La Terre mérite-t-elle vraiment son surnom de "planète bleue" ? Vue de l’espace, sans aucun doute. Mais du point de vue de nos besoins, l’image est trompeuse. L’essentiel de l’eau terrestre est salée ou emprisonnée dans les glaces. Selon l’Organisation météorologique mondiale (WMO), seulement 0,5 % de l’eau présente sur Terre constitue de l’eau douce utilisable et disponible (sur 2,8 % d’eau douce par rapport à 97,2 % d’eau salée). Et cette petite fraction est tout sauf équitablement répartie. Une vaste étude de référence menée en 2003 par la FAO sur les ressources hydriques mondiales estimait que neuf pays concentraient à eux seuls 60 % des ressources naturelles internes en eau douce. Il s’agit du Brésil, de la Russie, du Canada, des États-Unis, de la Chine, de la Colombie, de l’Indonésie, du Pérou et de l’Inde.
Une précision s’impose pourtant. Ce fameux "60 %" ne désigne ni 60 % de toutes les molécules d’eau douce de la planète, ni un immense réservoir que neuf gouvernements pourraient ouvrir ou fermer à volonté. La FAO, l’Organisation pour l'alimentation et l'agriculture, parle de ressources naturelles internes renouvelables, c’est-à-dire de l’eau générée chaque année sur le territoire par les précipitations, les cours d’eau et la recharge des nappes. Le chiffre reste néanmoins précieux pour prendre la mesure de la concentration géographique de la ressource, mais pas pour décrire au litre près la situation de 2026.
Une richesse très mal répartie
Cette carte de l’eau coïncide surtout très mal avec celle des humains. “L’Asie, qui représente 60 % de la population mondiale, ne dispose que de 30 % des ressources mondiales, alors que l’Amazonie, qui ne représente que 0.3 % de la population mondiale, renferme 15 % des stocks d’eau douce mondiaux”, explique la CNAPD (Coordination Nationale d’Action pour la Paix et la Démocratie). Des régions très peuplées disposent donc d’une fraction limitée de la ressource quand des territoires beaucoup moins peuplés en sont extraordinairement riches.
Mais même les frontières nationales racontent imparfaitement l’histoire. Le Brésil est un géant de l’eau grâce notamment à l’Amazonie ; cela n’empêche pas certaines de ses régions de connaître des sécheresses. Même paradoxe en Inde, elle aussi membre du club des neuf, mais confrontée à une forte pression sur ses nappes et à des pénuries locales. Une moyenne nationale peut masquer d’immenses différences entre deux régions, deux saisons ou deux années.
Posséder de l’eau ne suffit plus
C’est là que la notion de "puissance de l’eau" montre ses limites. L’enjeu n’est pas simplement d’avoir beaucoup d’eau quelque part sur son territoire. Encore faut-il qu’elle soit disponible lorsque les populations en ont besoin, là où elles vivent, qu’elle soit de bonne qualité et que les infrastructures permettent de la stocker, de la traiter et de l’acheminer. Or, la limite planétaire du cycle de l'eau a été officiellement dépassée courant 2022.
Or tous ces paramètres se dégradent. Les dernières données AQUASTAT publiées par la FAO fin 2025 montrent que la quantité d’eau douce renouvelable disponible par habitant a reculé de 7 % en seulement dix ans. Dans le même temps, l’agriculture absorbe toujours environ 72 % des prélèvements mondiaux d’eau douce (20 % pour l’industrie et 10 % pour les usages domestiques).
Le changement climatique rend surtout la ressource moins prévisible. Dans son dernier état mondial des ressources en eau, l’Organisation météorologique mondiale constate qu’en 2024, seulement un tiers des bassins fluviaux de la planète ont connu des conditions considérées comme normales. Les autres ont affiché des débits supérieurs ou inférieurs aux moyennes. Cela fait six années consécutives que ce déséquilibre domine, alimentés par une météo disparate mais aussi par la fonte des glaciers (qui représentent 40 % de l’eau douce de l’Europe, selon Euromontana). Autrement dit, le problème mondial de l’eau n’est pas une simple histoire de stock qui diminuerait comme celui d’un réservoir d’essence. C’est une crise de disponibilité dans l’espace et dans le temps.
La moitié de l’humanité déjà concernée
Cette tension possède un nom : le stress hydrique. Il apparaît lorsque les prélèvements deviennent trop importants par rapport aux ressources renouvelables disponibles. D’après le World Resources Institute, 25 pays abritant un quart de la population mondiale sont aujourd’hui exposés chaque année à un stress hydrique extrêmement élevé, c’est-à-dire qu’ils consomment plus de 80 % de leur ressource renouvelable disponible. Au moins la moitié de la population mondiale vit par ailleurs sous un stress hydrique élevé pendant au moins un mois chaque année, comme nous avons pu le vivre cet été en France. Mais ce phénomène est particulièrement marqué au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et dans certaines parties de l’Asie.
