C’est un fait : un fleuve ignore les frontières. Mais les données qui le décrivent, beaucoup moins. Niveau de l’eau, débit, précipitations en amont, remplissage d’un barrage : ces informations parfois très techniques peuvent déterminer quand évacuer une population menacée par une crue, combien d’eau réserver à l’agriculture ou comment gérer une sécheresse. Et lorsqu’elles sont produites dans un autre pays, il faut encore que celui-ci accepte de les transmettre.
Le problème est loin d’être marginal. Les eaux transfrontalières représentent 60 % des flux mondiaux d’eau douce. Quelque 153 pays partagent au moins une rivière, un lac ou un aquifère avec un voisin et plus de trois milliards de personnes vivent dans des bassins de fleuves et de lacs transfrontaliers, rappelle UN-Water dans son bilan mondial de la coopération sur l’eau publié en 2024. Seuls 43 de ces 153 pays disposent cependant d’accords opérationnels couvrant au moins 90 % de leurs eaux partagées. Une question qui devient de plus en plus stratégique avec le dépassement de cette limite planétaire.
Quand l’amont détient aussi l’information
Cette géographie crée une asymétrie évidente. Le pays situé en amont voit arriver l’eau avant son voisin. S’il dispose de barrages et de stations hydrologiques, il sait aussi plus tôt comment évolue le fleuve. Dans son rapport consacré en 2024 au partage des données dans les bassins transfrontaliers, la Commission économique des Nations unies pour l’Europe (CEE-ONU) considère ainsi l’échange d’informations comme l’un des fondements de la coopération. Le manque de données pertinentes et les difficultés à les partager figurent d’ailleurs parmi les trois principaux obstacles signalés par les États.
Le Brahmapoutre, fleuve d’Asie du Sud, illustre particulièrement bien cette dépendance. Il prend sa source au Tibet, traverse l’Inde puis rejoint le Bangladesh. Depuis 2002, Pékin et New Delhi ont signé plusieurs accords permettant à l’Inde de recevoir, pendant la saison des crues, des informations provenant de stations chinoises. La concertation prévoit notamment la communication des niveaux d’eau, des débits et des précipitations afin d’améliorer la prévention des inondations en aval.
Des questions diplomatiques complexes
Mais cette coopération n’est pas acquise pour toujours. Le dernier protocole concernant le Brahmapoutre a expiré le 5 juin 2023. Dans son rapport annuel 2024-2025, le ministère indien des Ressources en eau indiquait qu’il était toujours en cours de renouvellement par la voie diplomatique. Il précise surtout que la transmission des données chinoises a été suspendue à partir du 6 juin 2023. Pour le Sutlej, autre fleuve prenant sa source en Chine avant de rejoindre l’Inde, l’accord avait déjà expiré en novembre 2020. Depuis, les échanges d’informations sont en suspens.
Il ne s’agit pas nécessairement d’une volonté de "couper" délibérément le partage de la data : expiration d’un accord, tensions diplomatiques, problèmes techniques ou choix politiques peuvent produire le même résultat. Mais pour le pays situé en aval, la conséquence est identique : une partie de ce qu’il sait du fleuve dépend de la coopération de son voisin.
Sur le Nil, les données au cœur des tensions
Le même enjeu se retrouve en Afrique autour du Grand barrage de la Renaissance (GERD), construit par l’Éthiopie sur le Nil Bleu. Depuis des années, l’Égypte et le Soudan réclament davantage de garanties sur le fonctionnement du barrage et sur la transmission des données concernant son remplissage et ses lâchers d’eau. Pour Khartoum, situé immédiatement en aval, ces informations sont essentielles pour gérer ses propres barrages et anticiper les crues. Une étude publiée en 2021 dans Nature Communications a d’ailleurs montré que le Soudan pouvait tirer des bénéfices importants du GERD – notamment pour la prévention des inondations et l’irrigation – à condition qu’existent une coordination étroite et un partage régulier des données entre les infrastructures éthiopiennes et soudanaises.
Le paradoxe est que le bassin du Nil dispose déjà d’un réseau régional de surveillance hydrologique. La Nile Basin Initiative s’appuie sur des dizaines de stations pour suivre niveaux d’eau, débits ou précipitations, mais précise que le partage de ces informations reste largement dépendant de la coopération volontaire des États. Là encore, disposer de capteurs ne suffit donc pas : encore faut-il s’accorder sur les données à transmettre, leur fréquence et les règles qui encadrent leur utilisation.
