Un bocal en verre à la place d’un paquet de pâtes en carton, d’un sachet de riz en plastique ou d’un emballage de biscuits (et ses sous-emballages…). Ici, une fois vide, le contenant est rapporté, lavé, rempli puis remis en circulation. Sur le papier, le principe paraît simple. À grande échelle, il suppose pourtant de repenser une partie de la logistique de la distribution alimentaire.
C’est précisément le défi auquel s’attaque Le Drive tout nu. Fondée en 2018 à Toulouse par Salomé Géraud et Pierre Géraud-Liria, l’entreprise a reçu, lors de la 9e édition du Grand Prix de la Marque Engagée organisé dans le cadre de Produrable 2026, le prix Coup de cœur décerné par les étudiants d’AgroParisTech. Elle avait déjà été récompensée dans la catégorie start-up lors de cette même cérémonie.
Le zéro déchet sans venir avec ses bocaux
Le principe du Drive tout nu consiste justement à gommer une partie des contraintes associées au vrac. Pas besoin de venir avec ses propres contenants : les produits sont déjà conditionnés dans des bocaux ou des sacs en tissu réutilisables. Le client ne paie pas le contenant et, lorsqu’il le rapporte, 10 centimes sont crédités sur sa cagnotte.
Épicerie, fruits et légumes, produits frais, cosmétiques ou produits ménagers : l’entreprise cherche à couvrir les courses du quotidien. Elle revendique aujourd’hui plus de 12 000 clients, plus de 300 fournisseurs et plus de 4 millions d’emballages à usage unique évités depuis sa création.
C’est notamment la facilité d’appropriation du modèle qui a convaincu les étudiants d’AgroParisTech. "On s’est sentis proches du projet. C’est quelque chose dans lequel on peut se voir, on peut se projeter", a expliqué une représentante des étudiants lors de la remise du prix, évoquant également "de belles valeurs" et un projet qui "donne de l’espoir pour la suite".
Faire entrer les bocaux dans la grande distribution
Mais Le Drive tout nu ne veut plus seulement développer ses propres points de vente. Son nouveau terrain de jeu se trouve aussi au cœur des supermarchés traditionnels. Avec ses "Corners tout nu", l’entreprise propose ses produits préconditionnés en contenants réutilisables directement dans les grandes surfaces. Après Carrefour, quatre corners ont notamment été annoncés début 2026 dans des magasins Intermarché.
Le principe est stratégique : plutôt que de demander aux consommateurs de changer de magasin pour réduire leurs emballages, faire venir le réemploi là où ils effectuent déjà leurs courses. Le comité de présélection du Grand Prix avait d’ailleurs particulièrement retenu cette volonté "d’élargir l’impact au-delà de ses propres magasins", ainsi que la construction d’une véritable infrastructure autour de la consigne.
Le changement d’échelle a été soutenu par une levée de fonds de 7 millions d’euros annoncée en 2025. Elle doit notamment financer l’expansion du réseau, le développement des corners en grande distribution et l’industrialisation de la filière de consigne. L’objectif affiché est d’ouvrir 25 nouveaux points de vente d’ici 2027.
"Si on veut avoir des prix compétitifs, il faut massifier"
Car derrière le bocal se cache un enjeu beaucoup moins visible : celui du prix. Pour Pierre Géraud-Liria, la généralisation du zéro déchet ne se jouera pas uniquement sur les convictions environnementales des consommateurs. "La démocratisation, ça passe par un marketing sympa, ça passe par des emplacements commerciaux biens, mais avant tout […] le prix", a-t-il expliqué sur la scène de Produrable. Avant de résumer : "Si on veut avoir des prix compétitifs, il faut massifier, on n’a pas d’autre choix."
L’entreprise affirme ainsi vouloir proposer des tarifs de 3 à 5 % inférieurs à ceux des marques nationales. C’est l’un des objectifs présentés dans son dossier de candidature au Grand Prix, et non un écart de prix vérifié indépendamment. Le Drive tout nu y assume une stratégie visant à rendre le zéro déchet accessible au plus grand nombre plutôt qu’à en faire une offre premium. Le Drive TOUT NU
De quelques mètres carrés à une petite usine de la consigne
Pour y parvenir, il faut industrialiser une opération qui était jusqu’ici réalisée à beaucoup plus petite échelle. Et Pierre Géraud-Liria a profité de la remise du prix pour annoncer une étape importante : quelques jours auparavant, l’entreprise avait lancé la production dans son nouveau site de 2 300 m².
C’est là que les contenants rapportés doivent désormais être traités : récupération, lavage puis nouveau remplissage avant leur retour dans le circuit. "Ça change des 16 m² du début quand on se voyait déjà à la place de Leclerc", s’est amusé le cofondateur. Dès la création de l’entreprise, raconte-t-il, les deux associés imaginaient pouvoir "remplacer Leclerc en cinq ans à la tête de la distribution en France". Huit ans plus tard, l’objectif reste évidemment lointain, mais l’anecdote dit quelque chose de l’ambition initiale du projet.
Les projections inscrites dans le dossier de candidature donnent la mesure du changement recherché : Le Drive tout nu vise 64 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2030, contre 5 millions en 2025. Et il espère 14 millions de bocaux produits par son hub à cet horizon.
Le défi du passage à l’échelle
Reste précisément à prouver que le modèle peut fonctionner à cette dimension. Le comité de présélection du Grand Prix soulignait lui-même que sa "reproductibilité" et sa "viabilité à très grande échelle" devaient encore être démontrées. Il relevait aussi que plusieurs résultats présentés reposaient encore sur des projections.
C’est désormais tout l’enjeu. Après avoir cherché à rendre le vrac aussi pratique que le drive classique, Le Drive tout nu tente de transformer le réemploi en véritable infrastructure de distribution. Avec une équation délicate : laver, transporter et remplir des millions de bocaux tout en maintenant des prix suffisamment bas pour ne plus réserver le zéro déchet aux consommateurs déjà convaincus.