Station Tara Polaris en action sur une mer gelée avec des plaques de glace flottantes.
©

Tara met le cap sur l’Arctique : une expédition de vingt ans commence aujourd’hui

Le bateau Tara Polar Station pris par les glaces de l'Arctique lors d'une expéridition teste en juillet 2025.

Suivez-nous sur Discover

En bref

  • Tara Polar Station entame un programme scientifique de vingt ans pour suivre l'évolution de l'Arctique central, une région qui se réchauffe trois à quatre fois plus vite que le reste du globe.
  • Conçue pour dériver avec la banquise, cette station mobile accueillera de 12 à 18 personnes et permettra d'étudier l'océan, la glace, l'atmosphère et les écosystèmes tout au long de l'année, nuit polaire comprise.
  • Le projet réunit 34 laboratoires issus de 30 institutions de recherche dans 12 pays et prévoit dix expéditions entre 2026 et 2045.
  • Objectif : produire des données inédites sur le climat et la biodiversité arctiques afin d'améliorer les modèles scientifiques et d'éclairer les décisions face au changement climatique.

Ce dimanche 19 juillet 2026 à 15 heures, Tara Polar Station a quitté Lorient avec une drôle de mission : aller dans l’Arctique se laisser emprisonner par les glaces. Là où la plupart des navigateurs cherchent à éviter la banquise, cette station scientifique mobile a été conçue pour dériver avec elle pendant des mois. Son objectif n'est pas d'atteindre le pôle Nord, mais de devenir un observatoire flottant au cœur de l'océan Arctique central. C'est la première étape d'un programme de vingt ans qui ambitionne de raconter, presque en temps réel, les bouleversements d'une région où le climat change trois à quatre fois plus vite que dans le reste du monde.

“On réfléchit à ce projet depuis onze ans", rappelle Romain Troublé, directeur général de la Fondation Tara Océan. Sur le quai, cette phrase résume l'atmosphère chargée d’émotion. Ce départ est l'aboutissement d'une décennie de préparation, de recherche de financements et de coopération scientifique internationale. Pas moins de 34 laboratoires sont impliqués dans cette première mission, issus de 30 centres ou institutions de recherche et répartis dans 12 pays.

L'idée est née dans le sillage d'une autre aventure devenue mythique : la dérive de Tara entre 2006 et 2008. Pendant 507 jours, la goélette s'était laissée emporter, prise dans les glaces, sur les traces de l'explorateur norvégien Fridtjof Nansen. Les chercheurs avaient alors compris deux choses. La première : l'Arctique était déjà en train de changer. La seconde : personne ne l'observait assez longtemps pour comprendre réellement ce qui s'y jouait.

Travaux de construction à l'intérieur d'un grand bâtiment industriel avec échafaudages et structures métalliques.
©
Construction de la coque du Tara Polar Station à Cherbourg en 2023.

Plus qu'une expédition, un observatoire

Depuis, les connaissances ont progressé. Pourtant, une grande partie de l'Arctique central reste un angle mort de la recherche. “On ne savait pas que certaines canicules arriveraient aussi vite. La température moyenne de l'océan est beaucoup plus élevée que ce que l'on prévoyait encore il y a quelques années. Il pleut dans l’Arctique, c’était inconcevable il y a encore pas si longtemps", souligne Romain Troublé. Pour lui, ces surprises rappellent à quel point il manque encore des observations de terrain pour décrypter les mécanismes à l'œuvre.

Car l'Arctique ne se résume pas à une banquise qui fond. C'est un immense océan de près de 14 millions de kilomètres carrés, recouvert de glace une grande partie de l'année. C'est aussi une région où alternent près de six mois de jour permanent et six mois de nuit polaire, un environnement extrême que peu d'expéditions ont pu étudier dans sa continuité. Les missions de recherche traditionnelles n'y restent généralement que quelques semaines, deux mois au plus, pendant la saison estivale. Elles repartent avant l'hiver, précisément au moment où commencent certains des phénomènes les plus intéressants pour les chercheurs.

C'est toute la différence avec Tara Polaris. L'objectif n'est plus de réaliser une mission exceptionnelle, mais de suivre l'évolution de l'Arctique dans la durée. Dix expéditions doivent se succéder jusqu'en 2045, chacune venant compléter les précédentes afin de constituer une chronique scientifique de l'évolution de l'Arctique.

Un bateau en mer au coucher du soleil, avec un ciel coloré en arrière-plan.
©
La forme du bateau le rend particulièrement sensible au roulis, il ne navigue donc pas par gros temps.

