Femme se ventilant avec un éventail coloré par une journée chaude en ville.
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Les jours d’après : “Nous n’avons plus le droit de nous habituer”

Sous l’effet des vagues de chaleur, même un simple déplacement dans la rue sous le soleil devient une épreuve.

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En bref

Résumé réalisé avec l’IA, validé par WE DEMAIN.

Par Frédéric Thomas, biologiste de l’évolution, directeur de recherche de classe exceptionnelle au CNRS et médaille d’argent du CNRS. Ses travaux explorent les liens entre écologie, évolution et santé, notamment la manière dont les principes de l’évolution permettent de mieux comprendre le cancer. Il dirige à Montpellier le Centre de recherches écologiques et évolutives sur le cancer et le laboratoire international franco-australien CANECEV, consacré à l’écologie et à l’évolution du cancer. Il codirige également la Zone Atelier Santé Environnement Camargue.

Cet été encore, dans nos sociétés européennes, nous aurons recherché ce que cette saison promet depuis longtemps : les vacances, le dehors, les repas tardifs, les plages, les voyages, les nuits fenêtres ouvertes. Mais au moment où l’été 2026 s’achève, difficile de ne pas voir ce qui est en train de changer. La saison du plaisir devient aussi, par moments, celle que l’on redoute.

Canicules qui s’installent, nuits sans fraîcheur, sécheresses, incendies gigantesques, restrictions d’eau, récoltes fragilisées : le changement climatique n’est plus seulement affaire de courbes ou de projections. Il s’éprouve désormais dans les corps et bouleverse notre quotidien. Sans doute est-ce aussi parce qu’il nous atteint directement que nous commençons véritablement à nous en inquiéter. Mais ce serait une erreur de confondre ces désagréments, aussi sérieux soient-ils, avec le problème lui-même.

Face à nos inconforts passagés, une transformation profonde de la nature

L’été qui devient difficile à supporter n’est que le symptôme visible d’une transformation écologique beaucoup plus profonde. Nous commençons à nous inquiéter parce que dormir devient difficile lors d’une nuit à 30 °C, parce qu’une promenade devient impossible en pleine journée, parce que nos jardins jaunissent ou parce que nos vacances sont menacées par les incendies. Tout cela est légitime. Mais pendant que notre attention se porte sur cet inconfort nouveau, des transformations autrement plus fondamentales affectent déjà les sols, les forêts, les océans, les cycles de l’eau, les communautés animales et végétales et, plus généralement, les systèmes vivants dont dépendent nos sociétés.

La véritable question n’est donc pas de savoir si nous connaîtrons un jour 45, 50 ou davantage de degrés, comme si un seuil symbolique faisait soudain basculer la physique du climat. Elle est de savoir jusqu’où nous pouvons modifier les conditions environnementales de la Terre tout en conservant un monde durablement habitable pour les humains et pour les autres formes de vie dont nous dépendons. C’est, au sens plein du terme, une question d’habitabilité.

La biodiversité n’est pas un supplément esthétique

En science, une planète habitable n’est pas simplement une planète sur laquelle un organisme peut survivre quelques heures dans un endroit protégé. L’habitabilité suppose des conditions permettant à des systèmes vivants complexes de persister, de se renouveler, d’interagir et d’évoluer dans le temps.

Or la Terre n’est pas habitable uniquement parce qu’elle se trouve à la bonne distance du Soleil. Elle l’est aussi parce que, depuis des milliards d’années, la vie participe elle-même à la construction et au maintien des conditions dans lesquelles elle peut persister. Atmosphère, sols, cycles de l’eau, stockage du carbone, pollinisation, fertilité, décomposition de la matière organique, régulation des populations, fonctionnement des océans : notre environnement est le produit d’innombrables interactions entre processus physiques et monde vivant.

C’est pourquoi la biodiversité n’est pas un supplément esthétique que nous pourrions sacrifier lorsque les circonstances deviennent difficiles.

Cesser de juger la situation à partir de ce qui fonctionne encore

La biodiversité est une partie de l’infrastructure fonctionnelle de notre planète. Nous pouvons parfaitement imaginer une Terre plus pauvre en espèces. Ce que nous savons beaucoup moins faire, c’est garantir qu’une biosphère profondément simplifiée continuera indéfiniment à assurer avec la même efficacité l’ensemble des fonctions écologiques dont dépendent huit ou dix milliards d’êtres humains.