Le climat augmente la valeur de chaque mesure
Cette question devient plus sensible à mesure que le cycle de l’eau se dérègle. Selon l’Organisation météorologique mondiale, seul un tiers environ des bassins fluviaux de la planète ont connu des conditions considérées comme normales en 2024. Pour la sixième année consécutive, la majorité affichait des débits supérieurs ou inférieurs aux normales. Et 2026 devrait être une année reccord en la matière. L’organisation appelle justement à renforcer les réseaux de mesure et le partage des données.
À cela s’ajoute la transformation des "châteaux d’eau" naturels de la planète. Les montagnes fournissent 55 à 60 % des flux annuels d’eau douce mondiaux et environ deux milliards de personnes dépendent directement de leurs eaux, selon le Rapport mondial des Nations unies sur la mise en valeur des ressources en eau 2025. Or fonte des glaciers, modification de l’enneigement et précipitations extrêmes bouleversent progressivement les régimes des fleuves.
Plus le comportement d’un cours d’eau devient difficile à prévoir à partir des seules observations du passé, plus l’information récente prend donc de la valeur. Une mesure effectuée plusieurs centaines de kilomètres en amont peut donner quelques heures ou quelques jours supplémentaires pour anticiper une crue. Et en période de sécheresse, connaître les débits réels ou le remplissage des réservoirs permet de comprendre quelle quantité d’eau reste effectivement disponible.
Vue de l’espace : les satellites rebattent les cartes
Mais les États ne sont plus les seuls capables de regarder ce qui se passe sur un fleuve. Depuis 2020, le Mekong Dam Monitor, développé notamment par le Stimson Center, utilise l’imagerie satellitaire et la télédétection pour suivre les effets des 60 plus grands barrages du bassin du Mékong. Son équipe a répertorié plus de 600 barrages en exploitation dans les six pays du bassin et confronte ses observations spatiales aux données publiques de la Mekong River Commission.
Ce regard venu de l’espace peut même révéler ce qui n’a pas encore été officiellement annoncé. Fin 2021, le Mekong Dam Monitor a ainsi identifié sur des images satellites que la construction du barrage Sekong A, au Laos, avait débuté dès décembre 2020. Et ce, alors même que le gouvernement laotien n’a officiellement notifié le projet à la Mekong River Commission qu’en août 2022…
Et la technologie progresse vite. La mission franco-américaine SWOT, lancée par le CNES et la NASA en décembre 2022, permet désormais de mesurer depuis l’espace la hauteur, la largeur et la pente des cours d’eau, puis d’en estimer le débit. Depuis 2026, ses données permettent d’établir une cartographie mondiale des débits fluviaux, y compris dans des régions dépourvues de stations de mesure accessibles. Les données sont diffusées publiquement via les plateformes de la NASA et le portail français Hydroweb.next.
Le satellite ne remplace pourtant pas les stations au sol. Le CNES souligne lui-même que les estimations de débit restent soumises à des incertitudes liées aux modèles utilisés, à la précision des observations ou aux caractéristiques de chaque rivière. Mais le principe change déjà la donne : un État peut de moins en moins être l’unique détenteur de ce que l’on sait d’un cours d’eau situé sur son territoire.
De l’eau partagée aux données partagées
Reste que voir un barrage depuis l’espace ne dit pas tout. Une image satellite ne livre pas nécessairement les intentions de son gestionnaire, ni ses prochaines décisions, et elle n’offre pas toujours la rapidité d’une station hydrologique transmettant ses mesures en continu. En outre, les niveaux de pollution – et leurs sources – restent souvent méconnues… La technologie peut donc réduire l’opacité, pas remplacer la coopération entre États.
C’est probablement là que se joue la nouvelle bataille de l’eau. Pas seulement autour de la propriété d’un fleuve ou du contrôle d’un barrage, mais autour d’une question beaucoup plus discrète : qui sait quoi, et à quel moment ? Face à des crues et des sécheresses plus difficiles à anticiper, partager l’eau pourrait de plus en plus commencer par partager les données qui permettent de la comprendre.