Le bateau qui voulait être prisonnier

De prime abord, l'idée peut sembler contre-intuitive. Construire un bateau... pour qu'il reste bloqué dans les glaces. Pourtant, c'est précisément ce qui a guidé les architectes pendant plusieurs années. Au départ, raconte Romain Troublé, les équipes imaginent "une sorte de soucoupe", un navire presque rond, en forme d’olive, capable de se comporter autrement face à la pression de la banquise. Là où une coque classique risque d'être écrasée, Tara Polar Station doit se laisser progressivement soulever par la glace.

Le résultat est un objet flottant difficile à comparer aux autres navires de recherche. Long de 26 mètres pour 16 mètres de large, il peut accueillir jusqu'à dix-huit personnes et fonctionner de manière autonome pendant près de 500 jours. La moitié de ses quelque 500 mètres carrés est consacrée aux laboratoires, aux équipements scientifiques et aux espaces de travail. Mais l'essentiel des observations ne se fera pas à bord.

Lorsque la station sera immobilisée dans la banquise, les chercheurs installeront un véritable camp scientifique tout autour du navire. Radiomètres, stations météorologiques, capteurs atmosphériques, instruments océanographiques, carottage, sondes destinées à mesurer l'épaisseur de la glace ou la composition de l'eau : plusieurs dizaines d'appareils fonctionneront en permanence autour du navire afin de mesurer les échanges entre l'océan, la glace, l'air et les nuages.

Deux personnes travaillent sur un projet scientifique dans une station polaire.
©
La rosette s'apprête à être mise à l'eau pour un test tandis que, au premier plan à gauche, le ROV attend son tour.

Des mois d'isolement

Ces derniers jours, l'effervescence était encore palpable sur les quais de Lorient. Il fallait charger le matériel scientifique, les pièces de rechange, les équipements de sécurité, les vivres, un motoneige, vérifier les laboratoires, ranger les cabines… "C'est un peu comme remplir un coffre de voiture, on joue à Tetris", plaisante Romain Troublé. À une différence près : ici, il faut faire tenir plusieurs mois d'autonomie dans un bateau de seulement 26 mètres. Chaque caisse est pesée, chaque recoin utilisé, chaque objet pensé pour résister au froid, à l'humidité et à l'isolement. Il faut penser au vital, au matériel scientifique, aux pièces de rechange, mais aussi aux petits plaisirs qui aideront à tenir. Car les douze "hivernants" vivront huit à neuf mois d’affilée en autonomie, loin de leurs proches et de toute assistance immédiate.

Une fois la glace refermée, le quotidien n'aura plus grand-chose à voir avec celui d'un navire classique. L'équipage devra alors vivre au rythme de la banquise. Les températures pourront descendre parfois au-delà de -50 °C. Les sorties sur la glace nécessiteront des protocoles de sécurité permanents, notamment en raison de la présence d'ours polaires, compliquée par la pénombre permanente. Les scientifiques partageront ce huis clos avec les marins, mais aussi avec un chien, un jeune berger de Laponie baptisé Örkki, chargé de prévenir l’équipage de la présence d’ours blancs à proximité.

Des personnes observent un ours polaire depuis un bateau dans un paysage arctique.
©
Rencontre avec un ours polaire lors d'une expédition test de Tara Polar Station à l'été 2025.

Documenter un monde qui bascule

Si les chercheurs retournent, vingt ans après, au cœur de l’Arctique central, ce n'est pas seulement pour mesurer l'épaisseur de la glace. Ils veulent comprendre comment tout un écosystème réagit à une transformation d'une rapidité inédite. "L'Arctique est notre sentinelle, résume Marcel Babin, biologiste marin et directeur scientifique de Tara Polaris. Ce qui s'y passe a un impact sur l'ensemble de la planète." Mais les connaissances restent lacunaires. les observations restent très lacunaires au-delà de 80° de latitude nord, et presque aucune mission ne suit le cycle complet des saisons. Or la vie arctique ne s'arrête pas lorsque le soleil disparaît pendant plusieurs mois. Au contraire, une grande partie des processus biologiques les plus importants se déroule durant la nuit polaire.

Les chercheurs s'intéresseront d'abord aux organismes les plus discrets : bactéries, virus, phytoplancton et zooplancton. Invisibles à l'œil nu, ils constituent pourtant le socle de toute la chaîne alimentaire. Leur évolution conditionne celle des poissons, des oiseaux, des phoques, des morses ou encore des ours polaires. L'équipe suivra également les migrations d'espèces venues de l'Atlantique. À mesure que les eaux se réchauffent, certains organismes remontent vers le nord, modifiant les équilibres écologiques. En Bretagne, rappelle Romain Troublé, les pêcheurs voient déjà arriver des espèces qui étaient rares il y a quinze ans. Ce même phénomène est à l'œuvre dans l'océan Arctique, mais il reste encore très peu documenté.

Coupe d'un navire avec laboratoires, logements, salle de conférence et technologies écologiques.
©
Le plan du bateau Tara Polar Station du programme scientifique Tara Polaris.