Chaque espèce disparue ne provoque évidemment pas l’effondrement immédiat d’un écosystème. Les systèmes biologiques possèdent de la redondance, de la plasticité et une extraordinaire capacité d’adaptation. Mais robustesse ne signifie pas invulnérabilité. À mesure que nous simplifions les écosystèmes, fragmentons les habitats, transformons les sols, surexploitons certaines ressources et modifions simultanément le climat, nous réduisons progressivement leurs marges de sécurité.

C’est peut-être là l’un des grands malentendus de notre époque : nous jugeons souvent la situation à partir de ce qui fonctionne encore. Une forêt est toujours là. Une rivière coule encore. Une espèce est encore présente. Une ville continue à fonctionner après une canicule. Et nous en concluons que le système résiste.

Mais en biologie comme en écologie, un système peut donner longtemps l’impression de fonctionner normalement alors même que sa résilience s’érode. Jusqu’au moment où une perturbation supplémentaire révèle brutalement que les mécanismes qui permettaient jusque-là son rétablissement ont disparu.

Interroger notre durabilité

Nous devrions donc apprendre à juger nos choix non seulement à l’aune de leur efficacité immédiate, mais de leur capacité à durer. La question “pouvons-nous encore vivre ainsi cette année ?” compte finalement beaucoup moins que celle-ci : “pourrons-nous vivre ainsi longtemps ?” C’est, à mes yeux, ce que nous n’avons plus le droit de continuer à ignorer.

La durabilité n’est pas une contrainte morale inventée pour empêcher le développement humain. Elle en est au contraire une condition.

Il existe parfois dans le débat public une opposition presque caricaturale entre protection de la nature et progrès humain. Comme s’il fallait choisir entre revenir à une nature idéalisée, débarrassée de la technologie, ou poursuivre sans limite une trajectoire reposant sur une exploitation croissante des ressources. Ce choix n’existe pas. Une relation plus apaisée avec la nature n’implique ni de renoncer à la médecine, ni à la technologie, ni au confort, ni même à l’idée de progrès ; il s’agit de reconnaître qu’aucun développement ne peut durer s’il détruit progressivement les systèmes qui le rendent possible. La science a ici un rôle majeur à jouer.

Nous savons mieux isoler les bâtiments, produire de l’énergie en émettant moins de carbone, restaurer certains écosystèmes, désimperméabiliser les villes, développer des cultures plus résistantes, économiser l’eau, créer des systèmes d’alerte sanitaire, repenser les mobilités, restaurer des zones humides ou utiliser la végétation pour réduire les îlots de chaleur urbaine.

Réapprendre le temps long

La réponse à la crise environnementale peut aussi être une formidable entreprise d’intelligence scientifique, technologique, sociale et politique : apprendre à faire mieux, avec moins de destructions, et surtout à intégrer dans nos décisions une variable que nos sociétés modernes ont trop souvent oubliée : le temps long. Ce qui fonctionne pendant dix ans ne fonctionnera pas nécessairement pendant un siècle.

Nous savons également de mieux en mieux que les problèmes de santé humaine, animale et environnementale ne peuvent plus être traités séparément. C’est tout le sens de l’approche One Health : notre santé dépend de celle des animaux, des écosystèmes et des environnements dans lesquels nous vivons. Le changement climatique en fournit une démonstration spectaculaire. Il agit simultanément sur la mortalité liée à la chaleur, les maladies infectieuses, la qualité de l’air, l’eau, l’alimentation, les déplacements de populations, les espèces invasives et le fonctionnement des écosystèmes.

Il n’y a donc pas, d’un côté, une crise climatique et, de l’autre, une crise de la biodiversité, une crise agricole, une crise sanitaire et une crise sociale. Elles sont les différentes manifestations d’une même interrogation : “Comment maintenir des conditions de vie compatibles avec des sociétés humaines complexes sur une planète dont nous modifions rapidement le fonctionnement ?” Face à cela, je suis préoccupé par la montée d’une forme de résignation anxieuse.

Ne pas se résigner, ne pas céder à l’anxiété

Nous oscillons étrangement entre le déni de ceux qui contestent les faits ou en minimisent la portée, et le fatalisme de ceux qui les admettent mais considèrent que tout est déjà joué. Au bout du compte, les deux conduisent à l’inaction. Il faut au contraire lutter contre les obscurantismes, les fausses équivalences et l’idée confortable selon laquelle les connaissances scientifiques ne seraient qu’une opinion parmi d’autres.

La science n’est évidemment ni infaillible ni omnisciente. Elle progresse précisément parce qu’elle accepte de corriger ses erreurs. Mais lorsqu’un ensemble immense d’observations indépendantes converge vers les mêmes conclusions, ne pas en tenir compte n’est plus du scepticisme : c’est choisir d’ignorer l’information disponible.