La rareté n’est cependant jamais seulement naturelle. Surexploitation des nappes, agriculture irriguée, pollution, urbanisation, infrastructures insuffisantes ou mauvaises décisions politiques peuvent transformer une ressource relativement abondante en bien rare. À l’inverse, des pays très arides parviennent à sécuriser une partie de leur approvisionnement grâce au dessalement, au recyclage des eaux usées ou à d’importantes infrastructures… à condition d’en avoir les moyens financiers et énergétiques.
L’inégalité hydrique est donc aussi économique. Deux territoires recevant une quantité comparable de précipitations peuvent offrir à leurs habitants des niveaux de sécurité très différents.
Les fleuves ne connaissent pas les frontières
S’ajoute une difficulté majeure : une grande partie de cette richesse ne se laisse précisément pas enfermer "entre les mains" d’un seul pays. 60 % des flux mondiaux d’eau douce sont transfrontaliers et 153 États possèdent au moins une partie de leur territoire dans un bassin fluvial, lacustre ou aquifère partagé avec leurs voisins. L’eau impose aux peuples une réelle interdépendance : ce qui est prélevé, retenu ou pollué dans un pays peut modifier la quantité ou la qualité de l’eau disponible dans le suivant. Ainsi, la FAO estime que 33 pays dépendent d'autres pays pour plus de 50 % de leurs ressources en eau renouvelables.
La position géographique devient dès lors stratégique. Être en amont d’un grand fleuve permet de construire barrages et réservoirs avant que l’eau ne franchisse une frontière. La Chine en fournit aujourd’hui une spectaculaire illustration. En juillet 2025, Pékin a officiellement lancé dans l’est du plateau tibétain la construction d’un gigantesque complexe hydroélectrique de cinq centrales sur le Yarlung Zangbo, qui devient plus loin le Brahmapoutre en Inde et au Bangladesh. L’investissement annoncé atteint environ 168 milliards de dollars.
Le projet inquiète ses deux voisins en aval, qui redoutent les conséquences potentielles sur les débits et les sédiments. Pékin assure de son côté que le projet n’affectera pas significativement leur approvisionnement. C’est précisément ce qui fait de l’eau une ressource géopolitique particulière : à la différence d’un gisement de pétrole, le fleuve continue sa route.
Une ressource de pouvoir, mais aussi de coopération
Faut-il pour autant annoncer les futures "guerres de l’eau" ? L’expression fonctionne bien dans un titre, moins dans la réalité. L’eau peut servir de moyen de pression, être visée par des attaques ou aggraver des tensions déjà existantes. Selon un rapport du Pacific Institute de 2025, “Les violences liées aux ressources en eau ont atteint des niveaux records, poursuivant une trajectoire de forte croissance de ces incidents au cours du dernier quart de siècle, et plus particulièrement ces dernières années. 420 incidents ont été signalés en 2024, soit une augmentation de près de 20 % par rapport à 2023 et de 78 % par rapport à 2022. Seuls 24 incidents de ce type avaient été recensés dans le monde en 2000.”
Mais ces tensions constituent rarement à elle seule la cause d’une guerre. En réalité, l’eau est souvent un facteur qui se superpose aux rivalités territoriales, politiques, sociales ou ethniques. Surtout, l’histoire compte davantage d’exemples de coopération que de conflits autour de l’eau. C’est peut-être le paradoxe ultime de cette ressource. Rare, inégalement répartie et indispensable, elle peut accroître le pouvoir d’un État. Mais puisqu’elle circule, traverse les frontières et relie nos économies, personne ne peut réellement la gérer seul.
L’eau que nous ne voyons pas
Il faut aussi réaliser que nous échangeons aussi de l’eau sans la voir. Produire du coton, du café, des céréales, de la viande ou des biens industriels nécessite de grandes quantités d’eau : en important ces produits, les pays importateurs déplacent indirectement leur empreinte hydrique vers les régions productrices. C’est ce qu’on appelle l’”eau virtuelle". La géopolitique de l’eau se joue donc autant dans les bassins du Brahmapoutre ou du Nil que dans nos assiettes et nos chaînes d’approvisionnement. “Lorsqu’un individu mange une tablette de chocolat de 100g, il consomme en réalité quelques 1 720 litres d’eau”, rappelle le CNAPD. Pour un t-shirt, comptez un peu moins de 2500 litres et entre 7 et 11 000 litres pour fabriquer un jean.
La planète ne manque pas encore globalement d’eau douce. Elle manque de plus en plus souvent d’eau au bon endroit, au bon moment et pour les bonnes personnes. Et c’est peut-être cette inégalité, davantage encore que la rareté elle-même, qui fera de l’eau l’une des ressources les plus stratégiques du siècle.
Château d’eau, de l’Isère au Pô
Les Alpes sont surnommées “le château d’eau” de l’Europe. Trois grands fleuves y prennent leur source : le Rhône, le Rhin et le Pô. Ils sont respectivement alimentés à 41 %, 34 % et 53 % par l’eau des Alpes. Mais les effets du changement climatique et la pression des activités humaines commencent à peser lourdement sur ces artères vitales. La revue L’Alpe leur consacre justement un numéro pour évoquer usages et enjeux, histoire et perspectives.