques de maladies liées à la chaleur, de maladies transmises par l’eau ou les moustiques, de malnutrition et de perturbation des systèmes de santé. Dès à présent, quelque 26 % de la population mondiale n’a pas accès à de l’eau potable salubre, selon Unicef. Un chiffre qui pourrait encore monter d’un cran avec El Niño 2026-2027.