Cela ne signifie pas que nous puissions encore éviter toutes les conséquences des changements engagés.

Une partie du réchauffement est déjà là. Une autre est engagée par l’inertie des systèmes climatiques, écologiques, économiques et territoriaux. Nous devons désormais atténuer ce qui peut encore l’être tout en nous adaptant à ce qui ne peut plus être évité.

Nous allons devoir apprendre à vivre avec davantage de chaleur, repenser nos villes, nos horaires, nos bâtiments, nos systèmes agricoles, la gestion de l’eau, la protection des personnes vulnérables et probablement notre rapport même aux saisons.

Ne pas courir indéfiniment après un environnement qui se dégrade

S’adapter n’est pas capituler. Au contraire, une adaptation intelligente permet de préserver ce qui peut encore l’être et de maintenir des conditions de vie acceptables tout en réduisant les causes du problème. Mais il existe une différence fondamentale entre s’adapter à un changement que l’on s’efforce de limiter et tenter de courir indéfiniment derrière un environnement qui se dégrade toujours plus vite.

Il faut aussi résister à une autre tentation : celle de nous habituer.

L’être humain possède une remarquable capacité à normaliser les changements progressifs. Ce qui nous paraît exceptionnel aujourd’hui peut nous sembler banal demain.

Une température autrefois inimaginable devient un record, puis un événement que l’on rencontre occasionnellement, puis une nouvelle référence. Une espèce disparaît d’un territoire et, une génération plus tard, presque plus personne ne se souvient qu’elle y vivait. C’est précisément ainsi que peut s’installer une dégradation écologique majeure sans que nous percevions clairement le monde que nous sommes en train de perdre.

La question n’est plus seulement de savoir comment supporter les prochains étés, mais quel monde nous voulons rendre possible à ceux qui connaîtront ceux de 2050, de 2080 ou du siècle suivant.

Agir avant que l’inaceptable ne devienne la nouvelle normalité

C’est peut-être cela, finalement, “les jours d’après”. Ils ne commenceront pas après une catastrophe parfaitement identifiable. Il n’y aura probablement aucun matin où nous nous réveillerons dans un monde entièrement différent de celui de la veille. Les jours d’après ont déjà commencé. Ils avancent presque silencieusement : quelques degrés supplémentaires, une nuit tropicale de plus, une forêt qui brûle, une nappe phréatique qui ne se recharge plus complètement, une espèce qui remonte vers le nord, une récolte perdue, un territoire où vivre devient plus difficile. Puis, progressivement, ce qui était exceptionnel devient familier.

C’est précisément pour cela qu’il faut agir avant que l’inacceptable ne devienne simplement la nouvelle normalité.

Ce que nous n’avons plus le droit de faire comme avant, c’est de considérer la stabilité environnementale comme un acquis gratuit et permanent. Elle ne l’est pas. L’habitabilité de notre monde est un patrimoine extraordinairement ancien, produit par une histoire physique et biologique de plusieurs milliards d’années. Nous sommes probablement la première espèce capable de comprendre suffisamment le fonctionnement de la planète pour savoir que ses propres activités peuvent en modifier profondément les conditions d’habitabilité. Cette connaissance nous confère une responsabilité particulière.

Le défi du siècle n’est d’ailleurs pas de “sauver la planète”.

La Terre continuera d’exister sans nous et la vie, sous une forme ou une autre, possède une capacité de résilience qui dépasse largement l’histoire humaine. L’enjeu est à la fois plus modeste et plus vital : préserver une Terre sur laquelle il reste bon de vivre.

L’été 2026 aura peut-être été le moment où nous aurons commencé à comprendre collectivement que cela n’allait pas de soi. La suite reste, pour une large part, entre nos mains.

Ce qu’il faut retenir

Une idée forte

L’été qui devient difficile à vivre n’est que la partie visible d’un bouleversement plus profond. Ce qui est en jeu n’est pas seulement le climat, mais l’habitabilité de notre monde, qui dépend du fonctionnement de systèmes vivants que nous fragilisons.

Une urgence

Refuser de nous habituer. Une canicule, une espèce disparue, une nappe qui ne se recharge plus peuvent peu à peu devenir notre nouvelle normalité sans que nous mesurions ce que nous avons perdu.

Une piste d’action

Mener ensemble adaptation et atténuation, en réintroduisant le temps long dans nos décisions : adapter villes, agriculture, bâtiments et gestion de l’eau à ce qui a déjà changé, tout en cessant d’aggraver les dérèglements auxquels nous cherchons à nous adapter.