Les recherches porteront aussi sur les échanges entre l'océan, la glace, l'atmosphère et les nuages, des mécanismes qui influencent directement le climat mondial. Comprendre comment ils évoluent permettra d'améliorer les modèles climatiques et les prévisions des décennies à venir. Au total, ce sont 220 protocoles scientifiques différents qui sont au programme de cette première mission. Les six chercheurs embarqués durant l’hiver disposeront de quatorze jours pour boucler l’ensemble de ces protocoles, avant de recommencer le cycle après un jour de pause. Au printemps et en été, avec des renforts, l’équipe espère accélérer le rythme jusqu’à un cycle hebdomadaire.

La recherche comme boussole

Cette expédition dans l’Arctique est aussi l’occasion d’aborder la question de la place de la science dans le débat public. "Il est vraiment important de soutenir la recherche, insiste Romain Troublé. C'est la boussole de ce qu'il faut mettre en œuvre pour s'adapter au changement climatique." Les événements récents, les vagues de chaleur, les températures records de l'océan ou encore la multiplication d’épisodes extrêmes rappellent combien la recherche est indispensable.

Cette volonté de produire des données solides explique aussi la durée exceptionnelle du programme. Dix expéditions sont prévues jusqu'en 2045. Chacune reviendra observer les mêmes secteurs, avec des protocoles identiques, afin de constituer une série de données homogène sur vingt ans. À chaque retour, la Fondation Tara Océan entend rapidement publier un état des lieux de l'Arctique. Non pas des recommandations politiques, mais un constat scientifique susceptible d'alimenter les discussions internationales sur la gouvernance de cette région en pleine mutation.

Car les enjeux dépassent largement la recherche. À mesure que la glace recule, les routes maritimes s'ouvrent, le tourisme progresse, les convoitises sur les ressources minières grandissent et la pêche regarde de plus en plus vers le nord. Autant de questions qui ne pourront être tranchées durablement sans une meilleure connaissance des écosystèmes.

Vivre dans un monde de glace

Pour les douze hivernants, cette aventure sera aussi une expérience profondément humaine. Pendant près de neuf mois, ils partageront un huis clos dans un univers où les repères habituels disparaissent. Durant l'hiver, le soleil ne se lèvera plus pendant de longues semaines. Les sorties sur la glace se feront sous surveillance permanente à cause des ours polaires (tout le monde est formé au tir en cas de danger immédiat). Les communications avec les proches et les équipes à terre passeront par le réseau satellitaire européen Eutelsat plutôt que par Starlink. "Dès que nous avons pu, nous avons cherché des solutions souveraines", précise Romain Troublé. La moindre réparation, le moindre problème médical, la moindre panne devra être géré sur place.

Cette dimension humaine est préparée aussi minutieusement que les protocoles scientifiques. Les équipes sont sélectionnées, formées et accompagnées bien avant le départ. Car il ne s'agit pas seulement de vivre dans le froid, mais d'apprendre à fonctionner ensemble dans un isolement extrême. La Fondation Tara Océan tient aussi à conserver ce qui fait son identité depuis plus de vingt ans : embarquer, au fil des missions, des artistes et des journalistes. Une manière de raconter autrement ce qui se joue au cœur de l'Arctique et de faire sortir la science des laboratoires.

Un navire et des personnes sur la glace au coucher du soleil en Arctique.
©
Lors d'un hivernage test en Finlande, le bateau a été pris dans la glace.

Une aventure qui nous concerne tous

Est-ce que Tara va "sauver" le pôle Nord ? Pour Romain Troublé, ce n'est pas le rôle de la mission. "On nous demande souvent d'aller chercher des solutions au pôle Nord. Non. On va faire de la recherche au pôle Nord. Les solutions sont déjà chez nous. Elles sont dans notre quotidien." La formule résume l'esprit de Tara Polaris. La station dérivante ne modifiera pas le cours du réchauffement climatique. Sa mission est ailleurs : fournir les données qui permettront d'anticiper les conséquences du réchauffement et d'éclairer les décisions à venir.

Lorsque Tara Polar Station disparaîtra à l'horizon en fin de journée, le plus spectaculaire ne sera pas son départ. Ce sera son absence. Pendant des mois, puis pendant des années, elle dérivera presque silencieusement au milieu des glaces, portée par les courants de l'océan Arctique. Loin des regards, elle accumulera des milliers de mesures et d'échantillons qui raconteront, année après année, la transformation de l'Arctique. Dans vingt ans, lorsque la dernière mission de Tara Polaris s'achèvera, ces données raconteront l'histoire la plus précise jamais écrite d'un Arctique en pleine métamorphose. Et, au fond, un peu de la nôtre.

Sujets associés